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raisonnable. Je sors tous les jours et je rentre chez moi las, et encore plus embêté, voilà ce que je gagne » (x). Il écrivait ce dernier passage en 1875, à cinquante-quatre ans.
Ce grand nombre de citations était nécessaire : ce n’est pas par exception qu'il s'ennuie : c’est de l'adolescence à la mort, de dix-sept à cinquante-neuf ans.
IL est nécessaire de revenir, avec un certain détail, sur les divers côtés de sa riche nature ; ils ont été, pour la plupart, entièrement dénaturés.
On connaît les autres aspects de sa sensibilité : son dévouement à ses amis, son désintéressement pécuniaire et ses générosités pour les sien (2), ses blessures d'affection éprouvées devant la défection de ceux qu'il avait aimés, sa pudeur extrême de tout ce qui était sentiment intime, ses colères généreuses et sa haine du bourgeois, qui n’était peutêtre qu’une manifestation de son horreur du présent.
Car il supportait mal tout ce qui était actuel. S'il vécut seul, ou à peu près, c’est peut-être parce qu’il se savait difficile à vivre. La sensation du moment lui paraissait terne, vide, sans aucune saveur. Comment s’étourdissait-il ? Il semble que pendant longtemps il ait abusé du tabac et du café. Mais c’est surtout dans son imagination qu'il puisait pour combler le vide de son ennui. Il avait le sentiment nostalgique du passé. Ses moindres brouillons, il les conservait pieusement (3). Il repensait constamment à sa vie écoulée. Là où il n’était plus et où il ne pouvait plus aller lui paraissait un paradis. On sait, par Maxime Du Camp (4), qu’en Egypte et en Tunisie, devant les paysages splendides, auprès des monuments qu'il admirait, il ne se sentait pas encore rempli de l’épanouissement qu'il espérait (5). Mais, de retour à Croisset, il évoquait à nouveau les grands horizons, la lumière éclatante, la vie large et les mæurs amples. Enfin, il fuyait le présent d’une façon plus active encore par la création d'œuvres d'imagination. Mais, à dire vrai, tandis qu'il peinait sur Salammbô, il songeait incessamment au plaisir d'écrire un roman moderne traitant de mœurs bourgeoises. Et ainsi, de même toujours, il tendait vers ce qui n'était pas l'occupation forcée du moment. Pendant le labeur de Madame Bovary, il rêve de Salammbô ; pendant celui de Salammbô, il songe à l'Education sentimentale, ce dernier
(4) 1875, 4 série, p. 235.
(2) V. les Lettres à sa nièce Caroline.
(3) L. Berrranv. Gustave Flaubert (avec des fragments inédits), 1912.
(4) Souvenirs littéraires, 1882-1883, 2 vol., Hachette.
(5) « Et puis le soleil! Le soleil ! C’est dé immense ennui qui: dévore tout. Correspondance, °° série, p. 212, janv. 1853.
roman n’est pas plus tôt en train qu'il voudrait écrire Sant-Julienl’Hospitalier et Hérodias ; et, tout en copiant les traités anciens de vènerie, à la Bibliothèque nationale, il désire déjà entamer Bouvard et Pécuchel. Entre deux ouvrages, lorsqu'il est livré à lui-même et au spectacle des bourgeois de Rouen, il s'enfuit dans la Thébaïde où se déroule la Tentation de son Saint Antoine (1). :
M. Louis Bertrand a fait justice de cette légende, qui s'était établie sur quelques bribes de ses théories esthétiques, de la soi-disant impassibilité de Flaubert (2). Il critiquait au contraire chez Leconte de Lisle, « l’affectation de noblesse, le dédain de la vie moderne sacrifiée à un faux idéal antique », et déclarait que « l’idéal n’est fécona que lorsqu'on y fait tout rentrer. C’est un travail d’amour et non d'exclusion... » (3). «Je ne suis pas aussi bête, dit-il ailleurs, pour préférer des phrases à des êtres. » Il avait part aux émotions de son pays et s’intéressait vivement à la politique, malgré son dédain pour elle. Enfin, son idéal passionné pour son art, auquel il a tout sacrifié, n’est pas Je fait d’un indifférent.
Ses jugements formulés d’une façon parfois entière, sans nuances, lancés comme des boutades, avec le désir évident par instants d’épater le bourgeois, ce qu'il rapportait de sa difficulté à travailler, ses fameuses «affres du style », tout cela lui a fait la réputation d’un esprit incomplet. On l’a surnommé le « patron des ratés » (4). Son ami Maxime Du Camp a eu le souci de le présenter ainsi à la postérité ; et il n’a rien négligé pour que son portrait parut définitif. Selon lui, la névrose de Flaubert avait arrêté son développement intellectuel, et il en était résulté un talent imparfait : « Sans elle il aurait eu du génie » (5).
Sa difficulté à écrire peut relever de deux causes : ou de sa névrose, — On sait que les épileptiques éprouvent souvent après leurs crises ou
(4) Correspondance, passim.
(2) Ouv. cité.
(3) Correspondance, 2° série, 366.
(4) Tanpreu, Le mot serait d’Augustin Filon.
(5) On se rend mieux compte aujourd'hui de la nature du sentiment qui incitait Du Camp à diminuer tontes les supériorités qu’il avait approchées, lui qui avait espéré aussi devenir un grand écrivain. Il raconte qu'il a rencontré deux fois Alfred de Musset dans les salons : la première fois il était ivre, la seconde il faisait une récitation accompagnée d’une musique jouée par Gounod : ce fut un four gênant. Il n'a vu qu'une fois Lamartiue : il dormait profondément tandis que l’on exécutait de la très belle musique et son pied projeté en avant, ce fameux pied aristocratique et cambré dont il était si vain, se montrait déformé par un énorme oignon. Intime de Flaubert et l'un des rares auxquels celui- ci
eut confié l'existence de ses crises, il à été le premier à les révéler au public. Et ainsi de’suite..
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leurs simples vertiges, un grand ralentissement dans le cours de leurs associations d'idées (r) ; — ou à des scrupules d’auteur difficile. Il avait en effet, le goût de la perfection poussé à l'extrême ; c'était aussi un grand scrupuleux, et le soin particulier qu'il prenait toujours de se documenter sur son sujet avant d’en rien écrire en témoignerait, Peut-être même, poussait-il ce souci jusqu’à l’obsession scrupuleuse,.
Les récentes publications ont révélé une œuvre beaucoup plus considérable que l’on ne pensait : dix-huit volumes au lieu des cinq qui avaient paru de son vivant. « Désormais, dit M. Bertrand, il ne sera plus permis de croire, même au lecteur le plus malveillant, qu'il écrivait péniblement, qu’il n’a jamais connu la joie du travail abondant et facile. Nous savons, au contraire, que sa facilité était extrême : il n’est que de lire, pour s’en convaincre, la première Tentation de saint Antoine et la première Education sentimentale. Le jet lyrique, chez lui, était, à l’origine, d’une puissance et d'une largeur merveilleuses. $’il faut le blâmer, c’est d’avoir volontairement contrarié ses dons naturels » (2).
Sa force de travail, si l’on y songe, était remarquable. II lisait dans la matinée, écrivait tout l'après-midi et très tard dans la nuit. Avant de se coucher, il trouvait le temps d'écrire de longues lettres, où il a certes mis ce qui lui tenait le plus à cœur, et de noter encore sur ses carnets les moindres faits de sa journée, et les projets dont son imagination était remplie, comme s’il craignait de rien perdre de lui-même. Au lit, il lisait encore des classiques, en communion journalière, non pas uniquement avec ceux du xvrr° siècle, maïs encore avec ceux de la Renaissance et du Moyen-Age (3). Son érudition, comme celle de Victor Hugo, de Taine et de Renan, était considérable, et nous ne savons pas qu'elle ait été mise en défaut (4). Il savait l’anglais, s’était remis au latin et au grec ; possé-
dait à fond Spinoza, avait lu pour Bouvard et Pécuchet presque tous les philosophes, les médecins et les livres des autres sciences, tant anciens que modernes ; pour Saint Antoine, un nombre remarquable de livres
- sur les religions, les arts et les civilisations anciennes ; il avait sûrement
(4) J. Roques ve Fursac. Les écrits el les dessins dans les maladies nerevuses el mentales. Paris, Masson, 1905, et ense:gnement oral.
(2) Ouv. cit. Avant-propos. 5
(3) V. entre autres ses réponses aux critiques sur Salambé in Correspondance .
(4) « Ce fut un bourreau de lecture : ses carnets nous le prouvent ,. Lui-même dressait de temps en temps, la liste des livres qu'il avait dévorés pendant une saison. Ce sont de véritables catalogues qui rappellent le pantagruélique appétit livresque des héros de Rabelais. En juin 1874, il calcule que, depuis le mois d'août 4872, il a lu exactement 309 volumes, soit environ un volume tous les deux jours ». BERTRAND, OU. cit., ën finem.
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pratiqué tout ce qui intéressait la civilisation punique, avant d'écrire Salammbô ; il passe trois mois à la Bibliothèque nationale pour se docu-
-menter sur Saint Julien. Sa correspondance témoigne encore de son
effort pour ne rien avancer dans l'Education sentimentale qui ne fut confirmé par les journaux, les écrits et les déclarations des témoins mêmes de la Révolution de 48, etc..., etc... Mais outre les livres utiles à ses travaux, il en lisait d’autres, curieux, peu connus, substantiels, pour le plaisir.
Il restait ainsi enfermé des mois à Croisset. EL cette vie, il l’a menée presque sans interruption pendant trente ans.
Que l’on songe à tous ces dons d’observateur, de critique, d’historien, de créateur et d’artiste, et l’on sera forcé de reconnaître qu'il fut, quoiqu'on en ait pu dire, très intelligent. Car il est peu d'hommes qui aient réuni des aptitudes, aussi singulières et généralement opposées, de précision scientifique et de vaste imagination.
S'il ne fut pas un homme d’action extérieure, il dépensa incontestablement des qualités d’homme d'action tout de même, puisqu'il fut un grand créateur et un grand volontaire. Son activité et son labeur étaient, en définitive, incessants, et toute sa vie apparaît comme un long effort, toujours soutenu par un idéal qui ne manquait pas de fierté et de grandeur. Et nous ne voyons pas dans tout cela les preuves de cette aboulie et de cette aprosexie, ni les stigmates psychasthéniques qui constitueraient le fond de sa nature d’après M. De Lastic (x).
Presque tous ses rêves furent réalisés, et tels qu'ils les avaient formulé dès son adolescence : ne vivre que pour l’art, sans se mêler à la vie des bourgeois, sans avoir à se soucier de gagner sa vie, être réaliste et romantique, voyager en Orient, ne publier qu’au temps voulu et choisi par lui, vivre caché, ne livrer que son œuvre. Il sut prendre de Paris et de la province ce qui était nécessaire à son développement. Il posséda la gloire du premier coup ; aucun de ses romans ne sombra. Il eut des disciples. De l’amour, il eut tout ce qu'il en avait espéré. L'amour platonique et désintéressé pour M" Schlésinger ; l'amour passion fait de tendresse et d'enthousiasme physique avec Louise Colet, dont la beauté sculpturale était alors renommée ; l'amour sensuel et pittoresque des voyageuses espagnoles de Marseille et de la courtisane égyptienne Ruchouk Hanem. Il eut l’estime et l’amitié de personnes célèbres et qu'il appréciait. Il fut toujours entouré d’affections : celle de sa mère, de sa nièce ; celle de Louis Bouilhet ; celle de Georges Sand, etc... Il connut
(4) D' ParziBerr DE Lasric. La pathologie mentale dans les œuvres de Gustave Flaubert. Thèse de Paris, 4906.