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aussi l’amitié intellectuelle et tendre de cette demoiselle des Genettes avec qui il correspondit si longtemps et qu'il ne rencontra jamais.
Avait-il plus de motif d’ennui que n’en auraient pu avoir un Michel- Ange. un Kant, un Newton, un Renan, etc.…., cloîtrés de même dans la réalisation de leur idéal ?
II ne paraît pas avoir présenté de signes physiques apparents de dégénérescence. Il était beau, grand, robuste, rappelant l’image qw l’on se fait des Normands de la Conquête. Bon nageur, mais détestant la marche. Grand appétit et connaisseur en bons vins. Il parlait fort, scandant ses mots quand il déclamaït et même dans la ‘conversation. Souvent il a parlé de son « gueuloir » ; les auditeurs aussi.
Son hérédité et son observation médicale ont été rédigées par Binet- Sauglé (1) d’une part, et par Dumesnil (2) de l’autre. Il n’y a pas lieu d’y revenir (3). Retenons seulement les violents accès de colère du père, très courts et pour des motifs futiles, sa scrupuleuse exactitude, sa tuberculose ; la nervosité et. les hémoptysies de la mère, morte d’une attaque à 76 ans, et les trois frères morts dans l’enfance.
Relevons-dans la récapitulation que M. Binet-Sanglé a faite en grande partie d’après la correspondance : dans l’enfance, les chutes suivies de morsure de la langue, pendant qu'il lisait (4) ; ses idées de suicide à 13 ans ; ses violentes colères entre 13 et 16 ans ; son désir de se châtrer vers 20 ans ; à 22 ans ses premières attaques convulsives ; à 25 ans son rhumatisme musculaire cervical ; à 28 ans, en Egypte, son anesthésie aux piqûres des moustiques ; à 30 ans, début de calvitie et d’obésité ; à 33 ans, une glossite aiguë qui a prêté à discussion : conséquence d’une morsure de la langue pendant une attaque, ou de l'usage abusif de pipes à tuyaux très courts ? À 38 ans une blépharite, assez souvent des migraines et des douleurs rhumatismales. À 53 ans, 3 accès d'asthme au cours d’une grippe. Enfin, entre 52 et 53 ans, il déclare assez souvent
(1) Chronique médicale, 7° année, n° 21, 4 nov. 1900.
(2) René Dumesniz. Flaubert et la médecine. Thèse de Paris, 1905. Ro
(3) Père : ancien interne de Dupuytren; exemplé du BéENACe milita ire pout hémoptysies. Intelligent et très actif. Violents accès de colère. Très nerveux e sensible. Mort d'un phlegmon à la cuisse.
Mére : très impressionnable. Quelques hémoptysies. Pleurésie à 64 ans. Név ral gies. Zona à 71 ans. Migraines. Hallucinations funèbres à la mort de sa fille (?) Petite attaque à 73 ans ; morte à 76 ans.
6 enfants : Achille, chirurgien : douleurs rhumatismales : deux garçons morts dans l'enfance ; Gustave; un garçon, mort dans l'enfance ; Caroline, rhumatismesr migraines, engelures, morte des suites de couche.
(4) ne Goncourt. In Journal.
142 LE SPLREN.
avoir frisé la folie et le suicide. Il a des attaques fréquentes suivies de migraine.
Vers 1850, à 29 ans, il paraît probable que dans la Haute-Egypte, à Esneh, la courtisane Ruchouck Hanem lui communiqua la syphilis (x).
Sa mort brusque et non subite, survint à 59 ans.
On sait, enfin, que l’accord n'est pas fait sur la nature de ses « crises de nerfs » (2) et que ceux qui mettent en doute l’épilepsie s’appuient principalement ‘sur le -fait qu’elles semblent avoir. toujours été conscientes.
L'existence d’ictus épileptiques mnésiques, constatés aujourd’hui chez des épileptiques avérés, trancheraït peut-être la question.
En résumé : un homme très probablement-épileptique, doué de grandes supériorités intellectuelles, d’une “exceptionnelle puissance de travail, d’une forte volonté, d’une ‘activité ininterrompue, et qui eut le rare bonheur de réaliser presque tout son idéal, normal quant à son affectivité — souffre pendant son existence entière d’un ennui incurable. — C’est bien de l’ennui véritable qu'il s’agit : car il le distingue lui-même du découragement, de la fatigue, de l'indifférence et des sentiments mélancoliques qu'il connaissait bien. Contre cet ennui il ne connaît qu'un adoucissement : l’art et le travail.
L’ennui persiste à travers les distractions quelles qu’elles soient : travail ou plaisirs. ER
Nous en choisissons trois exemples : deux parmi les contemporains, le troisième est pris dans l’histoire.
(4)-Trois mois après son premier contact avec elle, il repasse à Esneh et constate «qu'elle était malade ». :
(2) Duwssniz, ainsi que HENNEQUIN (Efudes de critique scientifique ; quelques écrivains français : Gustave Flaubert, 1 vol., Paris, Perrin, 1900), disent Aystéroneurasthénie, parce que le début n’avait au lieu qu'à 22 aps, que la conscience était conservée et que « rien, sauf le caractère emporté, n’a d’analogie parmi les particularités intellectuëlles des épileptiques. »
on PAR ee 2 PAPE SE LE CP RE
Observation XX.
Eugène B..., 25 ans, constitution peu robuste, maïs santé normale, pas de maladies graves.
Sa mère à des migraines continuelles et même des crises dites de neurasthénie. « Famille de nerveux » du côté maternel, maïs rien de nettement caractérisé.
C’est un commerçant. Il a aussi des tendances intellectuelles et artistiques ; il est musicien. Sa situation est très aisée. Son genre de vie est celui d’un bourgeois, mais sans rien d’étriqué : automobile, maison de campagne, etc... Il habite une grande ville de province.
Il a quelques amis et passablement de connaissances. Il passait jusqu’à maintenant pour « un peu original » et renfermé, mais sans excès. Il a eu des maîtresses. Il a aimé le jeu et adoré le théâtre. Il sortait généralement tous les soirs avec ses amis ou sa maîtresse.
Son caractère était assez gai, mais avec des « lassitudes brusques. » Il Roa éprouvé aucune déception sérieuse.
Depuis deux ans, il est à la tête de sa maison de commerce, et il a réussi à augmenter le chiffre d’affaires et les bénéfices.
Il y a environ un an, il s’est rendu compte qu'il s’ennuyait, sans cause. Ses plaisirs d'autrefois ne l’amusaient plus. Il lui arrive de sortir parce qu'il s'ennuie chez lui, et d’y rentrer après quelques instants, dégoûté à l’avance de tout ce qu’il pourrait entreprendre. Plusieurs fois même il a quitté brusquement le théâtre au cours de représentations auxquelles il s’était fait, par avance, un plaisir d'assister.
Au cours d’une nuit passée avec une femme qu'il désirait depuis longtemps, il la quitte brusquement, parce qu’il éprouvait près d'elle un ennui intolérable. Z
Actuellement, il ne s'intéresse plus ni à la lecture, ni à la musique. Il ne se sent plus aucun désir ; il n’éprouve plus aucune affection qui l’attache fortement. Tout lui est indifférent, et il passe des heures dans ün fauteuil, accablé sous le poids d’un lourd ennui.
Les siens se sont aperçus de ce changement progressif. Il a été incapable-de leur ‘en fournir l'explication, lui-même n’en voit pas la raison.
Malgré cet ennui, il a travaillé avec ardeur à augmenter le rapport de son commerce : l'inventaire a donné 30,000 francs de bénéfices en plus. I1 déclare que cette constatation lui a été totalement indifférente. |
‘Il n’éprouve aucune envie de se marier, ni aucune aspiration à changer de vie. B.. redoute au contraire que cet état ne se perpétue toute sa rie.
La seule chose qui l’intéresse un peu, c’est le travail commercial. Il passe toutes ses journées au magasin et oublie un peu de cette façon qu’il s'ennuie. L'activité qu’il déploie alors est remarquable. Maïs cette activité n’est pas en elle-même un plaisir. Elle l'empêche de penser qu'il s'ennuie. B... retombe d’ailleurs dans cet ennui dès qu'il a quelques minutes de répit.
Aucun surmenage. D'ailleurs, il a essayé du repos, des voyages, et de toutes les distractions sans succès.
Observation XXI.
Auguste À..., 26 ans, robuste ; fait des sports à l’occasion. Pas de maladies sérieuses.
Hérédité normale : on remonte jusqu'aux grands-parents des deux côlés sans trouver tare nerveuse. Frères et sœurs également bien portants.
Son éducation a été très soignée. Il a ses diplômes universitaires. Sa culture est à la fois scientifique et artistique.
La fortune est honorable et les relations brillantes.
Il vit à Paris depuis quelques années.
Il possède un physique agréable et n’a éprouvé aucune déception amoureuse.
La seule contrariété qu'il y ait à signaler, ce sont deux échecs, un aux examens de polytechnique, l’autre à une première tentative pour atteindre l’agrégation de sciences.
Il déclare que depuis l’âge de 17 ans, il s’est continuellement ennuyé. Cet ennui est général et s'étend à toutes les distractions et à toutes les formes de l’activité : le travail l’ennuie, bien qu'il ait choisi librement sa carrière et ne conçoive pas une activité plus intéressante que celle de l'esprit. L'exercice physique lui paraît un simple dérivatif, mais ne lui procure aucune joie : il s’est lassé très vite de tous les sports auxquels il s’est essayé.
Bien qu'il vive avec une femme qu'il a choisi par amour, bien qu'il persiste à avoir de l'affection pour elle, il considère l’amour comme une « passion sans joie. » Ses manifestations lui apparaissent comme une corvée fastidieuse. è ”
Il avoue ne trouver aucun plaisir dans la conversation, même celle de. ses amis. Quant aux distractions extérieures, théâtre, monde, promenades, il les fuit autant qu'il peut. Les voyages « l’assomment. » Parti
L'ENNUI MORBIDE. 145 ne je ne ue ets à
de Paris avec l’idée de se désennuyer, il n’est pas plus tôt installé ailleurs que l'ennui recommence plus intense.
Il reconnaît qu’il ne peut plus lire un volume avec intérêt. Les seules choses qui le distraient un instant sont des amusements puérils et mouvementés, comme de jouer au ballon ou à cache-cache. C’est d’ailleurs avec une gaieté absolument factice qu’il s’y livre : elle tombe au bout de quelques minutes.
IL a manifesté à plusieurs reprises des intentions de suicide et a affirmé que sans la considération des liens de famille, rien ne le retiendrait.
À... analyse lui-même son état d'âme avec beaucoup de clairvoyance : il conslate qu’il s’agit de ce qu’il nomme « une tristesse organique », contre laquelle il n’espère pas trouver de remède.
Cependant, il est travailleur et actif, tant dans le domainé physique que dans la sphèxe intellectuelle. Il a écrit.plusieurs travaux et prépare très consciencieusement des examens et des concours sérieux.
Son temps, il le passe dans les bibliothèques ou dans son bureau de travail.
En outre, A... s'occupe encore de ses affaires pécuniaires.
Il ne présente aucun laisser-aller, ni aucune négligence.
Bref, il ne donne nullement l'impression d’un individu déprimé.
Observation XXII
Si l’ennui de Flaubert a été méconnu, celui de la marquise Du Deffand, par contre, a étonné les critiques à chaque nouvelle publication de faud, par contre, a étonné les critiques à chaque nouvelle publication de
Marie de Vichy, marquise Du Deffand, naquit le 25 décembre 1697 au château de Chaumont, de Gaspard II, comte de Vichy et d’Anne Brulard, sa femme.
Le père semble avoir assez bien réalisé le type du gentilhomme campagnard de ce temps, « orgueilleux de son nom, passionné pour sa terre, exact à payer ses dettes et âpre à exiger son dû. » Dur et despote avec ses
(1) Henry Juzia. Les amis de Voltaire in Semaine, 45 nov. 1850; nu SAINT E- Bruve. Causeries du Lundi. Paris, 1859, t. XIV, et les Nouveaux Lundis, t. I; — Barsey D'AuURÉvILLY. Lilléralure épistolaire. Paris, 1892, article du Pays, 2 aoû t 1859 ; — Scnéren. Etudes sur la liltéralure contemporaine. Paris, 1865, t. IL : — pe Séaux. Mue du Deffand et Horace Walpole, in Revue hebdomadaire du 18 janvier 1913.
enfants. Peu raffiné de goûts, peu cultivé d'esprit « Actif, énergique et robuste, il tirait gloire de sa verte vieillesse, et ne supportait pas qu’on le pût croire malade. » Il meurt en décembre 1876,srapidement, sans apparence de maladie préalable. MÆ
Le frère aîné de M du Deffand, Gaspard INF, ressemblait à son père: par son humeur et ses goûts. Il trompe outrageusement sa femme, et de sa liaison avec M" d’Albon, naquit M!® de Lespinasse. Homme d'esprit quand il le voulait, et séduisant.
Le frère cadet, Nicolas, l’abbé de Champrond, « doux, bon, cœur tendre, esprit moyen, caractère timide », rabroué par tout le monde. « L'abbé est toujours l’abbé, écrit M Du Deffand, c’est-à-dire fort bon dans le fond avec des façons singulières » (1). Sans intrigue, sans ambition, aimant la solitude.
Enfin, la sœur cadette, Anne de Vichy, marquise de Suarez d’Aulan, alerte, malicieuse, jolie, esprit mordant, caractère emmorté (2).
La vie de Me Du Deffand à souvent été racontée. Nous en rappelierons seulement les principaux épisodes.
:On se souvient de son enfance dans un couvent de Paris et de son quasi-abandon par les siens : sa mère meurt quand elle à 13 ans, son père ne venait jamais la voir et son aïeule maternelle, la duchesse de -Choiseul, s’y intéressait assez peu. On a souvent raconté aussi les anecdotes à son irreligion précoce.
En 1718, à 21 ans, elle épouse le premier qui se présente. C’est un cousin issu de germain : J.-P. Jacques, marquis Du Deffand de la Lande, colonel de dragons. Il était simple, bon, fait pour la vie de famille, « pour toutes les choses enfin qui lui furent refusées », car il ennuya sa femme.
Sitôt sortie du couvent et. mariée, M% Du Deffand se lie avec les femmes les plus en vue à la cour du Régent. Elle est des bals, des fêtes intimes, des petits soupers.
Nous ne savons guère sur cette période de sa vie que ce qu’elle en a raconté dans ses lettres beaucoup plus tard. Elle semble avoir voulu se jeter passionnément dans tous les plaisirs mondaïns. Pendant trois mois, elle a un goût effréné pour le jeu (3). Puis elle s’en dégoûte subitement. Après, ce fut la comédie de la société. Elle s’en lasse également très vite.
(4) 7 mars 448. Si a:
(2) ne Sécun, d'après des documents inédits extraits des Archives départemeritales de la Drôme in Æsquisses el portraits. Mm° du Deffaud et sa famille. Paris,
(3) Lettre à Craufurt du 13 février 1767 : « J'ai eu la passion du jeu, c'était le biribi, pendant trois mois, puis je m'en suis dégoûtée et je l’ai pris en horreur. »
Elle eut à un moment une certaine réputation littéraire. Maïs elle abandonna vite toute prétention à écrire.
Petite, svelte, très bien proportionnée, un visage fin, « le plus beau teint du monde », des yeux remarquablement vifs, expressifs et spirituels, elle eut beaucoup d’admirateurs. Le Régent fut son amant quinze jours. Ils se séparèrent à l’amiable.
Il paraît bien qu'elle ait changé assez souvent d’amants. Lorsqu'elle eut, en 1722, quatre ans après $on mariage, un amant attitré, le mari se fâcha. Ce fut la première rupture du mariage.
Ils $e réconcilient deux ans plus tard. Ils avaient résolu de vivre en province. Mais ils s’y ennuient mortellement ensemble.
Dans une lettre du 15 mars 1727, elle se plaint déjà de chagrins vagues, de tristesse, de vapeurs.
Elle accompagna, dans son exil, Mme de Prie, son amie. Elle lui reste
fidèle, malgré sa disgrâce, jusqu'à sa mort mystérieuse (oct. 1727). - En r728 on retrouve les époux dînant et soupant ensemble, sans plus. « L'accord se dissout par l’ennui. » L’indifférence de M“ Du Deffand pour son-Mmari se transforme en « aversion outrée. » Elle ne garde plus avec Lui « que dés rapports honnêtes. »
C’est à cette époque que commente la phase brillante de sa vie : son amitié avec la duchesse du Maïne, sa liaison avec le président Hénault, et ses fameux soüpers, rendez-vous des illustrations du moment.
En 1735, elle se plaint d’insomnies et désire quitter Paris définitivément pour la province.
Elle essaye de vivre quelques années avec son frère l'abbé : maïs ils se fatig'uent l’un de l’autre.
En 1751, elle se décide à aller à Chamrond. Il est probable que l’ennui
- y était pour quelque chose (r).
Elle se sent triste, isolée, malheureuse au milieu des amis qui l’en-
tourent. Et élle quitte brusquement celte société où elle était si recher-
chée, sé plaignant d'abandon.
A partir de cette époque, elle exprimera de plus en plüs souvent ses pensées pessimistes sur la vie.
Sa vue commence à baisser.
Elle écrivait, en parlant de sa nièce, qui allait entrer en religion :
(4) Son ami Saladin lui écrivait en effet à ce propos : « Je ne sais ce que je ne donnerais point pour que de bonnes et solides raisons puissent vous faire donner au séjour de Chamrond la préférence sur celui de Paris, mais n’imaginez pas
. ve 25 b EU: Éd y e etre dans le vrai quand vous pensez que S ennuye? dans té lieu des drnusements
soit cent fois pis que s'ennuyer dans la retraite. »
« Elle ne sera pas malheureuse et, ce que je compte pour un très grand bonheur, elle ne mettra pas au monde des êtres qui, sans doute, seraient malheureux. C’est un des plus grands inconvénients de la vie ; tous les jours je remercie le ciel de n'avoir point d’enfants ! » (x).
77 La vie de province ne la désennuie pas. Elle y passe une année en-
tière. De Chamrond elle va à Mâcon, où elle y est réduite à la société de l’évêque. Puis à Lyon, auprès du cardinal de Tenein. Elle ne se trouve bien nulle part et revient enfin à Paris (juillet 1559), persuadée maintenant qu’elle ne peut se passer de société : « J’admire votre douceur et votre raison, écrit-elle à sa sœur d’Autan, et j’envie le bonheur que vous avez de savoir vivre seule sans vous ennuyer. Je suis loin d’en être là, je saurais mne.passer de société. Mon état présent est une raison pour me le rendre nécessaire, mais je pensais de même avant d’être aveugle. Je suis née mélancolique, encline aux réflexions tristes. Je voudrais bien être dévote, ainsi que vous, mais notre volonté ne décide pas de nos dispositions. Ce n’est point l'attachement que j'ai pour les choses du monde qui me détourne de la dévotion, c’est mon malheur. Priez Dieu pour moi, ma chère sœur ! » (2).
Elle à fait venir sa sœur d’Autan. Mais celle-ci meurt en 1769. Elle songe à un neveu de province pour lui tenir compagnie. Celui-ci vient avec sa femme. Me Du Deffand déclare d’ailleurs assez cyniquement : « Elle et son mari seront pour moi ce que sont les haies qu'on place sur les grands chemins bordés de précipices ; elles ne garantissent pas du danger, mais elles en diminuent la frayeur. » Elle prend aussi des précautions pour qu'ils ne la gênent pas. Ils se séparent au bout d’un an sans que M. de Ségur ait pu trouver traces de l'orage qui sûrement avait dû se produire.
Il est plus que probable que ses neveux l'avaient ennuyée au bout de peu de temps, comme tous ceux qui l’approchaïent. Elle méprise ses familiers et cependant ne les veut que pour elle. Elle souffre «‘de toute apparence de froideur ou d’infidélité. » Elle s'inquiète beaucoup de la santé des siens à distance et, semble-t-il, très sincèrement. Sitôt qu'ils étaient à Paris, elle ne pouvait plus les voir. La rupture avec M de Lespinasse n'eut pas la brusquerie que l’on croit. Depuis longtemps elles vivaient en mésintelligence. Il n’y a pas lieu d’en chercher des raisons dans les événements et les caractères des autres. Elle ne pouvait vivre avec personne et pas davantage avec M'e de Lespinasse qu'avec son
(4) Lettre du 48 mars 1752 (de Ségur):
(2) 3 mars 1755 (de Ségur),
als dE,
L’ENNUL MORBIDE. 149 Sn fe mari, son frère, sa sœur, ses neveux, ou avec son amant, où avec quiconque (1). Tous l’ennuyaient bientôt. Le présent lui était, comme pour tous les ennuyés, toujours insupportabie.
Elle le reconnaît avec cette lucidité que nous avons déjà signalée chez les ennuyés : « Je suis d’une humeur enragée ; tout me choque, tout me blesse, tout m'ennuie. Il faut que je me fasse des efforts incroyables pour ne pas brusquer tout le monde. » Alors elle pense se retirer dans un couvent. « Ce qui m'empêche de mettre cette idée à exécution, c’est la nécessité où je serais de changer de domestiques. Et puis, quand j'examine mon caractère, je conclus que je ne puis trouver la paix ni le bonheur nulle part. »
Pour cette seconde moitié de sa vie, il n’est besoin ici encore que de choisir dans une copieuse correspondance les expressions d’un ennui constant. Ses lettres égalent sur ce point l’éloquence de Flaubert (2).
On y suit la même progression que chez tous les ennuyés chroniques : ils cherchent d’abord des causes à leur ennui, s’en prennent aux autres, à la vie puis à eux-mêmes. Ils éprouvent des regrets, des remords. Finalement, ils comprennent que c’est leur sensibilité même qui est malade, essaient tous les divertissements, et, en dernier lieu, se résignent. Ils décrivent alors leur ennui avec une implacable précision.
Ce que nous possédons de la correspondance de M°*° du Deffand contient surtout des exemples de cette dernière phase. « Vous avez bien de l'expérience, écrit-elle à M” de Choiseul, mais il vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : c'est la privation du sentiment avec la douleur de ne
(4) Lettres de Mie Aïssé, XVI°.
(2) Correspondance de Mn° pu DerFaur. Paris, 4809 ; — Letlres de la Mir: du Deffand à Horace Walpole (éditées anonymement par Miss Mary Berry). Londres, 4810 ; — Leltres de la Mis du Deffand à Horare Walpole, depuis comte d'Oxford, écrites dans les annees 1766-1788. Paris, 1811. 4 vol. in-8°, préparées par ARTAUD pe Mowror (d'après l'édition anglaise) : — Id. Paris, 1912, édition corrigée ; — Id., 182% et 1827: — Correspondance inédit: de Mme du Deffand à Horace Walpole, par le marquis DE SAINTE-AULAIRE, Paris, 14859, 1866 et 1877; — Correspondance complèle de la marquise du Deffand, édit. par M. ne Lescure. Paris, 1865, 2 vol.; — Correspondance de Mme du Deffand (avec notice d’Avocrne Tiers), Paris, 1864; - Lettres inédites de Mme du Deffand à Maupertuis, édit, par F. Caussex, in Le Correspondant, 1908 ; — Lellres de la Mis du Deffand à Horac, Walpole, publiées par MM. Pacer Toynesr, Londres, Methuen and C°, 1912 3 vol., 4° édition complète, augmentée d'environ 800 lettres.
s'en pouvoir passer. L’explication de ceci serait longue et difficile ; vous en pourriez être fatiguée et ennuyée ; il vaut mieux que vous n'ayez jamais l’idée d’un tel état » (1). C'est presque une définition.
« L'usage que l’on fait de la vie, dit-elle à la même, ne devrait pas la rendre précieuse, et cependant on y est attaché, on croit toujours que l'instant qui suivra vaudra mieux que l'instant présent. » « On a beau dire, on a beau chercher, il n’y a que le contentement du cœur qui rend la vie supportable. Ceux qui n'ont nul sentiment ne connaissent ni les violentes peines, ni les vrais plaisirs. »
Elle ne fait pas vanité de cet ennui ; mais elle ne peut se retenir à chacun de:ses correspondants d’en faire laveu, laissant toujours entendre qu’elle en dirait encore plus si elle ne craignait de les importuner. Ce n’est d’ailleurs pas un sujet sur lequel ïl lui soit plaisant de s'étendre.
À Craufurt, elle faisait un tableau de sa vie morale parce qu'elle le suppose ennuyé également : « Je suis aussi triste que vous, beaucoup plus malade ;.. un ennui qui est le plus grand et peut-être le seul malheur de la vie ; oui, le seul, je ne m'en dédis point, excepté les douleurs. Si on pouvait séparer l'ennui de tout ce qu’on peut éprouver de fâcheux, on supporterait tout facilement. Je ferais des livres sur ce sujet ; et M. Hume, avec son grand esprit et toute sa philosophie, ne parviendra jamais à rendre heureux par tous les raisonnements. Notre bonheur ne peut être que l’ouvrage de la nature, il faut qu'elle donne des goûts, des talents, ou qu’elle prive de tous genres d'esprit ; il faut s'occuper ou végéter, la dissipation n’est que passagère ; les passions sont une maladie de l’âme qui la soutiennent, mais qui. l’usent et qui, en finissant, la réduisent au néant. Que faut-il conclure de tout ceci ? Rien, mon cher petit Craufurt ; je bâillerai dans mon tonneau, je me donnerai : des soins pour rassembler des ennuyeux. De votre côté, vous jouerez, vous perdrez, vous vous ruinerez, et pour vous délivrer de l’ennui présent, vous rendrez l'avenir épouvantable. » "
« Si l’on me disait de choisir, écrivait-elle à la même, de former un seul souhaït et qu’il me serait accordé, je dirais sans hésiter, dé ne
EX (4) 267 mai 1763.
jamais m'’ennuyÿer ; mais s’il fallait en choisir les moyens, jamais je ne me déciderais… Le vrai bonheur c’est d’être exempt d’ennui ; tout ce qui en préserve est également bon. Gouverner un Etat ou jouer de la toupie, me paraît égal ; mais c’est la pierre philosophale que de s’assurer de ne s’ennuyer jamais. Oh |! mon Dieu, bien loin de cela, on doit être bien sûr qu'on s’ennuiera toujours » (x). :
Elle écrivait à Voltaire : « Ce n’est ni la fortune, ni les honneurs, ni même une parfaite santé que je désire, c’est le don de ne jamais m’ennuyer. » ]
I lui advient de croire à un châtiment naturel de la vie qu’elle a menée :
« J'étais abimée dans les réflexions les plus noîres. Je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions, que j'avais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée, que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne, que je n’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même... Je détourne ma vue de la mort autant qu'il est possible ; je ferais de même de la vie, si cela se pouvait. Je ne sais pas laquelle des deux mérite la préférence ; je crains l’une, je haïs l’autre. »
« Je me hais et je me méprise », dit-elle quelquefois.
« Je-m'’ennuie, et vous, vous ennuyez ; vous trouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi, qu'il serait heureux d’être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer ; jé m'’accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dégoût de la vie qui est peut-être bon à quelque chose ; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité.et la sensibilité pour toutes choses » (2).
« Je consume tout mon temps en regrets ou en désirs, écrit-elle à son amie Me de Choiseul, je ne vis que dans le passé et dans l'avenir. Je ne fais rien du présent. Je n’en ai la sensation que par le désir d'en être quitte. Je suis honteuse de l’emploi que je fais de la vie ; les bêtes à quatre pattes en tirent mieux parti que moi, loin d’avoir aucun avantage sur elles ! La nature qui leur à Ôté le souvenir, la prévoyance et la réflexion, les a bien mieux traités que nous. À quoi nous servent nos facultés ? À nous empêcher de jouir de tout. »
(1) 23 mai 1867.
(2) 26 juin 1768.
La correspondance est d’abord une distraction : « Je m'’ennuierai à la mort, écrit-elle au président Hénault, si je n'avais pas l'occupation d'écrire à mon ami, précisément comme Caylus, qui grave pour ne pas se pendre. » Ailleurs, elle dit : « Je lirais la malle des courriers. »
Elle essaye de l’amitié des philosophes, Montesquieu, d’Alembert, Voltaire, et cherche auprès d’eux les conseils qui donnent la façon de guérir. « Nous nous confirmerons l’un et l’autre dans la résolution de ne pas faire dépendre notre bonheur de nous-mêmes, dit-elle à d’Alembert*; je vous apprendrai à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret contre l’ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale » (x).
À Voltaire aussi elle demande secours : « Il n’y a, à le bien prendre, qu’un seul malheur dans la vie, qui est-celui d’être né. Il n'y a aucun état, quel qu'il puisse être, qui me paraisse préférable au néant... Consolez-moi, écartez les vapeurs noires qui m'environnent. » Dans une lettre qu'elle lui adresse en 1764, elle fait une distinction particulièrement heureuses entre l’état de fatigue et celui d’ennui : « Toutes mes observations me font juger que moins on pense, moins on réfléchit, plus on est heureux ; je le sais même par expérience. Quand on a une grande maladie, qu’on a souffert de grandes douleurs, l’état où l’on se trouve dans sa convalescence est un état très heureux ; on ne désire rien, on n’a nulle activité, le repos seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans cette situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu y rester toute ma vie... » Et plus tard, dans le même ordre d'idées, à Craufurt : « Toujours des insomnies,, toujours des étourdissements, et depuis trois jours la tête embarrassée d’un rhume qui me rend tout à fait imbécile... Si je n'étais pas un peu malade, je crois que je m’ennuierais beaucoup ; mais la mauvaise santé tient lieu de compagnie » (>) Voltaire lui répondait : « Vous me faites une peine extrême, Madame ; car vos tristes idées ne sont pas que du raisonner : c’est de la sensation » (3). à
Car ses amis paraissent s’être très bien rendu compte des racines que prenait cet ennui dans son tempérament. D'Alembert lui avait déjà. écrit en 1752 : « Je dirais presque de votre existence ce que Maupertuis disait de la gaîté de M de la Ferté Imbauit, qu'elle n'était fondée sur rien. »
Puis, elle désira en vain de pouvoir être dévote, ce qui lui paraissait, l’état le plus heureux de cette vie. Elle essaya « de chercher dans les
(4) Lettre du 22 mars 1753.
(2) 24 mai 1764.
(3) 43 nov. 1774.