‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservation: le spleenChapitre 16 sur 18 · L'ENNUL MORBIDE. E 153 LL 2 SE · texte numérisé non relu

L'ENNUL MORBIDE. E 153 LL 2 SE

pratiques de la religion ou des consolations une ressource contre l’ennui, » Élle n'y parvient pas plus que dans sa jeunesse : « J'avais dix ans, rappelle-t-elle, que je commençais à n’y rien comprendre. »

En dehors des heures où elle reçoit, et pendant ses nuits d’insomnie, elle tue le temps par la lecture. « Je fatigue, dit-elle, quatre gosiers par jour, trois laquais et un invalide ! » Mais presque tous les livres l’en-

fuient : « l'histoire parce que je n'ai pas de curiosité, la morale parce

qu'on n'y trouve que des idées communes et peu naturelles, les romans parce que tout ce qui tient à Ja galanterie me paraît fade et que la peinture des passions m'’attriste, »

Voici son emploi du temps : « Je ne me couche qu’à une heure ou deyx, je ne dors point, j'attends les sept heures avec impatience ; mon invalide arrive, et il me lit quelquefois quatre heures avant le sommeil ; quand je m'endors, c’est à onze heures ou midi, ou souvent encore plus tard ; je ne me lève qu’à cinq ou six heures. Tout cela n’est fini qu'à sept, les visites arrivent, puis le souper, puis le loto. Voilà la journée passée, dont il ne reste rien, que le regret d'employer si mal son temps, ‘surtout quand on réfléchit sur le peu qui reste. »

Elle néglige d'ajouter qu'elle entretenait une correspondance très active avec ses amis.

Ce qu'elle était dans ses réceptions, et tous ceux qui ont fréquenté chez elle, Français et étrangers de marque, on l’a dit et redit. Mais quel que soit le nombre et la variété des visites, ils lui semblaient toujours insuffisants pour la distraire. « Que la chère soit bonne, disait-ellé à son cuisinier ; j'ai beson de monde plüs que jamais. » Et de moins en moins elle regarde à Ja qualité des convives. On y voit moins de littérateurs.

Ce qui importe avant tout, c’est le nombre et le changement.

« Je me contente de rendre les moments présents supportables, écritelle à Voltaire... ; j'écarte la tristesse autant qu'il m'est possible, je me

Jivre à toutes les dissipations qui se présentent. »

Elle « veut des particuliers de cinquante personnes », elle ne se soucie

que de ce dont elle ne se soucie pas » (1).

La société l’ennuie et elle ne peut s’en passer, la préférant à la solitude. «NH n’y a personne à Paris, dit-elle en 1756, et je m'ennuie beaucoup. »

Et encore : « Je n’estime personne et je ne puis me passer de ceux que je

méprise... vous né savez point l’abattement où ie tombe quand je crains

de passer mes soirées seules. C’est ün point fise que j'ai dans la tête, une

espèce de folie ! »

(4) Mot de son amie la duchesse du Maine, :

Puis c’est un grand nombre de passades d’amitiés ; des engouements pour tout ce qui est nouvelle réputation. Elle reçoit avec empressement les étrangers, principalement des Anglais. Elle organise des parties de campagne, et sort tous les soirs quand on ne soupe pas chez elle.

Elle s’en fatigue vite : « J’eus hier douze personnes et j’admirais la différence des genres et des nuances de la-sottise ; nous étions tous parfaitement sots, maïs chacun à sa manière, tous semblable, à la vérité, par le peu d'intelligence ; tous fort ennuyeux ; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regrets » (x).

Elle constate sa parfaite indifférence à ce qui réussissait autrefois à la

distraire : « Ce n’est point la solitude qui cause mon ennui, déclare-t-

elle à M de Choiïseul, je vois assez de monde, je suis rarement sete ; mais tout ce que je vois m'est indifférent » (2). « Les spectacles de Mme de Villeroy sont finis, ou du moins suspendus : je n’y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien. » Au sortir d’une soirée : « Je me croyais dans un désert ; je ne voyais pas d'horizon, pas un arbre, pas une plante, pas une herbe, rien que du sable et de la poussière. Eh bien ! cela n'est-il pas honteux ? J’aimais encore mieux cela que d’être seule ! »

‘Il en est bientôt de même pour ses propres réceptions. « Je soupais hier chez le président, en nombreuse compagnie... je m'y ennuyais à la mort. Ce soir je donne à souper ; demain ce sera mon assemblée des dimanches... ; tout me paraît égal.., tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux. » (3). Ë

Me Du Deffand finit par prêter aux autres sa façon de ne rien sentir ; « J'admirais hier soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir... » (4). À M" de Choiseul qui lui marquait tant d'affection : « Vous savez que vous m’aimez, vous ne le sentez pas. » -

L'espoir même lui échappe de parvenir jamais à s’étourdir : « Je tue le temps en attendant qu’il me tue ; ce n’est pas le plus mauvais service qu'il puisse me rendre. Je me dissipe autant que je peux, mais c’est un vilain monstre que l'ennui, c’est l'hydre de la fable ; lui coupe-t-on la tête, il en revient deux. » ne

Elle explique à Walpole : « Malheureusement je ne ressemble en rien à Me de Sévigné,, je ne suis point affectée des choses qui ne me font rien ; tout l'intéressait, tout réchauffait son imagination : la mienne

(4) 30 novembre 4767.

(2) 20 février 1767.

(3) 31 juillet 1772.

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"est à la glace. Je suis quelquefois animée, mais c’est Pour un moment : ce moment passé, tout ce qui m'avait animée x UMEE au point d’en perdre le souvenir. »

La lecture et la conversation, où elle s’échappait encore, perdent aussi leurs vertus ; elle l’apprend à l’abbé Barthélemy : « La vie m'ennuie, mon cher abbé, rien ne réveille mon âme, ni conversation, ni lecture... »

Enfin, le mot le plus désabusé et clairvoyant qu’il soit sur l'ennui : « c’est le ver solitaire qui absorbe tout et qui fait que rien ne profite. »

C’est, pour finir, la constatation du véritable ennui, sans plus de recherches dans le passé pour regretter ce qui aurait pu en être la cause éloignée : « Oh ! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être élesée comme je l’ai été, de ne vivre qu'avec les gens avec qui j'ai vécu, et d’avoir le genre d’esprit et de caractère que j'ai... » « Je n’ai plus d’illusion, le voile est déchiré ; je me connais, je me juge. Je ne regrette pas de n'être pas plus jeune, et je vois-sans chagrin les pas de géants que je fais vers le but: Tous les événements sont contre moi ; mais je finis ! »

« L’ennui me fait trouver du plaisir à voir mes jours s’écouler. »

Mme Du Deffand est arrivée au point où-elle n’a plus de passions, plus de désirs ; aucune curiosité. C’est, si l’on y songe bien, l’état des gens de son âge. Maïs comme elle est loin de la sérénité habituelle aux vieil- —lards ! » « L’ennui, s’écrie-t-elle, l’avant-goût du néant, mais auquel le

néant est cent fois préférable 1 »

Nous possédons uñ portrait d’elle tracé par M de Genlis après une visite faite en 1776 (x). Il parfait ce que ses lettres nous laissaient connaître de sa personne.

« C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n’a jamais dû être belle, parce qu’elle avait la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille.

Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu’elle l'était en effet. … Lorsqu'elle ne s’animait pas en causant, on voyait sur son visage l’expression d’une morne tristesse. En même temps, on remarquait sur sa physionomie et dans toute sa personne une sorte d’immobilité qui avait quelque chose de très frappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante, elle avait même des manières très affectueuses..

Me Du Deffand causait avec agrément ; bien différente de l’idée que je m'étais faite d’elle, jamais elle ne montrait de prétention à l'esprit ; il était impossible d’avoir un ton moins tranchant... Elle ne disputait

(4) Mémoires de Mme pe Genus, t. III, p. 108 à 116, cité dans la préface de DE LESCURE.

point ; elle était si peu attachée au sentiment qu'elle énonçait, qu'elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire, elle n’écoutait pas, ou elle paraissait céder, elle se hâtait de parler d’autre chose.

On m'avait dit que M Du Deffand était méchante ; c’est ce que je n'ai pas remarqué ; elle n'était pas même médisante.. Un sentiment vif ne pouvait l’agiter longtemps ; elle n’était pas plus capable de haïr que d’aimer. Brouillée avec d’Aiembert, elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentiment ; c'était un simple récit et non des plaintes... Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur ; c'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolique, exiger des autres une éternelle gaieté, qu'elle ne paraissait jamais partager, car elle ne jouait rien.

La perte de la vue ne l’affectait pas du tout ; elle me dit qu’elle aimait mieux être aveugle que d’avoir un rhumatisme douloureux. »

M Du Deffaud était vraie. « Le trait distinctif de son esprit, dit

Sainte Beuve, était de saisir la vérité, la réalité des choses et des personnes, sans illusion d’aucun genre » (r). Son style a les mêmes qualités : vif, clair, direct.

Ordonnée en tout, elle fut évidemment aussi très intéressée (2). Elle n'aimait l'exagération en rien (3).

Son ennui a trompé sur son cœur. Elle a passé couramment pour une égoïste, sèche et insensible. « Il est difficile, disait*de La Harpe, d’avoir moins de sensibilité et plus d’égoïsme. »

Elle eut, en effet, des mots cruels à la mort du président Hénault (4), de M'e de Lespinasse (5), et de son vieil ami Pont-de-Veyle. Elle avait écrit à de La Harpe : « Aimer, cela est bien heureux, je n’ai jamais pu rien aimer » (6). Mais il semble, à y regarder de plus près, qu’elle fut surtout persuadée qu'elle n’avait plus de sensibilité. Nous avons vu qu’elle dou-

(4) Nouveaux Lundis, t. I.

(2) Elle avait su se faire attribuer une rente par le Régent. Après sa rupture avec le président Hénault, elle en reçoit 15,009 livres. Il est probable que si elle put, dans sa vieillesse, jouir de 35.000 livres de rente, tous ses amants devaient avoir contribué à en constituer le capital.

(3) Duc pr Lévis. Souvenirs et portraits, p. 280.

(4) « Ma douleur est modérée, avait-elle écrit au momont de sa mort, j'avais tant de preuves de son peu d'amitié que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. »

@) Elle dit à la mort de son ancienne demoiselle de compagnie : « Elle aurait bien dû mourir quinze ans plus tôt, je n’aurais pas perdu d’Alembert. »

(6) Correspondance de La Hanee, t. III. p. 148 et suiv.

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lait aussi que les autres aient pu l'aimer. « Je suis convaincue, répétait-elle à Walpole, que personne ne m’aime et que je ne puis être aimée : de qui que ce soit. » Il y a là une dépréciation de soi qui donne le change.

En réalité, elle était passionnée en tout et s’enthousiasmait très vite. « La passion préside à toutes ses décisions, disait Me de Lespinasse, on la voit s’engouer d'abord et se dégoûter ensuite à l’excès des mêmes personnes, déchirer ce qu’elle Jouait il y a quelques jours, uniquement pour satisfaire au sentiment qui la domine, et auquel elle se livre de la meilleure foi du monde. » Walpole a confirmé ceci : « Elle est tout amour el toute aversion, passionnée jusqu’à l’enthousiasme pour ses amis, toujours anxieuse d’être aimée (il ne s’agit pas d’amants, bien entendu), enfin ennemie violente, mais franche. » Elle avait montré un grand dévouement à Me de Prie. Son attachement à M de Choiseul est indéniable. Pour Mie de Lespinasse, elle eut une amitié orageuse où il n’entrait pas que du dépit et de jalousie. Quand on a cette faculté d'aimer et de haïr, on n’est pas indifférent. Seulement, tous ces sentiments ne lui suffisaient pas. Elle percevait toujours un sentiment de manque, et, ayant tout, croyait ne rien posséder. Enfin, elle éprouva cette amitié passionnée pour Walpole qui les a tous deux rendus célèbres.

Cette affection d’une aveugle de soixante-dix ans, pour un homme de cinquante est restée un motif d'étonnement. On a voulu y voir un sentiment maternel dévoyé et « la revanche de la nature qui nous punit de n'avoir pas su faire les choses simples en leur temps » (1). Les trésors d'affection qu’elle avait amassés trouvaient enfin leur objet : c'était alors comme l'éveil d’une faculté restée sans emploi (2).

Cette passion dans l'attachement ne fut pas unique quoiqu'’on en ait pensé. Elle avait eu un grand regret autrefois du départ de son amant de Fargis, un roué de la Régence. Elle écrivait à Craufurt comme à. Walpole : « Mon petit, etc. » Mais elle faisait éprouver à ses amis, comme disait Walpole, « sans cesse l’impossibilité de la contenter. »

Pour quelles raisons ne s’est-elle pas lassée de cette amitié comme du reste ? Il faut se rappeler que Walpole était anglais. San doute le goût de la nouveauté était-il pour quelque chose dans son anglomanie. Elle disait adorer les Anglais. Ils la changeaient de la monotonie de son monde et Walpole avait été précédé dans ses salons par bon nombre de ses compatriotes. Les lettres de Walpole ont du charme. Puis, ils avaient tous les deux la même tournure d'esprit, spirituelle, piquante ; nous

(1) Sanre-Beuve. Nouveaux Lundis, t. I.

(2) Scuérer, Etudes sur la litlérature.

dirions aujourd’hui. passablement « rosse. » Enfin, ils n’habitaient pas ensemble. Walpole restait deux à trois ans sans venir à Paris. Si l’on songe qu'il redoutait avant tout d’être ridicule et que fut connue cette liaison originale, on comprendra que M"*° Du Deffaud ait trouvé encore là un sujet perpétuel d'inquiétude, de peur de ne pas être aimée, cette crainte de voir une amitié lui échapper, dont elle souffrit toute sa vie à l'égard de tous ceux qui l’approchaient. ?

Enfin, on soupçonne dans cette affection l’ardeur d’un désespoir qui veut s’accrocher au dernier espoir de salut : en l'espèce, un motif d’intérêt dans la vie.

Au reste, la correspondance avec Walpole est une longue clameur d’ennui, et il nous apprend que, même présent, elle one encore. Au sortir d’un souper ou de l’Opéra, elle voulait qu'il ia mena à la campagne et refusait de se coucher avant trois heures du matin. Et lui, qui n’avait aucune raison de s’étourdir, protestait.

Ainsi même cette fameuse amitié n'avait pu suffire à remplir le vide de son ennui. ; 6.

En ce qui concerne sa santé physique, on sait qu’elle souffrit de * vapeurs et d’insomnie à partir de 1739. Elle mangeait trop. Tous ses amis se sont trouvés d’accord pour le lui reprocher, depuis le président Hénault jusqu’à Walpole (1). Les étourdissements, les vertiges, etc., et peut-être ses insomnies en étaient la conséquence. D'ailleurs, SE n’en était pas plus grasse (2).

Une fois elle avoue : « Je n'ai ni tempérament, ni T0MaNn. »

- Elle devint progressivement aveugle à partir de 1742.

D’apparence très frêle, sa résistance à la fatigue étonnait. « Avec la santé la plus délicate, écrivait Walpole à un de ses amis, son activité la pousse à une vie fatigante qui me tuerait si je restais ici. » « Elle est d’une faiblesse herculéenne », disait-il encore. Cette activité, elle la conservera jusqu'à la fin. o

Elle mourut en 178ÿ; sans maladie antérieure, après un mois d'’affai-

(4) 30 mars 1752.

ŒSi j'étais aussi sobre que vous, écrivait-elle à sa sœur, cela irait mieux, mais ik n’y a point de jours que je ne fasse defautes contre le régime (24 janv. 1847). ». « Je crains de trop manger. J'ai toujours un très grand appétit, et c’est surtout le bœuf que j'aime. Je ne saurais souffrir les poulardes et les poulets ; le bœuf, le mouton, voilà ce qui me paraît délicieux ». Et pourtant le président Hénault ne cessait de réclamer le renvoi de son cuisinier tant on mangeait mal chez élle.…

(2) Lettre du 7 sept. 1769.

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blissement progressif, gardant, presque jusqu’au dernier jour, une lucidité remarquable et un parfait sang-froid (x).

En résumé, une femme douée supérierement, renommée pour son esprit, de compréhension vive, d’un bon sens et d’une logique impeccables, curieuse de tout, d’un grand talent d’épistolière, comblée de tous les biens qu’elle désirait. : recherchée, aimée, indépendante, fré- Œquentant la Cour (2), les hommes et les femmes les plus remarquables de son temps par leur talent, leur célébrité ou par leur place dans la société, d’une activité infatigable, s'ennuie constamment.

Bien que nous ne possédions pas de lettres antérieures à 1739, ce que nous savons de sa vie nous permet de croire à un fond d’ennui durant toute son existence. N’a-t-elle pas avoué que l’ennui « a été et sera la cause de toutes mes fautes ? » Seulement, dans les premières années, elle espérait toujours que le lendemain apporterait ce que le jour même ne fournissait pas, et elle n’avait pas encore aperçu ce qu'il y avait de fatalement insatiable dans la nature de son ennui.

Nous venois de voir le besoin perpétuel de la société apparaître chez M"° Du Deffand comme la conséquence d'une incapacité à supporter la solitude sans ennui. Cette réaction est une des plus habituelles. Elle peut atteindre, comme chez la vieille marquise aveugle, un caractère et un degré qui permettent de la considérer comme une forme de sociabilité véritablement morbide (3). Mais elle ne peut se montrer efficace que dans ces cas où l'ennui s’est formé normalement.

L'’ennui morbide recherche plutôt les réactions morbides.

(4) Dans son testament, elle « assurait avec des précautions minutieuses l'avenir de ses plus anciens domestiques. » Ses neveux n'étaient pas oubliés. Elle demandait que son corps fut ouvert.

(2) Elle occupe à toutes les époques de sa vie une grande place dans la meil- Jeure société. Elle fut intime avec les personnes les plus considérables de la cour. La duchesse du Maine, les maréchales de Luxembourg et de Virepoix, Mme Necker, etc...

(3) Cf. L'homme des foules d'EnGarD Por.

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Dans son chapitre d’étiologie de la morphinomanie, Chambard a insisté sur l’importance du rôle de l'ennui. C’est le premier auteur, croyons-nous, qui ait pensé lui donner une place parmi les causes de toxicomanie. On s’en tenait, jusqu’à lui, aux trois grands facteurs formulés par Ball : la douleur, le chagrin et la volupté (x).

L'idée de Chambard, d’ailleurs, ne paraît pas avoir eu grand succès. Nous ne voyons pas que personne ait continué à rechercher l’ennui dans les antécédents de cette catégorie de malades. M. Dupouy a cependant noté, en passant, l'ennui qu'invoquent

pour s’excuser les coloniaux oisifs et fumeurs d’opium (2).

M. Janet à admis que les impulsions de certains psychopathes déprimés pouvaient s'expliquer par le besoin de remonter le niveau de leur « tension psychologique. » Il va même jusqu’à rendre compte ainsi des actes de quelques kleptomanes.

Sans vouloir discuter s’il ne conviendrait pas mieux de classer ces malades parmi des intermittents (3), nous ferons remarquer -que ces réactions ne sont pas toujours motivées par un état de dépression, mais parfois par un état d'ennui. Il en serait peutêtre de même de cette recherche du plaisir dans la douleur qui a intrigué la psychologie.

Nous avons déjà vu Alphonse M... (Obs. XVI) boire par ennui. Voici un autre exemple de ce groupe d'ennuyés chroniques dont les réactions, dangereuses pour eux-mêmes, semblent être

(1) « On entre dans la morphinomanie par la porte de la douleur..., par la porte de la volupté..., par la porte des chagrins, des soucis et de la fatigue. » La morphinomanie, 2: édit. Paris, 488», p 42, cité par Durouy in Les opiomanes, pre

(2) « Je fume parce que je m'ennuie » est le leit-motiy de presque tous nos fumeurs ». R. Dupouy, in Les opiomanes. Paris, 4912.

(3) M. Janer a montré la dépression très nette qui précède l'impulsion et le soulagement qui lui fait suite. Ce sont là, à vrai dire, les caractères bien connus des obsessions et des impulsions de toutes catégories. M. Megnan a parlé, il ya déjà longtemps, de cette « mélancolie impulsive ». Enfin, M. Ballet, à propos de dipsomanes et de sitiomanes, a vu dans cette suceession de phénomènes dépressifs et impulsifs des signes d’une psychose circulaire (Congrès des aliénistes et neurologistes de France, Nantes, août 1909). |

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en rapport direct avec leur état de vide habituel. Ils espèrent ainsi que le stimulant brutal déclanchera une énergie latente.

Observation XXIII.

Jean C..…., âgé de 23 ans, artiste dramatique, demande à entrer dans un asile pour être démorphinisé.

Il raconte qu’il s’est toujours ennuyé.

Au lycée, où il était un élève moyen, il préférait ne pas se mêler aux jeux de ses camarades. Depuis, il est resté misanthrope, ou plutôt solitaire : pas d'amis, n’aimant pas beaucoup la société.

Il a ressenti l'ennui au lycée, dans sa famille, puis à Paris où il est venu pour faire du théâtre.

Il comprend exactement le sens du mot ennui sans confondre cet état avec d’autres. « Je n'ai jamais eu de goût pour ce qui amusait mes camarades. Je me distrais difficilement. Cependant je travaille beaucoup mon-art. Le théâtre est la seule chose qui me passionne, je voudrais tant arriver. » s

Il a commenté, il y a trois ans, par un mélange de cocaïne et de morphine. Pendant quelques mois, il a pris un peu d'’éther. Jamais il n’a eu recours à l’alcool ou à un autre toxique.

Mais la piqûre de morphine seule a pu faire disparaître le sentiment pénible d’ennui.

C... a toutes les apparences d’un homme sincère, et comme c’est spontanément qu'il nous à parlé de son ennui chronique, nous n’avons pas de raison pour suspecter sa parole.

Il est engagé dans un théâtre où on joue la comédie moderne.

Très désireux de se déshabituer de la morphine, il a quitté brusquement Paris, il y a quelques mois afin de se sevrer lui-même. Mais il n’a pas pu supporter l’abstinence, et, au bout de deux jours, il revient rapi- : dement reprendre sa seringue.

Dernièrement il s’est lié avec une jeune fille. Il espère que, grâce à elle, il va reprendre goût à la vie. Il vient dans ce but demander qu'on le guérisse.

De taille moyenne, maigre, d'apparence chétive, GC... porte 16 ans.

Calme, très lucide, très maître de lui, GC... n’a pas même l'attitude suffisante et le désir d’intéresser le public à sa personne que l’on serait en droit d’attendre d’un tout jeune acteur. Il n’a pas l’apparence d’un dévrimé et dit ne pas se fatiguer facilement. :

Pas de troubles de la sensibilité ; réflexes tendineux et cutanés normaux. Les pupilles sont légèrement contractées. Il présente de nombreuses traces de piqûres et des cicatrices d’abcès sur les fesses.

Sa puissance génitale est intacte ; il a des érections, mais douloureuses et CG... nous apprend que : « La femme est satisfaite, mais pas lui. »

Les jours précédents, il prenait un peu plus de deux grammes.

Pas d’hérédité avouée.

Aïnsi, ennui datant de plusieurs années, conservation de l’activité et des sentiments affectifs, volonté assez grande pour vouloir guérir, toxicomanie déterminée par un besoin de réaction contre la ténacité de

l’ennui.

Baudelaire à sûrement connu l'ennui durable, pénétrant, susceptible de recourir à n'importe quelles expériences qui puissent remplir son abîme, « son gouffre. » Son goût pour l’opium et le haschisch en est-il la conséquence immédiate ? Baudelaire était trop compliqué naturellement pour qu'il soit possible de deviner à travers ses poèmes, ses journaux intimes (1) ou sa correspondance, la place qu'occupait l'ennui dans son habituelle mentalité. Car on peut avoir exprimé un sentiment avec plus de bonheur que quiconque, et ne l'avoir ressenti que par exception. Ra Barbey d’Aurévilly, dont on a dit qu'il s'était intoxiqué avec du vin, de l’éther et de l’eau de Cologne par ennui (2), offre la même complexité. On reste également incertain. On n'ose se prononcer entre la sincérité possible de ses aveux et le souci bien évident en d’autres circonstances, de se donner une atti- 3 tude excentrique. 4 Dans ces deux cas nous n’avons plus l'unité, la simplicité, la même vérité de l'accent, ni, il faut le reconnaître, la même abondance de documents que pour Flaubert ou M”° Du Deffand. Les témoignages écrits ne suffisent plus à établir une observation qui s'impose, bien que posthume, par l’incontestable

(1) Œurres posthumes, Paris, Soc. du Mercure de France, 1908. (2) Durouy. Quvr. cité, p. 280-282.

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sincérité du sujet, la richesse des textes, leur précision et leur concordance. Seul le témoignage oral d’observateurs compétents pourrait être maintenant invoqué. Encore faudrait-il qu’ils eussent songé à démêler en temps voulu la part qui revenait à un ennui réel dans les réactions paradoxales de leur illustre ami.

Ainsi cet ennui morbide se présente identique, quant au fond, à tout ennui. Son intensité seule varie. La plus où moins grande facilité avec laquelle on s'en laisse distraire, nous a servi à distinguer des formes légères, moyennes et graves.

Il est des personnes qui s’ennuient habituellement, mais qui sont tirées de leur état coutumier” par certaines excitations. Cette heureuse possibilité d'évasion rend l'ennui, somme toute, intermittent, du moins en apparence, car il subsiste et réappa- - raît dès que l’excitation du moment est tombée. Cet état correspond assez exactement à celui dont Pascal voulait faire un type normal. D’autres individus parviennent moins aisément à l’oublier.

L'ennui, en définitive, est constamment présent dans les trois variétés et mérite véritablement d’être dit fondamental.

Son mécanisme, il va sans dire, n’est pas le même que celui de l'ennui dont nous avons cherché la raison dans les lois psychologiques normales.

On a pourtant voulu lui trouver des causes ordinaires, c'està-dire tirées des idées du genre de vie et de l'orientation plus ou moins heureuse de l’activité. Ce sont les mêmes que celles sur lesquelles insistaient les vieux auteurs optimistes pour rendre compte de ce spleen qu'ils avaient sorti d’aileurs, à peu près complètement, de leur imagination.

Si la marquise Du Deffand s’est ennuyée pendant près de quatre-vingts ans, c'est parce qu’elle n’avait pas d’idéal moral

ou religieux, qu'elle n'avait pas su s'attacher aux biens qui ne sont pas périssables, et, aussi, parce qu'elle avait épuisé toutes les jouissances et que de ses excès il était résulté un épuisement, source d’ennui (x).

Quant à Flaubert, sa solitude, son soi-disant égoïsme, son impassibilité, sa vie contre: nature, corporellement et intellectuellement (2), éclairaient tout son pessimisme pour ses contemporains. Plus tard, on y a vu les stigmates de la psy chasthénie (3). Enfin, on a découvert à sa morosité une origine plus profonde, mais surtout intellectuelle, dans le désaccord entre ses tendances romantiques et la réalité de son temps (4), dans le fait que son idéal d’arstiste était méconnu (5), ou encore parce qu'il n’était pas assez intelligent pour comprendre le présent (6).

En admettant même que chacune de ces causes aient agi dans l’un ou l’autre cas, nous ne voyons pas que l’on puisse les faire intervenir dans la pathogénie de l’ennui de Jeanne M..., ni de celui d'aucun des autres individus présentés dans ce chapitre. Que des causes normales aient occasionné leur ennui. à une période donnée de leur vie, passe encore, mais que cet ennui ait persisté toute une existence, souvent plus riche que celle de beaucoup d’autres en moyens et en aptitudes à trouver des divertissements de tous genres, voilà qui est plus difficile à admettre quand on ne regarde plus les cas isolés, mais dans leur ensemble. Nous avons du reste suffisamment insisté dans le cours même de nos observations sur la persistance d’une acti-

(4) V. ScuÉRER, Sanre-Beuve, Tarpieu. Ouvr. cit.

(2) H. Grzcor, Z., t. XXXI.

(3) ne Lasric. Ouvr. cit.

(4) P. BourGer. Eludes el portraits, t. I, p. 173. Abus de la pensée... ravages que la disproportion des rêves imaginatifs et du sort produit dans une créature trop délicate pour son milieu. Impuissance d'égaler la vie à la pensée et au rêve » (1877). — V. également Essais de psychologie contemporaine, 1901, p. 124 et appendice, p. 185, éd. 1903.

(6) F. BruNeriÈRE. Histoire et littérature, Flaubert et G. Sand.

(6) A. France. La vie littéraire, t. TIL, p. 298. « Cet homme, qui avait le secret

tes paroles infinies, n’était pas itbllitent, » Cf. FAGUET, in Flaubert, 1899.

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vité et d’une affectivité normales et même différenciées pour qu'il soit besoin de revenir sur ce point. :

D'ailleurs, comme si les circonstances s'étaient prêtées à faciliter la tâche des observateurs, nous voyons, à côté des deux principaux types de nos ennuyés, des personnalités dont le tempérament s'oppose trait pour trait à celui que nous voulons décrire.

Que l’on parcoure la correspondance échangée entre Flaubert et George Sand et l’on sera bien vite édifié. S'il est un tempérament euphorique, c'est bien celui de George Sand. Elle ne comprend pas les indignations, la tristesse, l'ennui de son ami : « Après ça, conclut-elle, peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation, moi elle me tuerait. » Elle est restée, comme on le sait, d’une sérénité fondamentale, même dans les périodes apparemment orageuses de sa vie (r),: et qui a fait toute la beauté de sa vieillesse. Vers la fin, une passivité intellectuelle, une rêverie continue, un optimisme dont les événements extérieurs ne la distraient pas, lui constituent une vie végétative et qui n’était que l’exagération de dispositions que ses contemporains ont signalé à tous les: âges de sa vie (2).

Leurs deux écritures seraient également à comparer : l’une, mouvementée, rapide, impatiente qui semble protester, à chaque tournant, contre toute uniformité ; l’autre, grande, calme qui se déroule avec l'ampleur puissante des ondulations des plaines du Berry.

(1) Se rappeler, entre autres, son travail régulier,’ ininterrompu, pendant tout le voyage en Italie avec Musset. :

(2) « Je suis arrivée, moi, à un élat philosophique, écrit-elle à Flaubert, d'une sérénité très satisfaisante et je n’ei rien surfait en te disant que toutes les misères qu'on peut me faire ou toute l'indifférence qu'on peut me témoigner ne me touchent réellement plus et ne m’empêchent pas, non seulement d’être heureuse en dehors de la littérature, mais encore d’être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie (1872). » «Voici l'heure du repos, Savourons l'iunocent plaisir de vivre pour vivre, de regarder avec étonnement l'agitation des autres et de ne leur donner de soi que l'excédent et le trop plein » (1874).

La correspondance de M”*° Du Deffand nous procure une facilité semblable de comparer des natures opposées à là sienne.

L'exemple que lui donnait Voltaire est heureusement choisi. « Je conviens avec vous, lui disait-il, que la vie est très courte et assez malheureeuse ; mais il faut que je vous dise que j'ai chez moi un parent de vingt-trois ans, beau, bien fait, vigoureux ; et voici ce qui lui est arrivé : il tombe un jour de cheval à la chasse et se meurtrit un peu la cuisse, on lui fait une petite incision, et le voilà paralytique à ne pouvoir se servir d'aucun de ses membres, à ne pouvoir soulever sa tête, avec la certitude entière de ne pouvoir jamais avoir le moindre soulagement : il s’est accoutumé à son état et il aime la vie comme un fou » (x).

Mais la personne qui peut le mieux servir à un parallèle, c’est sa grande amie la duchesse de Choiseul.

Elles sont du même monde, vivent à peu près de la même vie. Mais l’une ne s'ennuie jamais, où qu’elle soit. Elle prend soin de décrire cet état de satisfaction presque constante: « Avec un cœur chaud comme le mien, qui a besoin d'aliments, écrit M”° de Choiseul à M Du Deffaud, une imagination vive, qui a

besoin de pâture, j'étais plus disposée aux malheurs et à l’en-.

nui que personne : cependant je suis heureuse et je ne m'ennuie pas... Je vois que vous ne croyez pas trop au tableau que je vous ait fait de la vie que je mène ici (2). Vous vous trompez si vous croyez qu'elle est occupée ; elle n’est que remplie, et cela vaut bien mieux, mais si bien remplie que je n’ai pas le temps de lire, et qu’à peine ai-je le temps d’écrire à mes amis... D'ailleurs ma vie est la plus uniforme possible ; mais de cette uniformité même, naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtent pas de peine à arranger, ni de fatigue

pour en jouir, et qui n’en sont que plus douces. Enfin, si nos

plaisirs ne sont pas grands, du moins nos*peines sont légères » (3). « Je suis, en effet dans une grande solitude, mais je

(1) 9 mai 1864 (Des Délices).

(2) Elle vivait à la campagne depuis plusieurs mois. (3) 23 mai 1765 (de Chantloup).

nd De OUR em ee

chéris le calme et le repos qu’elle me donne : Je ne m'ennuie jamais et je m'amuse de tout. Toujours contents dé l'instant présent, nous ne formons pas de projets pour celui qui lui succède. Les projets ne sont que le désir de mieux être, fondé sur l'inquiétude du présent, ef nous passons les mêmes jours à faire et à dire les mêmes choses sans croire nous répéter. La paiæ, la douce paix du cœur et de l'esprit n’a pas besoin de diversité, mais cette uniformité fait passer le temps avec une rapidité effrayante, quand on regarde en arrière. Nous avons cependant eu quelques visites et le temps en était plus long... » Il faudrait tout citer. M” de Choiseul comprenait d'ailleurs à merveille ce en quoi elle et son amie différaient tellement, « C’est plus par le défaut de sentiments que l’on s'ennuie que par la disette d'idées. Vous voudriez être ici ? Ce tableau de notre vie ajoutera peut-être à votre envie. Je voudrais aussi que vous y fussiez, si tout ce qui est amusant pour nous pouvait l’être aussi pour vous ; mais au lieu de cela vous vous ennuieriez mortellement, et je dois sacrifier le plaisir que j'aurais à vous posséder, à votre bonheur » (x).

On ne peut bien apercevoir le tempérament aphorique que si l’on est à même de considérer toute la série de phénomènes qui relient l'ennui normal à l'ennui morbide et au spleen, et si l’on songe à le comparer avec ce qui lui est diamétralement opposé.

On comprend alors que l'ennui morbide n’a jamais été décrit.

Chambard, qui a bien montré les origines possibles de l’ennui, n'a vu que la non-satisfaction des divers besoins. Baldwin de même n’a compris que l'ennui dû à ce que des « tendances ne trouvent pas d'objets satisfaisants » (2). Morel et Perfect ont seulement donné des exemples, très contestables d'ailleurs, d’ennui après cessation brusque de l’activité habituelle. Brierre de Boismont, qui semblait avoir clairement distingué un ennui

(4) 23 mai 1867 (de Chantloup).

(@) Dictionary of Philosophy and Psychology. London, 1901. Art. Ennui,

secondaire à des chagins, etc..., et un ennui primitf qui existe depuis longtemps, reconnaît que ce dernier a pour cause l'abus des jouissances, le rêve, le manque d’idéal, etc... C’est dire que, au fond, il lui attribue la même origine qu’à l'ennui secondaire, puisqu'il le fait dépendre de tendances non exercées.

Il est certain que les causes de l’ennui normal agissent encore

pour provoquer des recrudescences dans l'ennui de l’ennuyé chronique. Mais celui-ci s'ennuie avant et malgré elles. D'une manière générale, pour expliquer cette tristesse, on n’a regardé que les idées pessimistes. On n’a voulu voir que les conséquences du tempérament, et non pas le tempérament même, c'est-à-dire l'ennui.

. L’ennui normal était, à y regarder de près, secondaire à un défaut dans la distribution de l'énergie. L’ennui morbide est primitif, en ce sens qu'il semble naître spontanément. Il se rencontre chez des individus dont l’activité est normale, bien répartie, et dans les antécédents desquels rien ne peut se découvrir qui le justifie.

Par son emprise plus profonde, sa chronicité et ses réactions autrement graves que celles de l'ennui normal, il mériterait déjà d’être nommé morbide. Mais, grâce à l'analyse du mécanisme de l'ennui normal, il est possible d'approcher davantage de ce qui constitue sa véritable nature pathologique.

Si l’on définit l'ennui normal, celui qui naît de l’action suspendue d'une ou de plusieurs tendances, — un ennui profond, durable, persistant alors que le jeu d'aucune force n’est différée, voilà ce que nous proposons de nommer ennui morbide.

Il apparaît comme la manifestation d’un besoin, de même que l'ennui des normaux. Mais, en l'espèce, le sentiment ne correspond à aucune réalité. 11 ne peut donc jamais être satisfait.

L’ennui morbide représente la forme aggravée du tempérament aphorique.

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