CHAPITRE II
ÉTIOLOGIE.
On a donné de nombreuses causes des pseudarthroses, tellement nombreuses, que, selon toute probabilité, il existe quelques fausses accusations.
Nous trouvons dans le Traité des fractures de Malgaigne une longue énumération des causes qui peuvent empêcher la formation du cal. 2
Il les divise en :
1° Causes générales.
2 Causes locales.
Causes générales :
1° Age.
2° Sexe.
9° Saison.
4 Température.
D° Régime.
6° État de grossesse.
7° Diathèses oucachexies (scorbut, goutte, cancer, syphilis, scrofules, rachitisme).
8° Fièvres graves (variole, typhus, etc., etc.)
9% Phlegmasies viscérales.
Causes locales :
Elles se divisent en trois groupes:
1° Causes affectant le membre en dehors de la fracture, ce sont :
Les paralysies, les obstacles à la circulation, les phlegmasies aiguës.
2% Causes se rattachant à la disposition des fragments :
Obliquité, écartement, interposition d’un corps étranger, suppuration dans les fractures compliquées, défaut de nutrition d’un des fragments, affection de l'os au niveau de la fracture.
3 Causes résultant du traitement :
Abus destopiques humectants, application prématurée d’un bandage, bandage trop serré ou application trop prolongée, scorbut local, mobilité des fragments, exercice prématuré du membre.
Age. — L'influence de l’âge est admise par les uns et rejetée par les autres. Callender (1) ne croit pas qu’elle soit réelle.
D’après les statistiques données par Malgaigne, Gurlt et Béranger-Féraud, le plus grand nombre des pseudarthroses s’observe entre 20 et 50 ans. Mais nous ferons remarquer avec Roy de Clotte (2) que cette période est aussi celle où se produit le plus grand nombre des fractures. Ces chiffres
(1) Hayem, I, p. 315, leçon clinique sur la réunion tardive et l’absence de réunion des os par Callender. Brit. med. journ., 30 novembre
(2) Thèses de Paris 1873.
Oh OS n’ont donc rien qui puisse étonner, et on peut très-bien conclure que cette fréquence des pseudarthroses est plutôt en
rapport avec cette période de la vie où les fractures sont en plus grand nombre.
Sexe. — Bérenger-Féraud donne la proportion de 8 chez l’homme, pour À chez la femme. Mais ne faut-il pas tenir compte de ce que l’homme, à cause des travaux pénibles auxquels il est obligé de se livrer, est plus exposé aux fractures que la femme ?
Pour ce qui est de l’état de grossesse, nous avons dit dans le chapitre précédent que l'influence de la grossesse sur les pseudarthroses avait été remarquée depuis de longues années. Fabrice de Hilden rapporte les observations de deux femmes enceintes chez lesquelles des fractures ne se seraient consolidées qu'après l'accouchement. Heister a de même écrit : « Si quæ aulem feminæ gravidæ fracturam aliquam excipiunt, plerum que non succedit curatio, donec fœtum in lucem exposuerunt (Inslilutiones chirurgiccæ).
Roy de Clotte (1) signale dans sa thèse la remarquable observation publiée en 1855 par M. le docteur J. Dupuy, et dans laquelle une femme jeune, bien portante, ne présentant aucune trace de syphilis ou de scrofule, est atteinte d’une fracture du corps du fémur dans le troisième mois de sa grossesse. Malgré tous les soins que l’on put prendre, ce ne fut qu'après l'accouchement, qui eut lieu vers la fin du huitième mois, et qui donna naissance à deux enfants assez forts, que la consolidation commença. Elle était complète au bout d’un mois.
On pourrait, croyons-nous, rapprocher de cette observa-
(1) Roy de Clotte, loc. cit.
LE tion le cas cité par Marrigues (1) d’une fracture du fémur qui mit huit mois à se consolider chez un jeune homme de 18 ans qui se livrait à l’onanisme.
Il ne faut pas oublier, dit Roy de Clotte, que chez un individu atteint de fracture, la nutrition a à suffirenon seulement à l’entretien des organes sains, mais encore à la réparation de l’organe blessé. Aussi n'est-il pas étonnant que toutes les causes débilitantes ‘puissent avoir une fâcheuse influence sur ce travail de réparation. Que les éléments nécessaires à la nutrition soient introduits en quantité insuffisante (défaut de nourriture), qu’ils soient éliminés en pure perte comme dans les saignées abondantes, ou qu’ils aient à concourir à la formation d’un nouvel être, comme dans la grossesse, le résultat peut être le même et amener une lenteur très grande, voire même une absence complète de consolidation.
Nous avouons ne pas partager cette dernière opinion, et ne pas être surtout de l’avis de M. Victorien Ollier (2) quand il signale la grossesse comme pouvant faire rétrograder le cal. |
Comme nous l’avons dit plus haut, on peut admettre un arrêt momentané de la prolifération osseuse sous certaines influences, mais il nous paraît plus difficile d'admettre l’établissement définitif d’une pseudarthrose et surtout une rétrogradation du cal. Que montrent en somme les observations citées précédemment ? Dans l’une, la réparation s’est faite après l’accouchement, mais elle s’est faite ; dans l’autre, sous l'influence de l’onanisme, la fracture a mis huit mois à se consolider, mais la consolidation a eu lieu. Ni dans l’un ni dans l’autre cas, il n’y a donc eu pseudarthrose.
(1) Marrigues, Diss. phys. et. chir. sur la forme et les différents vices du cal. Paris 1873.
(2) Ollier (Victorien), Da cal et de ses modifications sous l'influence de l'irritation. Th. Montpellier 1864.
OT
Cette influence de la grossesse sur les fausses articulations est d’ailleurs rejetée par beaucoup d’observateurs qui ont eu maintes occasions de voir des fractures chez les femmes enceintes, n’en arriver pas moins à la consolidation, malgré cet état.
Pour nous, nous ne cacherons pas que nous élevons beaucoup de doutes à cet endroit, et qu’on peut avoir quelquefois donné le nom de pseudarthrose à ce qui n’était qu’un simple retard de consolidation du cal. Nous partageons d’ailleurs ces doutes avec M. Béranger-Féraud (1) quand il dit : « En y réfléchissant un peu, on arrive cependant, par l’examen sévère des faits qu'a réunis Malgaigne, par exemple, dans son Traité des fractures, et de ceux que la plupart des auteurs citent avec plus ou moins de détails, à conclure :
« 1° Que ces questions d'âge, de sexe, d’état de grossesse, de saison, de température, d'état de santé ou de maladie, de diathèse, etc., n’ont pas une influence absolue sur la produetion des pseudarthroses.
» 2 Que, comme dans le cas où leur influence fâcheuse a été incontestable, on trouve toujours que le sujet était profondément débilité, atteint dans ses forces radicales, il faut admettre qu’elles n’agissent seulement que comme élément de débilitation et par conséquent n’entrent que comme condition secondaire et accessoire dans la question qui nous occupe actuellement. »
Nous ne voulons pas mettre en doute des observateurs comme Hewson (2), Brodie, Larrey, Heath (5), quand ils affirment avoir vu des pseudarthroses se produire le pre-
(1) Bérenger-Féraud, Traité de l’immobilisation directe des fragments osseux dans les fractures. Paris 1870.
(2) Hewson, Journal des Progrès, t. 1x, p. 151.
(3) The Lancet 1855, t. 1, p. 612.
LADOeSE mier à la suite d’abondantes saignées, et les autres sous l’influence de la diète et de la mauvaise nourriture, mais nous croyons qu’il ne faut pas oublier que les véritables pseudarthroses sont très-rares, et qu’on doit toujours être très-circonspect sion ne veut pass’exposer à des erreurs de diagnostic qui sont au moins désagréables.
On a signalé aussi la syphilis comme pouvant produire des pseudarthroses. Nous n’avons pas d'observation à ce sujet, mais nous serions portés à nous ranger à cette opinion. N'oublions pas, dit Denucé, que certaines affections générales, telles que la syphilis, le tubercule et le cancer, tout en frappant de cachexie l’économie tout entière, peuvent, en outre, atteindre directement et d’une manière spéciale telle ou telle partie du squelette dont elles altèrent la structure, et que sur les os longs elles peuvent devenir la cause principale de la fracture d’abord et de la pseudarthrose ensuite. Callender n’admet pas l'influence de la syphilis, et il croit au contraire à celle du cancer.
Causes locales
Les causes locales ont été divisées par Malgaigne en trois catégories : celles qui affectent le membre fracturé dans son ensemble, celles qui se rattachent à la disposition des fragments, celles qui résultent du traitement. Nous réunirons les deux dernières dans un même groupe, parce qu’elles sont ordinairement la conséquence l’une de l’autre.
Dans le premier groupe, nous trouvons des causes agissant sur la vitalité des fragments et se rapprochant beaucoup des causes générales. On peut leur appliquer ce qui a été dit à propos de ces dernières : leur action n’est pas absolue. Nous signalerons :