‹ Contribution à l'étude des rapports de la simulation de la folie et de la dégénérescenceChapitre 10 sur 40 · RAPPORT II · texte numérisé non relu

RAPPORT II

R... Ursuline, accusée par son frère, inculpé lui-même de vol et d'incendie volontaire, d’avoir, dans un but intéressé, assisté sa belle-sœur (femme Albert R...) lorsqu'elle a mis le feu à sa maison. Cet incendie avait été, d’après l'accusation d’Albert, le résultat d’une entente entre lui, sa sœur et sa femme, leur but étant de toucher la prime d’assurance pour se construire une maisonnette en briques plus confortable.

Antécédents. — Agée de 37 ans, sait un peu lire, ne sait presque pas écrire. N’a presque pas été à l’école, ayant été mise toute jeune au travail : à l’âge de 16 ans elle eut une fièvre scarlatine qui, diton, la laissa pour toujours taciturne et les yeux hagards. Travaillait régulièrement, pas d’alcoolisme. Eut, pendant 12 ans, le même amant qui la rendit mere. y

En 1892, cet amant l’abandonte, elle en eut un profond chagrin qui eut, paraît-il, un retentissement sur son système nerveux.

A partir de ce moment elle eut des moments d’exaltation, perdait la tête au moindre reproche et se tirait les cartes pour se distraire.

N’a jamais eu de condamnations,

Le 23 décembre 1892, passe la soirée avec son frère, sa bellesœur et le frère de celle-ci, Les hommes sortent de bonne heure et les femmes vont les rejoindre peu de temps après. Ils s'amusent toute la soirée, et en rentrant trouvent leur baraque en cendres.

Après avoir été arrêtée quelques jours, en 1894, comme tous les parents qui avaient passé la soirée du 23 décembre avec le frère, elle est relâchée, puis arrêtée de nouveau, en 1396, après la déposition de son frère. Elle se défend d’abord et nie tout. Elle refuse de manger pendant les premiers jours de détention et paraît absorbée dans des pensées tristes.

A l'instruction, le 17 août 1896, elle dit qu’elle a deux fils, Joseph et Charles, un instant après, trois : Charles, Pierre et Joseph, puis devient incohérente. Si on lui pose des questions sur des faits

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imaginaires, elle les reconnaît exacts. A la suite de ces faits, elle est mise en observation.

Femme de taille moyenne, constitution mixte. Squelette régulièrement développé. Quelques signes physiques de dégénérescence : lobules des oreilles adhérents, dentition mauvaise, dents mal implantées, parole zézayée.

Lors des premiers interrogatoires, se présente le regard incertain et fuyant. Ses réponses sont brèves et hésitantes, paraissant dénoter une affection de la mémoire. Indique mal son âge, déclare ne pas savoir depuis combien de temps elle est arrivée, ce qu'elle mange à ses repas, ne connaît personne de sa famille, répond : « Je ne sais pas » à toutes les questions un peu embarrassantes qu’on peut lui poser.

Elle accuse, en outre, des hallucinations de l’ouie, puis de la vue, absolument niaises, vagues, confuses, sans rapport avec aucun délire : conversations tenues devant elle sans qu’elle comprenne, par des hommes qui l’effraient. Ces hallucinations sont sans aucune consistance et on peut arriver à les modifier comme on veut.

« — Entendez-vous des voix ?

— Il ya des fois que j'en entends, il y a des fois que je n’en entends pas. ,

— D'où viennent-elles ?

— Des fois du ciel, des fois c’est comme quelqu'un qui me parlerait. d

— De quelle oreille les entendez-vous ?

— Je ne pourrais pas vous dire.

— Vous ne devez jamais les entendre des deux oreilles en même temps ?

— Mais non.

— ... Ne sentez-vous rien de particulier quand vous marchez sur de la pierre?

— Non, Monsieur, je n’ai jamais rien remarqué.

— N'avez-vous pas les pieds brûlants quand vous marchez sur . de la pierre ?

— Si, quand je marche sur la pierre. »

Dans un des interrogatoires, elle saisit une phrase dans laquelle il est question de richesse et aussitôt, elle forme un délire de grandeur, mais elle manque bientôt d'expressions et finit par dire qu’elle est riche, tres riche, sans s'étendre davantage, On essaie en vain de lui faire fabriquer des idées de persécution, bien qu’on la mette sur la voie, il est impossible de les provoquer.

À partir de ce moment, on lui dicte pour ainsi dire ses réponses et on finit par lui faire avouer sa simulation.

On assiste d’abord au départ des troubles dans le même ordre qu’ils étaient apparus. En premier lieu, la mémoire revient telle qu'elle était, puis les hallucinations deviennent des bourdonnements qui disparaissent à leur tour. Elle devient de plus en plus prolixe, lorsqu'on lui offre un moyen facile de revenir à la raison. On lui dit que sa mémoire revenant, c'est un signe d’amélioration sérieuse et qu’elle marche vers la guérison. Elle semble heureuse de cette porte de sortie et annonce qu'elle se sent mieux et qu’elle racontera ce qui s’est passé, au fur et à mesure qu’on lui demandera.

Lorsqu'on lui montre, quelques jours apres, les absurdités et les contradictions de ses réponses, elle 8e trouble.

« — Vous voyez, en somme, que vous avez fait la folle,

— Je ne dis pas que je n’ai pas un peu exagéré. »

Cet aveu fait, l’état normal reparaît entierement.

La discussion fit conclure que D... Ursuline n’était nullement aliénée, que les troubles qu’elle avait accusés n'étaient nullement symptomatiques de folie, qu’ils étaient tous simulés, que de tels troubles de la mémoire et des hallucinations si confuses, si peu logiques, ne pouvaient être que simulés, Mais son niveau intellectuel réclamait des circonstances atténuantes ; ses inégalités de caractère signalées par les personnes de son entourage, les quelques signes physiques de dégénérescence dont elle est porteur permettent de soupconner une tare congénitale.

La fièvre pour laquelle elle à fait un long séjour à l'hopital, le chagrin causé par l'abandon de son amant, après dix ans de vie commune, l’affolement apporté par la dénonciation inattendue du frère, la misère, ont bien pu bouleverser un peu une intelligence en somme peu développée.

CRÉES La conclusion que le témoignage de son frère, son seul accusa-

teur, ne méritait aucune créance, la fit bénéficier d’une ordonnance de non-lieu.

L'influence originelle est ici bien manifeste. Selon l’expression de Ball, Régis voit surtout, dans la folie à deux, deux têtes mal faites, toutes deux prédestinées à la folie.

Nous partageons son avis et les deux cas que nous rapportons ne font que le confirmer ; il semble absolument logique, en effet, de conclure de la similitude des états mentaux observés, à la dégénérescence. Ils ont simulé tous deux parce qu’il y avait là deux têtes issues d’une mêne souche prédestinées à des manifestations analogues sous l'influence des mêmes tracas, des mêmes affolements ; il y avait là (Maudsley) deux tempéraments fous analogues, c'est-à-dire deux prédisposés analogues, ce qui n’entraîne évidemment pas à voir deux irresponsables, comme nous l’indiquerons pius loin.

D'influence réciproque, il ne saurait être question. Pourquoi se seraient-ils entendus, pourquoi la sœur qui n’avait pas été inquiétée la première fois, aurait-elle simulé ensuite en même temps que son frère. En simulant la folie, elle semblait vouloir échapper à la justice, vouloir éviter une responsabilité réelle, et elle aurait donné une base sérieuse à l'accusation, que son frère seul portait contre elle ; tandis que, n'ayant contre elle que l’accusation de son frère, il lui était facile de montrer le peu de cas que l’on pouvait tenir des propos d’un fou si elle avait su que son frère simulait la folie. Mais ele l’ignorait complètement, car ce n’est qu'après quelque temps d’incarcération qu'il a simulé, après avoir subi un certain nombre d’interrogatoires à l’instruc-

tion et avoir assez logiquement édifié ses accusations contre sa femme et sa sœur, de façon à atténuer considérablement sa propre responsabilité. Il est arrivé du reste à les faire arrêter l’une et l’autre.

Mais, dès son arrestation, sa sœur se sentant si formellement accusée par lui acsimulé l’aliénation mentale, ce qu’elle n’aurait pas fait s’il y avait eu entente, si elle avait su que son frère devait simuler aussi.

Ils n’ont pas pu s’entendre, puisque l’affaire semblait classée depuis deux ans, puisque la sœur ne se doutait pas qu’elle serait compromise un jour par son frère, puisqu'elle n’a été dénoncée par son frère qu'après l’incarcération de celui-ci.

De plus, R... simula plusieurs jours avant sa sœur, et, quand celle-ci eut recours à la même ruse, elle n’avait pas vu son frère, ne savait pas ce qu’il était devenu et ne connaissait absolument pas son système de défense.

R... avait accusé, avant de simuler, sa femme et sa sœur du crime qui lui était reproché. Sa femme ne simula pas, et cependant elle vivait avec lui, elle devait s'entendre avec lui. Sa sœur qui vivait habituellement éloignée d’eux, qui n’avait pas été inquiétée, simula en même temps que lui.

D'autres, après des aveux, auraient organisé différemment leur défense, ils auraient cherché des circonstances atténuantes logiques. Eux se sont dérobés, ils n’ont trouvé qu'un moyen à leur portée, la simulation, et cela sans se consulter.

Ils simulent tous deux en face des mêmes circonstances, peu de temps après leur entrée en prison dès qu'ils se sentent sérieusement menacés, dès qu'ils voient limportance

que la justice donne à cette affaire. Ils simulent les mêmes troubles sans que l’un ait eu sous les yeux les troubles délirants de l’autre, et à tel point qu’à la lecture de leur observation, on pourrait croire qu’ils ont été frappés tous deux d’une même affection mentale non décrite. Seulement la sœur plus dégénéréé, moins instruite, présentant un certain degré d’affaiblissement intellectuel simule plus grossièrement et moins longtemps.

Ce sont d’abord les mêmes troubles de la mémoire, la même confusion, les mêines hésitations. Aux mêmes questions, ils répondent de la même façon, ils ne se souviennent ni de leur famille ni des faits qui leur sont reprochés, tout en se rappelant d’autres faits se passant à la même époque.

Puis ce sont des hallucinations identiques, hallucinations terrifiantes de l’ouïe, niaises, confuses, ne se rattachant à rien, dénotant bien leur inexpérience et un fond commun de dégénérescence. Ils emploient les mêmes images pour les décrire, ce sont des voix sourdes qu’ils ne comprennent pas, elles viennent de gens qui les effraient.

Plus tard, ils ont des idées niaises de richesse et de grandeur, sans accuser d’idées de persécution qu’à aucun moment on ne parvient à développer ni chez l’un ni chez l’autre.

La conclusion à tirer de cette observation est qu'ils ont réagi de la même façon parce qu’issus d’une même souche, identiquement organisés, ils se sont trouvés placés dans les mêmes conditions, également menacés en face de la justice, la sœur surprise par la dénonciation de son frère, n'ayant même pas pensé, un instant, que son cas était moins dangereux. La simulation a été en quelque sorte sollicitée par une même mentalité habituelle, par un même

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état nerveux originel. Ils ont simulé parce qu'ils sont dégénérés, et la simulation antérieure de R... au régiment est un fait à noter. Ils ont simulé les mêmes troubles parce que leur dégénérescence remonte aux mêmes origines.

Il faut voir, dans ce cas, un effet des circonstances, et admettre l'effet bien plus de la nature que de l’art.

Donc, mentalité identique chez le frère et la sœur en face d’un même danger, parce qu’ils ont les mêmes prédispositions originelles, mentalité différente chez la femme R... bien que cohabitant avec R..., parce qu’elle est différemment organisée.

Voilà un exemple de simulation à deux où évidemment l'influence d’un sujet sur l’autre a été nulle, puisque lun était victime de l’autre, ils ne se sont pas servi réciproquement de modèle, mais tous deux sont dégénérés identiquement, et cette dégénérescence commune est la seule cause de leur conduite.

La façon absolument niaise dont ils ont simulé et avec laquelle ils se sont laissés prendre tous deux, ne sufliraitelle pas à montrer le peu de solidité de leur jugement ?

De plus, ils n'ont présenté de troubles intellectuels simulés que 2 ans environ après l’accomplissement des faits incriminés; ils ne pouvaient donc plus ainsi faire croire à leur irresponsabilité, d'actes exécutés à l’époque des faits incriminés ; ils n'étaient donc pas capables d'un raisonnement soutenu par une réflexion bien ferme.

Cette observation de simulation à deux nous paraît intéressante à plusieurs titres. C’est d’abord un fait unique jusqu’à présent, croyons-nous ; de plus elle apporte une certaine lumière sur les relations de la dégénérescence et

de la simulation. Elle est un appoint sérieux aux vues des

aliénistes, qui lient l’une à l’autre, et montre qu’en certains cas cette dernière se présente comme une véritable production pathologique spéciale de la dégénérescence. La simulation de la folie est en somme une chose assez rare et assez particulière, et il n’est pas possible, à moins d’admettre une prédisposition spéciale, d'expliquer cette coïncidence entre des sujets qui n’ont pas d’action l’un sur l’autre.

C'est à notre avis ce qu'on peut trouver de plus probant pour mettre en évidence les rapports intimes de la dégénérescence et de la simulation.

De plus, elle montre la nécessité de faire une distinction dans les états mentaux. à deux ; entre les états par dégénérescence pure sans influence d’un sujet sur l’autre, et les états à deux par cohabitation, suggestion, imitation, dans lesquels on ne trouve pas de dégénérescence commune.

Dans les cas de la seconde catégorie, il faudrait encore faire certaines réserves. Si le frère et la sœur R... avaient cohabité, on n'aurait pas manqué de faire rentrer leur cas dans la simulation à deux, par imitation, et cependant rien n'aurait été plus faux.

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