RAPPORT I
R... Albert, originaire de la Meuse, accusé de vol avec effraction dans la nuit du 8 au 9 décembre 1894 et d'incendie volontaire de sa propre maison le 24 décembre.
Arrêté le 24, il s’échappe de sa prison et reste caché dans un bois où sa famille lui apporte de la nourriture. Repris le 29, caché chez ses parents, il bénéficie d’une ordonnance de non-lieu le 30 mars. Dénoncé en 1896, comme ayant réellement pris part au vol de 1894, il finit par avouer vol et incendie,
Antécédents. — Né en 1867 de parents sans tares héréditaires connues, il a toujours exercé la profession de charpentier et n’a jamais subi de condamnation. Pas d’habitudes alcooliques.
Au régiment, il est réformé à la suite d’une maladie qui le fit rester peu de temps à l’hôpital,.
Dans son entourage on prétendait que cette maladie était une maladie de vessie purement simulée.
Pas d’autre motif acceptable pour cette réforme que sa simulation, si ce n’est, peut-être, la faiblesse de constitution car il est mort tuberculeux en prison.
N'a jamais présenté de troubles intellectuels ni de signes de débilité mentale d’après les rapports de police, Sentiments affectifs très développés, surtout à l’égard de son enfant.
Sa femme le représente comme très timide, sans initiative, irrésolu et sujet à de très brusques colères. Il était, dit-elle, un peu efféminé, fréquentant peu les hommes parmi lesquels il semblait déplacé par ses manières.
En 1894, il subit divers interrogatoires et, à ce moment, ses réponses montrent une mémoire saine et attestent son jugement et sa conscience, rien n’attire l'attention sur son état mental. Il avoue son crime le 40 juillet 1896 et déclare qu’il voulait voler pour se construire une maison plus confortable.
Cet aveu le conduit à celui de l'incendie ; mais il en rejette la responsabilité sur sa sœur et sa femme, sur sa sœur surtout, qui
aurait agi dans l'espoir de toucher une partie de la prime d'assurances ; lui, aurait joué un rôle purement passif.
Quelques jours après, il envoie une lettre au Procureur de la République, portant le millésime 1870, puis une autre, datée de mars 1011880, et semblant accuser des troubles intellectuels, À Ia suite de ces lettres, on l’interroge le 28 août, il dit alors qu'il ne sait rien du vol qu'il a commis et qu'il n'a jamais été marié. On place sa femme devant lui et il ne la reconnait pas, ayant ainsi perdu la mémoire en moins de cinq jours.
Il subit divers interrogatoires à la prison et répond à tort et à travers aux questions! posées, disant que sa tête est vide, et que ses idées sont confuses. mais il saisit avee empressement toutes les circonstances qui pourraient faire croire à sa folie. Entendant le médecin légiste dire que les fous ont souvent des convulsions, aussitôt il affirme qu’il tombe par terre sans connaissance.
Il est mis alors en observation à Maréville.
Etat actuel. — Examen direct. R... est un homme de taille moyenne, de faible constitution. Squelette régulièrement développé.
On note un peu d’asymétrie crânienne, les lobules des oreilles sont adhérents. Sait lire et écrire.
Interrogé, il répond à toutes les questions mais hésite et cherche avant de répondre semblant indiquer ainsi des troubles profonds de la mémoire.
Répond avec exactitude, mais après de longues hésitations, aux demandes posées sur son âge, son nom, sa profession. Interrogé sur sa famille, il s’embrouille, dit ne pas avoir de sœur ni d'’enfants. Toutes ses réponses aux questions de temps, de lieux, ete.. sont erronées : en juin 1896 il dit être en juillet 1897, le lundi il prétend qu'il est vendredi, trois semaines après son entrée à Maréville il prétend y être séquestré depuis trois mois. Tantôt sa mémoire semble fidèle, tantôt, elle paraît faire défaut pour des faits ayant eu lieu à la même époque.
Il accuse en outre des troubles délirants et hallucinatoires. Ce sont des hallucinations de l’ouie, confuses, ne se rattachant à aucun délire, et des hallucinations de la vue. « Je vois, dit-il, des
chevaux et des chiens méchants qui veulent toujours me mordre ; des fois des personnages passent devant moi, ils se causent, je me cache sous la couverture, je ne comprends pas ce que j'entends. » On peut comme on veut diriger ces prétendues hallucinations vers tel ou tel objet, mais il est facile de l’embarrasser à ce sujet. Lui demande-t-on de décrire ce qu’il voit ou ce qu’il entend, il ne peut rien définir, est tout de suite à bout d'expressions ; il s’arrête alors en disant qu’il s’est caché ou que les personnages qu’il entend ne s’adressaient pas à lui et qu’il n’a pu les comprendre. Il préfère être guidé dans ses réponses et ne s’aperçoit pas du piège qu'on lui tend ni de l’invraisemblance de ses propos. En voici des exemples :
« — Dernièrement, c'était hier, il y avait un éléphant qui voulait me prendre avec sa trompe.
— Etait-il fait comme les autres ?
— Oui, monsieur.
— Ne vous a-t-il pas semblé que cet éléphant avait un œil au bout de la queue ?
— Oui, monsieur.
— Comment était cet œil ?
— C'était un gros œil.
— Où était-il placé ?
— Sur le derrière (il montre la région du coccyx)... et puis j'ai vu un enfant.
— Quand vous avez vu l'enfant, ne vous a-t-il pas semblé que quelque chose sifflait en vous ?
— Oui, monsieur, dans les oreilles.
— N'avez-vous pas aussi entendu un sifflement dans le ventre ?
— Pardon, monsieur.
On lui demande de quelle couleur sont les clous d’un fauteuil.
— Ils sont jaunes, dit-il, en les regardant de pres.
— Si vous avez réellement les troubles de la vue que je crois constater, il est probable qu’en vous approchant davantage, et en faisant bien attention, vous en verrez de rouges, de jaunes et de bleus, »
I1 s’approche, déclare voir ces clous de trois couleurs, et comme
on lui demande de les désigner du doigt en indiquant successivement les couleurs, il le fait avec empressement.
À mesure que son séjour se prolonge, comme il se trouve au milieu d’aliénés affectés de diverses formes de folie, il accuse successivement les idées délirantes les plus saillantes des malades qu’il a observés mais sans se rendre compte qu'elles sont chez ses voisins reliées logiquement à d'autres ou à des hallucinations.
On arrive alors en lui offrant des sujets de divagations diverses à le faire délirer comme on veut.
On développe ainsi chez lui des idées de richesse, du délire ambitieux mais sans aucune idée de persécution qu’on essaie, mais en vain, de lui faire accuser.
Il présenterait aussi des erreurs de personnalité, ne voulant reconnaître ni sa mère, ni sa belle-sœur qui étaient venues le voir. ù
On lui déclare plusieurs fois qu’on ne le prend pas au sérieux et qu’il trompe, on le confronte avec sa sœur, inculpée en même temps que lui d'incendie, alors que celle-ci avait abandonné son système de simulation, mais il ne change en rien sa manière d’agir, ne se rendant pas compte que sa ruse est découverte.
La discussion du rapport porta sur plusieurs points. Sur la conscience, au moment du crime et après, sur la simulation, sur la valeur mentale de l’inculpé. Les réponses furent affirmatives sur les deux premiers points; rien n'indiquait que R... fût aliéné; la simuletiou était grossière, ni ses troubles de la mémoire, ni ses hallucinations et illusions ne pouvaient être prises au sérieux. Mais une restriction fut faite en faveur des circonstances atténuantes, tenant compte de l'instruction et de l’éducation sommaires que l’inculpé avait reçues, du milieu dans lequel il avait vécu, ainsi que de la faiblesse de son niveau intellectuel prédisposé par une tare héréditaire probable. Une question subsidiaire était posée à l’expert, motivée par ce fait que R... était le seul accusateur de sa sœur. Dans quelle mesure pourrait-on ajouter foi à une déposition de l’inculpé ? La réponse fut évidemment qu’il ne méritait aucune créance. 11 fut réintégré en prison et y mourut tuberculeux.