‹ Contribution à l'étude des rapports de la simulation de la folie et de la dégénérescenceChapitre 21 sur 40 · OBSERVATION VII · texte numérisé non relu

OBSERVATION VII

Folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices A. PARIS.

N... était inculpée d’enlèvement d’enfant ; elle avait emporté dans une localité voisine de la sienne, et abandonné dans une auberge, un enfant qu’elle a déclaré sien. Arrêtée, elle fut soumise à l'examen d’un médecin qui constata qu’elle n’avait pas eu d’enfants et qui la déclara atteinte de « manie aiguë ». Un second médecin porta le diagnostie « manie aiguë avec lésion organique probable de l'écorce cérébrale »; il signalait notamment un état particulier de déviation et de récraction de la langue qui ne lui permet pas , disait-il, d’articuler aucune parole; de plus, elle a, ajouta-t-il, une paralysie à peu près complète du bras droit. »

Comme nous le verrons plus loin, les antécédents avaient été négligés et ils pouvaient cependant fournir d’utiles indications, de même que les troubles physiques un peu trop superficiellement envisagés.

A première vue, nous avons trouvé en cette femme une hystérique ; nous avons, du reste, délivré le certificat de vingt-quatre heures suivant : « Est atteinte d’hystérie avec troubles intellectuels qui ne... Les signes d’hystérie qu’elle présente sont absolument classiques : paralysie apparente du bras droit et des muscles de la langue (qui est déviée à droite), avec contractures qui rendent très difficiles les mouvements que l’on tente d'imprimer à la langue, qui nous obligent à déployer une assez grande force pour fléchir l’avant-bras sur le bras, la main sur l’avant-bras, Anesthésie cutanée (côté droit). Battements de paupières. Yeux relevés en haut et cachés sous les paupières lorsque la malade est couchée. Grimaces et contorsions puériles. De temps en temps espèce de

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hoquet hystérique, rires ou pleurs non motivés, etc... Puérilité des idées et des actes. Instabilité mentale caractéristique, »

Nous disons en présence de cette femme et de façon à ce qu’elle entende : « Elle va prendre une douche qui lui permettra de remuer son bras paralysé et, demain, après une seconde douche, elle pourra s'occuper et s’en servir comme autrefois »; effectivement, notre suggestion réussit et, dès le lendemain, N... commençait à s’occuper, elle tricotait.

Le 10 août, elle nous parle distinctement, la langue peut être tirée, avec quelque hésitation encore, mais elle est droite.

Le 14 novembre 1896, N... qui va heaucoup mieux, qui a conscience de sa situation, mais qui, instinctive héréditaire, cultive assez volontiers le mensonge et fait souvent encore preuve d’absence de sens moral, nous dit qu'ayant abandonné son domicile, poussée par une force spéciale à errer dans la campagne, elle accouchait sur une route fin mars 1896 et abandonnaiït son enfant dans un fossé ; elle le laissait ainsi dans la crainte de faire connaître sa situation à ses parents, car elle était depuis longtemps séparée de son mari. Elle se retournait de temps en temps en s’éloignant ajoute-t-elle, et elle vit un passant ramasser et emporter son enfant.

Nous apprendrons plus tard que cette histoire est fausse de tous points.

N..., toujours d’après ses dires, aurait ensuite erré de village en village, impulsivement poussée à chercher quelqu’enfant à voler : elle réussit à en prendre un et fut arrêtée peu de temps après.

Des renseignements que nous avons recueillis, il résulte tout simplement que cette femme, depuis longtemps abandonnée par son mari, Cconçut un gros chagrin de cet abandon; elle chercha divers moyens de ramener son époux à elle et, finalement, adopta celui-ei : simuler une grossesse, s’emparer d’uu enfant au berceau, faire croire à un accouchement; peut-être la naissance d’un enfant ferait-elle rentrer le mari au domicile conjugal.

Des paquets de chiffons aidant, elle réalisa son projet ; elle pleurait à chaque instant, quittait le domicile de ses parents pendant la nuit pour errer dans le village ou dans la campagne.

A ce jeu, elle se fatigua, marchant beaucoup, s’alimentant irrégulièrement, toujours tracassée, et les troubles hystériques, les signes de dégénérescence qui l'ont amenée à l’asile, ne tardèrent pas à paraître, simple exaltation d’une tare qui, jusque là, était restée relativement peu manifeste, au moins pour ses parents.

En somme, des causes physiques et morales déterminèrent l’exaltation d’une prédisposition (dégénérée hystérique); cette femme a présenté un ensemble de signes analogues à ceux que nous voyons caractériser certaines folies puerpérales ; elle n’avait cependant pas été grosse, ainsi qu’un examen l’a révélé.

On pourrait ajouter à ces faits toute la série des simulations de grossesse, de suicide, de viols, qui font partie du dossier des hystériques. Nous ne croyons pas que parmi les cas de ce genre, que l’on trouve dans les annales judiciaires, aucun puisse être attribué à un {individu normal.

L'histoire des simulateurs non criminels est à peu près la même pour tous. Ce sont pour le plus grand nombre des héréditaires à un degré quelconque, des enfants d’alcooliques ou de névrosés. Ils sont dégénérés physiquement tantôt beaucoup comme dans les observations I et IV, tantôt moins, mais ils sont surtout dégénérés, tous au point de vue mental. Ce sont des débiles, quelques-uns seulement savent lire et écrire, aucun ne possède d’instruction même médiocre. Leurs conceptions sont peu élevées, leurs réponses puériles, quant à leur sens moral, à leurs sentiments affectifs, ils sont des plus rudimentaires, ce qui à déjà donné à quelques-uns d’entre eux l’occasion de faire un séjour dans les asiles. Leurs antécédents personnels montrent qu’instables, paresseux, excentriques, ils n’ont jamais pu s’arrêter à une profession régulière, qu’ils sont souvent ambulomanes ou vagabonds professionnels.

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Le milieu dans lequel ils ont vécu n’a pu qu'influer sur des esprits déjà si peu résistants, ils n’ont trouvé personne pour les diriger ou enrayer leurs mauvais penchants. Ils sont effrayés par des charges que tout le monde accepte. Qui ne préférerait la lutte, même pénible, pour gagner sa vie à l’existence dans un asile, à la perte de sa liberté ? C’est un bien misérable expédient, et il faut en avoir peu à sa disposition pour y recourir.

Il importe, lorsqu'on se trouve en face de simulateurs non criminels connus, ou d'individus ayant commis des actes suspects ou délictueux quelconques difficiles à expliquer, ou semblant se rattacher à de la simulation, de faire une étude attentive de tout ce qui s y rapporte.

Cette étude est la plupart du temps négligée par l’entourage et mème par le médecin qui peut ainsi sans le vouloir se faire le complice du trompeur. Elle permettra seule de faire connaître la conduite à suivre à l’égard du simulateur.

Bien des fois, le certificat médical a été rédigé hâtivement, l'observation a été insuffisante et a entraîné l’erreur.

On devra s’enquérir soigneusement des antécédents héréditaires et personnels du sujet, de sa moralité. Sa vie entière sera fouillée autant que possible, ses aptitudes, son niveau intellectuel habituel seront appréciés.

On recherchera parmi les moindres incidents de sa vie, s’il est des actes qui puissent se rapprocher de celui que l'on a à juger ou qui peuvent l’expliquer.

Généralement, la simulation elle-même est, dans ces cas, facile à découvrir. Le soupçon naît de l'existence d’un motif pour la simulation ; les deux se tiennent étroitement

et le plus souvent il se trouve quelque circonstance immédiate qui a poussé l'individu.

Du reste, on trouve presque toujours dans les actes simulés attribués faussement à l’aliénation, une préparation ou une préméditation qui met sur la voie.

On trouve une mise en scène quelconque: le fait se sera passé devant de nombreux témoins, s’il s’agit d’un suicide, par exemple, l'endroit aura été choisi, bien en vue, bien fréquenté, la tentative sera faite de façon à appeler l’attention ostensiblement.

Le simulateur, une fois interné, donne tôt ou tard sa note intellectuelle en parlant avec forfanterie de l'émotion qu'il a causée, du succès de sa supercherie, etc.

Il. — Simulateurs criminels,

Ce sont les plus connus, tous les travaux sur la simulation de la folie, les ont visés plus particulièrement. Actuellement, ils semblent être assez rares et, en ces dernières années, il n'en a été observé qu’un très petit nombre de Cas.

C’est sur eux surtout que porte la discussion. Bien que tout semble faire rentrer la simulation de la folie dans le domaine de la dégénérescence, et qu’il ne paraisse guère probable qn'un individu normal puisse se livrer à cette simulation, nous pensons cependant qu'il ne faut pas être absolu.

A côté de limmense majorité des simulateurs dégénérés notoires, il se peut qu'il y ait des simulateurs abso-

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lument responsables, sans antécédents pathologiques, certains auteurs en ont rencontré ; ce sont toutefois de beaucoup les moins nombreux. Il est évident que de part et d’autre les observateurs ont été exacts, rigoureux, et que dans un sens comme dans l’autre, leurs conclusions n’ont été que l’expression de ce qu'ils avaient rencontré. Mais le petit nombre de faits prouvant certainement qu’un simulateur peut être sain d’esprit, indique que cette opinion doit être une opinion d'exception.

Nous rappellerons seulement ce que nous avons dit, sur la simulation de la folie en général; ce que nous avons exposé pour les simulateurs non criminels, peut s'appliquer en grande partie aux simulateurs criminels.

L'étude de leurs antécédents personnels ou héréditaires serait des plus instructives. Nous l’avions tentée sur tous les cas que nous avions pu réunir, mais la plupart du temps les renseignements étaient par trop insuffisants pour que les résultats que nous aurions pu en tirer puissent avoir une réelle valeur scientifique. Néanmoins de cette étude portant sur un assez grand nombre d'individus nous avons retiré quelques éléments que nous allons exposer.

On trouve chez eux souvent une prédisposition héréditaire mais pas d’une façon absolue. Ce sont certainement les antécédents personnels qui sont les plus chargés. Les intelligences débiles y sont moins nombreuses que chez les simulateurs non criminels, cependant un certain nombre ne savent ni lire ni écrire; mais, à côté de ceux-ci, on rencontre des individus à l’esprit très cultivé bien que superficiels et instables. Leur vie a été bizarre, tourmentée, ils ont voyagé en exerçant successivement divers métiers, la plupart du temps ils n’ont pas de profession définie ; sur

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tous les cas que nous avons examinés, on trouve à peine quelques inculpés ayant exercé une profession unique dont ils ne se sont pas départis. Les autres n’en ont pas eu ou sont passés par tous les métiers, sans qu'il y ait aucun rapport entre celui qu'ils’ quittaient et celui qu'ils allaient entreprendre, les intervalles entre deux changements d'état étaient passés dans le vagabondage, ou des promenades sans but défini. Est-il beso n pour citer un exemple connu, de rappeler Vacher : domestique, puis frère mariste, sousofficier et enfin vagabond pendant quatre ans.

Dans un autre cas, un homme de 44 ans avait changé huit fois de métier, ouvrier maçon d’abord, puis tour à tour, ouvrier mégissier, terrassier, tisserand, huilier, marchand, puis fabricant d’allumettes, drapier et manœuvre. Dans un cas plus récent, un individu de 27 ans avait été ramoneur, Ouvrier constructeur, graisseur à bord des paquebots, puis couvreur, le tout entremêlé de nombreux stages, Lant dans les prisons que dans les asiles.

En même temps qu'ils changeaient de profession ils changeaient de domicile, dans le dernier cas que nous venons de citer, le théâtre des exploits s'était étendu de Dijon à Nîmes, Montpellier et Alger, puis de Dijon à Alger et Paris.

D'une moralité assez contestable, ils ont subi de nombreuses condamnations, les récidivistes y sont nombreux, et surtout les grands récidivistes ; ceux qui simulent à l’occasion d’un premier délit sont presque l’exception.

Ces escroqueries n'avaient pas toujours un but immédiat ; il s'agissait d'entreprises bizarres, de mines lointaines à exploiter, de colonies en Amérique.

Les condamnations pour vagabondage sont les plus fré-

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quentes, puis les condamnations pour vol, escroqueries, abus de confiance.

Cherchant à vivre comme ils peuvent, tous les moyens leur semblent bons, la pénalité n'a aucun effet sur eux, ils accumulent les peines, mais ne changent rien à leurs habitudes.

Parfois ils ont déjà été internés dans des asiles ; à la suite de causes diverses, d’excès alcooliques surtout, ils ont montré sufisamment leur peu d'aptitude à se gouverner, se sont livrés à quelque extravagance, ils ne tardent pas à se remettre, et sortent assez rapidement.

Il est vrai aussi qu’ils ont pu simuler sans que leur ruse ait été reconnue, on trouve chez eux, en effet, avec une certaine fréquence, des simulations antérieures, mais la part à faire à la vérité est assez difficile à établir, on ne sait Jamais jusqu’à quel point les troubles accusés par un dégénéré rusé et expert, sont feints ou véritables.

L’alcoolisme est très commun dans ces terrains préparés, la morphinomanie même a été rencontrée.

Faibles congénitalement ïls ont eu rarement un bon milieu pour les diriger, beaucoup n’ont pas eu de famille ; placés de bonne heure dans des ateliers, où on ne cherchait qu’à les exploiter, ils n’ont pas ressenti les effets bienfaisants d’une bonne éducation. Ils ont fréquenté.bientôt des milieux déplorables et se sont empressés de suivre les mauvais exemples qu’ils rencontraient, leur faible résistance native ne leur permettait pas la lutte. Aussi sont-ils condamnés de bonne heure, à seize ou dix-huit ans ; quelquesuns sont envoyés dans des maisons de correction, où ils trouvent de nouveaux exemples de ruse et mauvaise cor-

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