DES INDICATIONS POUVANT^ SERVIR AU DIAGNOSTIC
Nous n'avons pas à nous étendre sur la symptomatologie et le diagnostic des affections rénales dont nous venons de chercher l'influence sur les lésions traumatiques ; nous avons seulement quelques mots à dire des indices qui devront faire soupçonner la lésion viscérale chez un blessé, dont, à première vue, l'état général peutparaître satisfaisant; car il serait bien inutiJe de nous arrêter aux cas dans lesquels les signes de la maladie frappent les yeux des moins clairvoyants. Il est évident que, s'il s'agit d'un individu présentant la pâleur et la bouffisure habituelle de la face, ayant de l'œdème des membres inférieurs, à plus forte raison de l'anasarque généralisée, personne ne s'y trompera et ne négligera cet élément important de complication.
Mais il arrive si fréquemment que tout ce cortège sy.wptomatique manque complètement, soit à cause de la lenteur de son évolution ou enfln de la période à laquelle elle est arrivée, qu'il faut s'attacher à saisir d'autres signes moins apparents, moins caractéristiques, mais capables cependant de mettre l'esprit en éveil et de faire rechercher la tare organique latente.
On pourrait trouver suffisant, à ce sujet, de poser en principe la nécessité de ne jamais omettre l'examen de l'urine ; c'est, en effet, une précaution bien simple et bien vite prise, et tout le monde trouvera qu'on a tort de la négliger.
Cela arrive cependant, et il faut le dire, cela arrive souvent en chirurgie ; on y pense peut-être, mais le blessé paraît robuste, le traumatisme a été modéré ou n'a produit qu'une lésion qui d'habitude se comporte bien, on fait un diagnostic chirurgical exact, un traitement approprié et on est tranquille ; quelquefois on pousse l'investigation jusqu'à demander au malade s'il urine bien ; il répond à peu près toujours affirmativement, on s'en contente ; pas d'inquiétude de ce côté.
D'autres fois, l'examen de l'urine est fait, un peu rapidement peut-être ou même convenablement, et il ne décèle rien. Eh bien ! malgré cette dernière constatation, il peut survenir tels accidents, ou se présenter telles irrégularités dans l'évolution de la blessure que l'attention doit être attirée du côté du rein,
En thèse générale, toutes les fois qu'il se développe des symptômes généraux, qui ne sont pas en proportion avec lalésion, il faut s'efforcer de trouver la cause de cette anomalie dans l'état constitutionnel et explorer naturellement à cet égard les différents viscères, le rein plus que tout autre.
Il en sera de même chaque fois que le travail de réparation se fera mal, ou sera entravé par les complications locales, surtout si elles ne sont pas explicables par le siège ou la nature de ces blessures, ou par les influences de milieu dans lesquelles on se trouve.
La production facile des hémorrhagies à la surface des
plaies, l'aspect atonique de celles-ci, la présence sur les bourgeons charnus d'une couche grisâtre pultacée, les lymphangites à répétition, voilà autant d'indices qui devront faira songer à une lésion rénale. Enfin, un caractère local qui a une grande valeur, c'est la production d'oedème dans le voisinage de la blessure, ou même à distance sur le membre atteint. La lésion traumatique constitue une sorte d'appel pour l'infiltration œdémateuse, et il est à remarquer que, quand la blessure porte sur un membre inférieur et que l'œdème devient bilatéral, il reste toujours plus prononcé sur le membre atteint. Mais quand l'infiltration séreuse du tissu cellulaire se généralise ainsi, le doute n'est plus permis.
D'autres signes peuvent exister à distance du lieu du traumatisme, c'est d'abord la douleur des reins dont se plaignent quelquefois spontanément les malades, que plus souvent encore on provoque par la pression sur la région, immédiatement au-dessous de la dernière côte et en dehors de la masse des muscles spinaux.
Ce dernier symptôme accompagne souvent d'autres accidents ; le malade a, en même temps, de la fièvre, du malaise, la peau est chaudeet sèche, l'inappétenceest complète et la langue offre des caractères très importants : elle est rarement,simplement saburrale, mais ordinairement elle est rouge, sèche et même rugueuse au toucher : c'est la véritable « langue rénale .» Chaque fois qu'on la trouve chez un blessé, il fautsonger àlaprobabiliiéd'unealtération ancienneou passagère des reins et cela d'autant plus que le malade urinera peu ; à plus forte raison s'il y a de l'anurie.
Tous ces symptômes, pour peu qu'ils soient prononcés, n'existent pas sans être accompagnés d'un état général mauvais; le malade est déprimé, somnolent; il répond
avec peine ; il a du subdelirium ; il préiente, en un mot, un état typhoïde. Souvent, en pareil cas, le moyen le plus efficace de tirer le malade de sa torpeur, c'est d'exploi-er la sensibilité rénale, ainsi qu'il a été dit; le malade fait au moins un léger mouvement pour se soustraire à la douleur.
D'autres fois, la dépression est encore plus grande ; le malade est sous le coup d'accidents urémiques, sur lesquels nous ne voulons pas insister.
De tous ces signes, les moindres commandent impérieusement un retour à l'examen minutieux de l'urine, car, en règle, il faut admettre tout d'abord, en effet, la nécessité, lorsqu'on prend connaissance d'un malade chirurgical, de s'informer des qualités de ses urines, tout comme on le fait pour les sujets atteints d'une affection interne. L'urîne sera donc essayée avec les précautions désirables ; le mieux est, pour la recherche de l'albumine, de procéder par la chaleur, après acidification par l'acide acétique, ou encore par le réactif de Tanret, réactif très sensible et ti^ès recommandé.
Si les doutes sont confirmés, il n'est plus suffisant de s'en tenir à cette première investigation, il faut encore juger des autres caractères de la sécrétion urinaire; et on sait combien il importe alors de connaître et la quantité d'urine rendue et celle de l'urée qui est éliminée, sans omettre l'examen histologique des dépôts urinaires, utile en bien des cas.
Tous ces préceptes doivent être plus rigoureusement suivis encore, lorsqu'il s'agit d'un acte opératoire, qui engage la responsabilité du chirurgien, et nous ne saurions trop recommander la pratique de notre maître, M. Verneuil. Pour tout opéré, les urines de la veille sont recueillies et
examinées le matin même de l'opération ; elles sont encore conservées les deux ou trois jours qui suivent ; et si tout se comporte bien, si elles ne présentent aucune modification suspecte, on peut se départir un peu de cette rigueur de surveillance, qui s'impose naturellement au contraire si quelque caractère anormal a été remarqué.
C'est par ces précautions, bien aisées à prendre, qu'on se mettra à l'abri des calamités chirurgicales dont parle Paget, et qu'on sera en situation de faire bénéficier le malade d'une thérapeutique véritablement appropriée.