CHAPITRE II
LES COMMENTARII DEFENSIONUM.
Les sources originales autres que les Acta que le schohaste invoque sont les discours et les commentarii defensionum. En ce qui concerne les discours, il suffira de noter que manifestement Asconius leur donne la préférence sur toutes les sources de seconde main (1) ; par contre, il est nécessaire de déterminer le rôle possible des commentart defensionum dont le contenu n’a pas été étudié avec précision Jusqu'ici.
Il est clair qu’il faut distinguer les commentarii des discours réels recueillis par la sténographie, comme /« pre-
(1) %., p. 81/2 : Acta etenim magis sequenda et ipsam orationem quæ Actis congruit puto quam Fenestellam. La controverse du scholiaste avec Fenestella, relativement à la question de savoir si Cicéron a défendu Catilina, est fondée uniquement sur le discours in toga candida et les commentarit defensionum : defensus est Catilina, ut F'enestella tradit, a M. Cicerone. Quod ego ut addubitem, hæc ipsa Ciceronis oratio facit, St., p. 66/12.
D'autre part, il est naturel que la littérature oratoire ait joué un grand rôle dans l’information d’Asconius, qui avait J’habitude de consulter les discours prononcés pour et contre dans une même cause, cf. 54, p. 50/9. On observera que, sur les noms de la femme et de la belle-mère de Catilina qu’il n’a pas encore trouvés, dit-il, alors que $Salluste (Catilina, 15, 2), et Cicéron (ad Famil, VIII, 7, 2 ; IX, 22, 4) les donnaient, c’est aux discours de Lucceius qu’il s’est reporté ; cf. S£., p. 71/4.
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mière Milonienne : ce sont des « brouillons » qui ont servi à l'avocat dans la préparation de la plaidoirie. D’après Quintilien (1), les chercheurs qui avaient mis en cireulation ceux des orateurs de l’époque républicaine les avaient trouvés dans l’état même où ces orateurs les avaient laissés, c’est-à-dire tels qu’ils les avaient rédigés au jour le jour pour leur seul usage ; seuls ceux de Sulpicius, par leur classement en livres et le soin apporté à leur rédaction, paraissaient déceler le souci de la postérité.
Les commentarit defensionum de Cicéron n'avaient été ni remaniés m1 revus par l’orateur et Tiron s'était borné à les recueillir. Toujours d’après Quintilien (2), Cicéron aurait rédigé, n'ayant pas le loisir de tout écrire, les points de la plaidoirie qui avaient le plus d'importance et à tout le moins le début, complétant sa préparation par la méditation, et, dans la mesure où il ne pouvait prévoir les surprises de l’audience, se fiant à ses dons d’improvisateur. Le fait qu'Asconius distingue Commentarium et principium s'explique par cette circonstance que nombre de Commentariu devaient être représentés dans les Commentarir defensionum seulement par un principium, (3) et c’est pourquoi Quintilien observe que l’on trouve dans ce recueil maxime necessaria et ntique initia. Cicéron traite toujours
(1) QUINTILIEN, X,7, 30-31 : Sed feruntur aliorum quoque (commentarit), et inventi forte, ut eos dicturus quisque composuerat, et in libros digesti, ut causarum quæ sunt actæ a Ser. Sulpicio, cujus tres orationes exstant ; sed hi, de quibus loquor, commentarit üa sunt exacti, ut ab ipso mihi in Mmemoriam posteritatis videantur esse compositi. Nam Ciceronis ad præsens modo tempus aptatos libertus Tiro contraxit.
(2) Jbid. : Plerumque autem multa agentibus accidit, ut maxime necessaria et utique initia scribant, cetera quæ domo adferunt cogitatione complectantur, subitis ex tempore occurrant : quod fecisse M. Tullium commentariis ipsius apparet.
(3) St., p. 68/1.
par écrit cette partie de la plaidoirie, parce qu’elle est la plus importante et comme la base de toute la défense ; de même l’epilogus, la partie qui mérite le plus d’attention après le principium (1), devait figurer fréquemment dans les commentarit, et cela d'autant plus que Cicéron, dans les défenses collectives, était généralement chargé de cette partie de la cause. De plus, on peut conclure de l’importance attribuée par Quintilien à l'établissement du plan de la plaidoirie (2), et d’un texte de Cicéron (3): ipsa illa censoria (L. Crassi) contra Cn. Domitium collegam non ! est oratio, sed quasi capita rerum et orationis commentarium paulo plenius, que l’argumentation proprement dite était rédigée sous une forme réduite,
Les commentarir defensionum étaient donc assez développés pour tenir lieu des discours qui n’avaient pas été publiés, et c’est pourquoi Quintilien se réfère au commentarius de la seconde plaidoirie pour Scaurus de la même facon qu’il eût invoqué un plaidoyer écrit : quæ causa est in commentaris, ram bis eundem defendit (4). D’autre part il est évident que leur confrontation avec les plaidoyers publiés offrait un grand intérêt, puisqu'elle permettait de constater, dans bien des cas, que l’avocat avait dû soutenir une thèse qu’il n’avait point préparée. Si l’on ajoute que la collection des commentari defensionum s’étendait à toute la carrière de Cicéron, — Asconius la considérant comme si complète qu’il n'hésite pas à reieter l’information de Fenestella sur une prétendue plaidoirie de Cicéron pour Catilina, parce que les commentarii n’en offrent pas
(1) De Oratore, II, 77, 314.
(2) QuinTiLieN, XI, 2, 36 : verum et in 1is, quæ scripsimus, complectendis multum valent, et in 1is, quæ cogitamus, continendis prope solæ... divisio et compositio.
(3) Brutus, 44, 164.
(4) QuinTiILiEN, IV, 1, 69.
Humbert. 5
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trace (1) — on ne peut douter de l'importance de cette source, Cependant, pour en déterminer pleinement le rôle possible, il faut encore tenir compte des particularités de la forma judiciorum à l’époque républicaine. Sans renvoyer ici à notre travail principal, il suffira de rapprocher de ce passage de Quintilien (2) : dicet (orator) scripta quam res patietur plurima… sed hoc aut primæ actiones aut quæ in publicis judiciis post interjectos dies dantur permiserint, la brève caractéristique de la forma judiciorum que nous devons à l’auteur du Dialogue (3) : eloquentiam tamen illud forum magis exercebat, in quo nemo intra paucissimas horas perorare cogebatur, et liberæ comperendinationes erant, et modum dicendi sibi quisque sumebat et numerus neque dierum neque patronorum finiebatur. Tandis que le plaidoyer publié est toujours unique — nous montrerons plus loin que des deux discours pro Cornelio le premier seul représente la plaidoirie — celle-ci, à nous en tenir au témoignage de l’auteur du Dialogue, n’était pas généralement prononcée en une seule fois ; outre qu’elle était fort longue et pouvait s'étendre sur plusieurs audiences, de fréquents renvois donnaient à l’avocat l’occasion de la compléter ou de la renouveler. Or le travail de la rédaction consistant précisément à fondre en une œuvre homogène les éléments dispersés de la plaidoirie réelle, ïl s'ensuit qu’on ne peut distinguer ces éléments, dans le discours publié, que par des indices souvent obscurs. Au contraire, le commeniarius causæ, s’il ne représente pas tous les éléments de ja plaidoirie où l'improvisation était nécessaire, permettait du moins de suivre les principales étapes de la plaidoirie
réelle.
(1) St, p. 67/25.
(2) Quinmisien, XII, 9, 16.
(3) Dialogue des Orateurs, 38.
Enfin le texte du Dialogue, où Secundus renvoie ses interlocuteurs aux vieux documents dont Mucianus avait déjà tiré 11 livres d’Acta et 3 livres de Lettres, d’une part établit que le rôle des commentarit oratoires dans l’information des écrivains du premier siècle sur l’histoire de lPéloquence ancienne était considérable, d’autre part permet de supposer, avec beaucoup de vraisemblance, qu’Asconius a consulté bien d’autres commentarii que ceux de Cicéron.
Analysant les causes du prodigieux épanouissement de Péloquence à l’époque républicaine, Secundus dit en substance qu'il fallait que l’homme d’état fût un orateur et poursuit en ces termes :
« Nescio an venerint in manus vestras hæc vetera, quæ et in antiquariorum bybliothecis adhuc manent et cum maxime a Muciano contrahuntur, ac jam undecim, ut opinor, Actorum libris et tribus Epistularum composita et edita sunt. Ex his intellegti potest Cn. Pompeium et M. Crassum non viribus modo et armis, sed ingenio quoque et oratione valuisse ; Lentulos et Metellos et Lucullos et Curiones et ceteram procerum manum multum in his studiis operæ curæque posuisse, nec quemquam tillis temporibus magnam potentiam sine aliqua eloquentia consecutum (1).
Il n’est pas douteux que les fonds où puise Mucianus ne soient les archives privées des Pompée, des Crassus, etc…., puisque ces fonds se trouvaient dans des bibliothèques particulières et renfermaient des lettres. Gudeman avait done parfaitement raison de rejeter l'interprétation ancienne, d’après laquelle les Zibri actorum de Mucianus auraient été constitués de fragments de discours conservés par les Acta publica. Mais l'explication qu’il propose à son tour n’est pas mieux fondée.
(1) Dialogue des Orateurs, 37.
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D’après cet érudit, acta signifierait actiones, orationes (1). Sur ce sens, Gudeman renvoie au Thesaurus (I, p. 1408), où il n’est justifié par aucun emploi. John, dans son édition du Dialogue, en avait vu un exemple dans un passage de Pline le Jeune ; après avoir dit que la lecture publique de son Panégyrique de Trajan, non pas celui qu’il prononça, mais celui qu’il rédigea après coup, avait occupé trois séances, Pline ajoute (2) : « habes acta mea tridui » ; mais le contexte n’autorise nullement l’interprétation de John, et il ressort du rapprochement de passages comme ceux-ci, de Pline : « habes res urbanas » (3), de Cicéron : « habes acta unius diet » (4), que Pline veut dire.: « vous voilà au courant des événements, en ce qui me concerne ».
D’autre part n’est-il pas tout à fait invraisemblable que: des orationes d’un Pompée ou d’un Crassus soient demeurées séquestrées, avant leur publication par Mucianus, dans les bibliothèques des amateurs de vieilleries, et cela alors qu’on avait l'habitude de les consulter dans ces bibliothèques, ainsi que l’implique la phrase « nescio an venerint in manus vestras hæc vetera ? » Passe encore s’il s’agissait de sténogrammes, mais 1l est question de documents qui révèlent le travail, le soin que les orateurs anciens apportaient à la préparation de leurs discours. Et cette caractéristique même peut-elle désigner autre chose que des'commentarii oratoires ? L’on comprend que ces « brouillons » aient pu demeurer longtemps dans l'ombre, car, s’il est inadmissible qu'un discours soit resté enfoui dans une bibliothèque privée, il n’en est pas de même de simples fragments, dont l'intérêt. était d’ordre historique plutôt que littéraire.
(1) (2) Lettres, III, 18, 11. \ (3) (4)
Il est vrai que le titre de Zibri actorum ne peut désigner une collection de commentaru. Mais d’abord la question de savoir quelle est la source à laquelle Secundus se réfère n’est pas nécessairement liée à celle de savoir quel était de contenu des libri actorum. Gudeman veut que les Lettres aient traité de controverses littéraires, que les Libri actorum aient renfermé uniquement des discours. Or le texte du Dialogue n'implique même pas qu’il ait été question d’éloquence dans ces recueils. En effet, ce n’est pas aux collections, mais aux fonds d’où elles sont tirées, que Secundus renvoie ses interlocuteurs (ex his, dans la phrase ex his intellegi potest, représentant févidemment hæc vetera) ; parmi les matériaux dont Mucianus dispose, il se peut qu'il n’ait pas retenu les commentarti, il se peut, la publication qu’il a entreprise étant en cours, qu’il n’ait pas encore donné ces commentarit. D'autre part, si le titre de Libri actorum est inexplicable, lorsqu'on le rapporte exclusivement à une collection de brouillons de discours, il peut fort bien désigner une collection de documents dont ces brouillons auraient fait partie. Acta se dit des « papiers » de l’homme privé comme de ceux de l’homme public ; il convient donc à l’ensemble des archives d’un Pompée ou d’un Crassus. Comparons ces archives à celles de Cicéron. Après la mort de son maître, Tiron en détachera les commentarir defensionum et des lettres. Mais Cicéron lui-même a déjà utilisé ses archives pour écrire son Commentarium consulatus, son Expositio consiliorum suorum. Est-ce seulement les matériaux analogues, c’est-à-dire ceux qui intéressaient l’histoire politique, que Mucianus a classés dans’ ses Libri Actorum ? Cela est possible, mais il est possible aussi et dans cette hypothèse même qu’il ait retenu dans sa collection les brouillons de discours, car l’activité oratoire des hommes d'Etat républicains est intimement liée à leur rôle politique, et la publication de leurs com-
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mentarir était d'autant plus opportune qu'ils constituaient à peu près les seuls monuments de leur éloquence.
Reste que la source principale de lPauteur du Dia-logue est constituée de commentarit oratoires, et ce que nous avons dit du rôle possible des commentarii cicéroniens dans l’information d’Asconius montre assez l'importance de cette source. D’autre part le fait que ces archives étaient déjà consultées couramment avant Mucianus permet de supposer avec beaucoup de vraisemblance que le scholiaste à eu en mains les commentarit de nombreux adversaires et collaborateurs de Cicéron.