III. LES COMPLICATIONS OSTEO-ARTICULAIRES
Elles sont rares, mais nous nous permettrons d’y insister un peu en ayant observé 2 beaux cas (obs. 34 et 38). Elles entrent dans le groupe de l’ostéo-arthropathie hypertrophiante pneumique décrite par Pierre Marie, en 1890. De nombreuses publications ont prouvé que ces troubles ostéo-arthropathiques venaient le plus souvent compliquer des affections respiratoires chroniques, mais on n’a pas insisté semble-t-il sur leur apparition dans les suppurations pulmonaires chroniques non tuberculeuses. Lemon en 1923, en a publié un beau cas, Sauerbruch y insiste ; beaucoup d’auteurs parlant de l’hippocratisme digital se contentent de signaler que l’on peut observer outre l’étalement caractéristique en baguette de tambour des phalangettes un élargissement des doigts, un gonflement douloureux des poignets et parfois des autres articulations.
Nous avons pu observer cette complication 2 fois sur 43 cas. Elle n’est donc pas exceptionnelle (4 à 5 %).
1° Etude clinique. — Les premières manifestations sont apparues 2 et 4 mois après le début de la suppuration pulmonaire. Elles furent caractérisées par des douleurs articulaires aux chevilles, aux genoux, aux poignets, atteignant aussi les coudes. Les hanches, les épaules, le rachis, la temporo-maxillaire restèrent indemnes. Ces douleurs, surtout dans le premier cas, étaient très violentes, réveillées par le moindre mouvement, le moindre frottement. Il existait un gonflement considérable des régions articulaires surtout chez notre premier malade. Dans quelques articulations (genoux), on trouvait un épanchement.
La mobilisation et la pression profonde au niveau des interlignes et des extrêmités osseuses étaient douloureuses. La continuité des os longs sans être insensible était beaucoup moins douloureuse.
Les doigts présentaient la déformation typique décrite par Pierre Marie : élargissement avec déformation hippocratique des phalangettes et ongles recourbés. La pression des phalanges était douloureuse.
Dans notre premier cas qui évolua d’une façon progressive vers la mort, ces lésions restèrent aussi marquées pendant toute l’évolution. Dans le 2° cas, lorsqu’après phrénicectomie et thoracectomie, une amélioration de l’état général se manifesta, le gouflement et les douleurs rétrocédèrent très nettement, sans du reste que l’image radiologique se modifiât en rien. On sait enfin, qu'après guérison de l’affection pulmonaire, les manifestations cliniques d’ostéo-athropathie peuvent disparaître complètement.
2° Etude radiologique et anatomique. — L'étude radiologique dans les 2 cas, l’étude anatomique dans le 2° cas nous ont montré des lésions typiques de ce que Renon et Géraudel ont appelé ostéite engainante des diaphyses. Au niveau de tous les os longs de la main et du pied, de l’avant-bras et de la jambe, au niveau des extrèmités inférieures de l’humérus et du fémur, nous les retrouvons. Au niveau de tous ces os, on remarque, rapportée sur la corticale diaphysaire, une couche d’os périostique, moins opaque à la radiographie, stratifiée en lamelles de densité variable et alternée ; couche régulière par endroit, irrégulière, mamelonnée en d’autres. Cette couche est nettement rapportée sur le cylindre diaphysaire qui conserve son opacité et son aspect normal. Au niveau des épiphyses, la corticale a conservé sa finesse, le tissu spongieux est décalcifié. Il en est exactement de même au niveau des os courts.
En somme, tandis que cliniquement, l'attention est surtout attirée par des phénomènes articulaires, les lésions paraissent porter surtout sur les diaphyses des os longs.
3° Etude histologique. — Faite attentivement par de nombreux auteurs, elle montre : 1° que l’os de la corticale diaphysaire est
modifié ; ses canaux de Havers sont un peu agrandis, plus nombreux, plus irréguliers, parcourus par des capillaires plus nombreux baignant dans un tissu scléreux ; sa face externe est érodée.
2° L’os de néoformation est irrégulier, fait de travées délimitant de larges canaux médullaires ou de longs espaces où l’on peut saisir un processus de destruction ostéoclasique.
3° La partie superficielle de cet os rapporté se continue avec le tissu conjonctif voisin d’une façon irrégulière, ce qui permet de saisir sur le vif le processus d’ossification envahissante des espaces conjonctifs.
4° Etude pathogénique. — On a beaucoup discuté sur la signification de cette maladie ostéo-articulaire : infection, intoxication à point de départ pulmonaire (Pierre Marie), troubles de la nutrition d’origine pneumo-cardio-vasculaire (Vario, Vedel), bacillose (Alamartine, Poncet), troubles vasculo-trophiques d’origine sympathique (réflexe sympathique dont le point de départ serait pour Sauerbruch dans les plexus nerveux du hile pulmonaire).
Nous voulons simplement ici (1) : 1° Apporter nos 2 cas survenus nettement au cours d’une suppuration pulmonaire parenchymateuse chronique ; 2° Faire ressortir qu’il s’agit bien là d’une complication. Tandis que la déformation hippocratique des doigts (qui paraît bien être de la même famille que l’affection qui nous occupe) ne présente qu'un intérêt réduit puisqu'elle est aussi bien dépourvue de signification clinique et d’histoire fonctionnelle, l’ostéoathropathie doit être considérée comme une véritable complication. Certes, ces troubles ne mettent pas les jours du malade en danger au même titre qu’un abcès du cerveau, qu'une hémoptysie, ou une pleurésie. Cependant, très douloureux, constituant un foyer inflammatoire supplémentaire, ils peuvent être un sérieux facteur de gravité.