‹ Contribution à l'étude des syphilis viscérales méconnuesChapitre 5 sur 17 · SET · texte numérisé non relu

SET

communaux, véritables fonctionnaires recrutés avec soin, chargés de la médecine gratuite. Les médecins formaient une corporation qui délivrait des dipiômes, et il ne fallait rien moins que l’approbation de l’Empereur pour faire admettre les diplômés soit dans les services publics civils, soit dans les services des armées. À une époque où le dérèglement des mœurs et la prostitutionsous toutes ses formes et dans toutes les classes de la société ont atteint leur apogée, peut-on admettre que la syphilis ait pu échapper à Galien qui s’intitulait modestementle restaurateur d'Hippocrateet qui résume dans ses ouvrages toute la science de son époque ?

Au commencement du moyen âge la science et la profession médicales, subissant le sort commun à toutes les sciences et à toutes les professions libérales, furent négligées ; seuls les moines et les médecins juifs, en possession des ouvrages de Celse et des fragments de ceux d'Hippocrateet de Galien, exerçaient l’art de guérir, Mais vers la fin du moyen âge, on voit se former un corps médical en quelque sorte autonome — maistres ès sciences médicales et physiques — qui conféraient à leurs adhérents, après épreuves, des lettres de maitrise, voire même des diplômes de doctorat. [ls organisent des écoles de médecine, dont les plus céièbres furent celles de Salerne, de Paris et de Montpellier.

De l’absence de documents écrits en Europe jusqu'à la fin du xv° siècle concernant une aflection aussi contagieuse ét aussi caractérisée par ses lésions extérieures, on peut conclure que la syphilis qui, à n’en pas douter, exislait sur notre continent aux époques préhistoriques, a disparu pour des causes encore entourées de mystères. Notre lâche n'est pas de résoudre ce pro: blème que d’autres plus qualifiés ont proclamé insoluble. Quoiqu'il en soit, la réapparition du fléau; après des centaines de siècles de silence, et avec une intensité prodigieuse, coïncide avec la découverte de l’Amé-

ETS

rique, et le premier retour des marins de Colomb après ün court séjour dans les îles ét sur le continent américain, où, selon lé témoignage des auteurs du temps, la syphilis régnait à l’état endémique. « Les naturels des îles espagnoles, dit Lopez de Gamara, sont infectés de la vérole et c’est pour cela que les Espagnols qui avaient affaire aux femmes indiennes gagnaient bientôt cette maladie » (Histoire générale des Indes, 1555). Avant lui, Pierre Martyr, gouverneur de la Castille, dit en parlant des habitants de Haïti qu'ils ont une maladie contagieuse particulière, caractérisée entre aütres par des grosses pustules occupant ie corps et rongeant les membres, parce qu'ils s adonnent à la luxure. « Les premiers chrétiens qui habitent lés iles espagnoles souffrent d'un mal étrange dû à Las Bubas, dit Ovideo, maladie connue dans les Indes. Cette maladie est contagieuse et fut importée én Espagne sous les premiers Espagnols qui accompagnaient l'amiral Colomb, et ensuite en Îtalie. » À ces témoignages viennent s'ajouter les découvertes ultérieures qui ont apporté une preuve indiscutable : l'examen des squelettes ou des débris de squelettes découverts sur des points différents de l’Armérique et reconnus comme appartenant à des époques antérieures à la conquête des Espagnols, cet examen, dis-je, a démontré que l'Amérique était depuis des temps immémoriaux un foyer intense de syphilis. C’est ainsi par exemple que sur cinq crânes d'enfants péruviens examinés par Parrot, quatre portaient dés traces de syphilis héréditaire.

Comment le fléau importé du Nouveau-Monde s’est propagé en Europe ? Quel est le pays qui peut en revendiquer la primeur ? L'accord à l'heure actuelle semble être établi: c'est ce même pays auquel revient l’honneur d’avoir découvert l'Amérique. Mais aux premiers sièles de l'invasion de la maladie, les peuples se renvoyaient réciproquement le reproche de l'importation.

es nO

D'où la variété dans la terminologie : mal espagnol ou portugais, mal français ou italien, turc ou chrétien, polonais ou allemand. La polémique dura longtemps, à laquelle Voltaire lui-même prit part :

Quand les Français à tête folle S'en allèrent en Italie,

Ils gagnèrent à l’étourdie

Et Gêne et Naple et la vérole Puis ils furent chassés partout Et Gêne et Naple on leur ôta Mais ils ne perdirent pas tout Car la vérole leur resta.

Voltaire est né trop tôt pour voir que la même destinée fut réservée plus tard aux Espagnols en Amérique même : les descendants des conquérants devaient y perdre tout ce que leurs aïeux avaient si péniblement acquis, tout fors la vérole qui, hélas, « leur resta » à eux aussi.

Ainsi donc, je le répète, si les documents écrits concernant la syphilis manquent en Europe jusqu’à la fin du xv° siècle c’est inconlestablement parce que la syphilis elle-même manquait à la pathologie européenne jusqu’à ce qu’elle fût importée par les marins de l’Amiral Colomb. L'étude en commença dès l'apparition — ou, ce qui est plus exact, dès la réapparition sur le vieux continent, du terrible fléau. Depuis cetteépoque, l’étude en fut poursuivie sans arrêt et avec une intensité croissante, qui n'avait d’égale que l'intensité même de diffusion du mal spécifique. Chaque génération et chaque peuple, chaque continent, apportèrent et çontinuent d’apporter leur tribut à l’œuvre d'investigation, devenue commune,comme est devenu commun le mal lui-même. À l’heure actuelle, la syphiligraphie constitue lechapitre le plus important et le plus vaste de la science médicales it

À telle enseigne qu’elle a fini par envahir et par domi-

per la pathologie générale et la pathologie particu: lière des organes et systèmes. « Cherchez la syphilis » est devenu le mot d'ordre et une obsession bien justifiée d’ailleurs, à laquelle échappent peu de praticiens modernes.

Dans l'étude des symptômes et des manifestations spécifiques, on peut distinguer théoriquement trois périodes : |

Dans la première période qui va de la fin du xv° siècle aux environs de 1830, les investigations des syphiligraphes se limitent, à quelques exceptions près, à la recherche et à la connaissance des lésions spécifiques des régions et organes extérieursde l'organisme, régions et organes accessibles à la vue: organes génitaux, ganglions superficiels, peau, muqueuses, os, nez, oreilles, bouche. etc.

Dans la seconde période qui se termine en 1905, on démontre que la syphilis acquise ou héréditaire est une maladieinfectieuse, contagieuse, chronique, etgénérale, et comme telle, capable de porter atteinte à tous les tissus, organes et systèmes sans aucune exception, donc aux viscères en particulier. La découverte des ophtalmoscopes, laryngoscopes,etc., permet de préciser les lésions du fond del’œil, du larynx, etc., soupconnéesdéjà dans la période précédente, mais qui, faute d'instruments appropriés, n’ont pu être décelées. Lestravaux se multiplient, quiélargissent de plus en plusle domaine dela syphilis et multiplient à l'infini les localisations spécifiques : système nerveux central et périphérique, cœur et vaisseaux, rein et appareil urinaire en général,estomac et inteslin, foie, rale, pancréas, appareil respiratoire.

Les progrès réalisés de ce fait et les résultats obtenus furent considérables du point de vue non seulement de la science pure, mais encore de l’art de guérir qui est la raison d’être essentielle de la science médicale. La pratique en effet et l'anatomie pathologique ont mon-

Page 1