LADIES QUE NOUS AVONS CONSIDÉRÉES
COMME DES « AVITAMINOSES »
Dans toute la première partie de cet ouvrage, nous avons fait une élude en quelque sorte analytique.
Chemin faisant, nous avons examiné pour les différentes affections étudiées, les étiologies successivement proposées, rejelées, discutées; et, à notre lour, pour chacune de ces maladies, mous avons envisagé une étiologie possible, dont la connaissance est assez récente el à vrai dire encore peu étudiée.
Mais on est frappé que des maladies d'apparence si différente, dont la symptomatologie est, au premier abord si dissemblable, aient une étiologie presque commune — puisque la conclusion de tous nos chapitres précédents se ramène en somme à ceci : « IMPORTANCE DANS LE RÉGIME ALIMENTAIRE L'ALIMENTS FRAIS SE RAPPRO- CHANT LE PLUS POSSIBLE DE L'ÉTAT DE NATURE ET QUE N’EST VENU TRANSFORMER AUCUN PROCÉDÉ INDUSTRIEL DE LONGUE CUISSON, DE STÉRILISATION, DE DÉCORTICATION, ETC... »
Une même étiologie semble donc établir entre ces maladies une sorte de parenté... Cette parenté d’ailleurs
exisle bien souvent cliniquement malgré l'apparence première.
Nous étudierons d’abord les relations que les auteurs ont voulu établir entre les maladies différentes, et une conclusion, nous semble-t-il, découlera spontanément de notre travail. ;
1° Relations qui existent entre la maladie de Barlow, le scorbut et le rachitisme.
Il est, dit Spillmann (Thèse de Nancy 1900), une maladie que nous rangeons parmi les complications du rachitisme, bien que certains auteurs n'aient voulu la considérer que comme la forme infantile du scorbut : c’est la maladie de Barlow ou rachitisme hémorragique.
Ausset, examinant des coupes d'os provenant d’un enfant mort dela maladie de Barlow trouve les lésions osseuses typiques du rachilisme. On est donc en droil de se demander pense Spillmann « si les lésions de la maladie de Barlow ne seraient pas dues uniquement à l’exagération des lésions du rachilisme simple ». Dans ce cas, la maladie de Barlow ne serait qu’une forme du rachitisme et mériterait le nom de « rachitisme hémorragique » qui lui est donné par certains auteurs. Spillmann s'appuie sur l'observation rapportée par Ausset el sur des observations personnelles. Il a constaté en effet au niveau de certains cartilages de conjugaison d'os rachitiques « une vascularisation telle, qu'on pouvait se demander s’il n'existait pas de foyers hémorragiques ». Or la caractéristique de la maladie
de Barlow c'est précisément une dilatation vasculaire considérable qui siège au sein du tissu osseux et qui produirait les hémorragies sous-périostées.
Cette opinion que défend Spillmann n’est pas admise par tous les auteurs et nombreux sont ceux qui ne veulent voir dans la maladie de Barlow aucune relation avec le rachitisme. Nägeli, cité par Netter, rapporte l'observation de l’autopsie d’un enfant mort de maladie de Barlow et dans laquelle « le cartilage ne présentait pas les proliférations irrégulières et l’élat spongieux qui caractérisent le rachitisme ».
EL si, bien souvent on trouve des antécédents rachitiques chez les enfants atteints de maladie de Barlow, ce rachitisme préalable. n'est pas indispensable. Il manque bien souvent et dans la statistique américaine de 1898 il ferait défaut dans 45 pour 100 des cas. La maladie de Barlow ne ferait que compliquer le rachitisme, elle évoluerait chez de tels sujets, pour son propre compte. Pour Broca, le rachitisme à lui seul est incapable d'aboutir à la maladie de Barlow. Le scorbut infantile est, dit-il, identique à celui de l'adulte. « Chez ce dernier, ne sont pas rares les épanchements souspériostés; et chez l'adolescent, avant soudure des carüilages conjugaux, on observe les mêmes disjonctions épiphysaires et chondro-costales.
Le fait est mis hors de doute par les si remarquables descriptions données par Poupart, par Ponteau, par Portal, à l'époque déjà lointaine où l'on observait encore de graves épidémies... « En relation avec l'usage des aliments de conserve, le scorbut sévit sur les:
nourrissons, dans ces conditions particulières, comme autrefois il sévissait sur les navigateurs au long COUFS ».
D'autre part, Holst et Frülich expérimentant sur des animaux qu'ils rendent scorbutiques en les nourrissant avec des aliments qui seraient scorbutigènes pour l'adulte, trouvent très souvent au cours des aulopsies une nécrose des épiphyses et des os creux, en parti- culier des tibias... Les observations microscopiques de ces cas seraient pour ces auteurs absolument identiques à celles que l’on observe dans la maladie de Barlow... Il semble donc que l'on soit en droit avec Netter et Broca de rattacher la maladie de Barlow au scorbut de l'adulte.
En réalité, ces deux opinions peuvent êlre légitimes qui rattachent la maladie de Barlow, l’une au scorbut, l’autre au rachilisme. Il y a des cas où dans la maladie de Barlow on trouve des symptômes du rachitisme, d’autres où les symptômes du scorbut vrai de l'adulte sont frappants. L'altération générale du sang et des tissus, la cachexie, la dépression mentale, les douleurs, - la tendance aux hémorragies de la muqueuse buccale, sont des symptômes constants. On rencontre aussi des déformations osseuses et des lésions microscopiques propres au rachitisme. Il n’y a donc pas lieu de rattacher la maladie de Barlow à l’une ou l’autre de ces deux affections, mais il faut plutôt la considérer comme la manifestation pathologique d’une même étiologie : une « avitaminose ».
20 Relations qui existent entre le béri-béri et le scorbut.
Holst et Frülich signalent avoir rencontré au cours de leur expérimentation sur le porc, à côté des lésions scorbutiques, des lésions très nettes de polynévrite et même de paralysie. :
Weill et Mouriquand signalent des cas analogues, .alors qu'ils trouvent sur leurs pigeons carencés uniquement des symptômes de béri-béri pur, au contraire, sur les mammiféres ils onl obtenu : « à côté des manifestations nerveuses du type cerebelleux (rappelant celles des pigeons), des lésions osseuses, identiques ou très voisines de celles décrites dans le scorbut ».
Les faits cliniques viennent appuyer cette théorie. Holst dit: avoir observé des cas de scorbut humain qui présentaient de faibles symptômes de béri-béri.
Pendant le siège de Paris, Delpech et Bucquoy ont observé des cas de scorbut chez des individus nourris presqu'exelusivement avec du riz décortiqué. Au cours d'expériences sur des animaux, la nourriture exclusive au riz décortiqué peut provoquer selon Holst et Frôlich . soit la polynévrite chez les oiseaux, soit le scorbut chez les mammifères (en particulier chez le porc), soit à la fois des symptômes de scorbut et de béri-béri.
Enfin il est une maladie que Nocht a étudiée frappant les marins au cours de longs voyages, survenant quand les équipages manquent d'aliments frais et guérissant rapidement par un changement de régime; c’est le « Schiffbéribéri » ou béri-béri des bateaux. Cette affec-
tion se rapproche à la fois du béri-béri vrai et du scorbut vrai d'autre part. Il y a peut-être lieu de la considérer comme une sorte de trait d'union entre le béri-béri et le scorbut, de même que la maladie de Barlow a été considérée comme se rattachant à la fois au rachitisme et au scorbut.
Nous avons étudié d'autre part les relations qui exisaient entre la pellagre et le béri-béri.
En fin de compte, nous voyons donc que scorbut, béri-béri, maladie de Barlow, rachitisme, pellagre, loin d’être des entités morbides nettement séparées ne sont - à tout prendre que des mailles d’une même chaine; qu'entre chacune de ces maladies prise séparément, il existe des intermédiaires, et que, nous sommes en présence d'une catégorie, d'un groupe de maladies que l’on peut ranger, en se basant sur leur étiologie, dans une classe spéciale : Iles maladiés par carence ou : les avita-
minoses.
PLURALITÉ DES VITAMINES
Nous sommes arrivés à celte notion qu'un enfant nourri de bon lait frais, sain, non modifié chimiquement ou physiquement ne contractera pas la maladie de Barlow... et s’il en est atleint, l'usage d'un tel lait guérira l'affection commençante. Une mère saine, bien nourrie, ajoutant à son régime alimentaire des légumes frais, des fruits, etc... donnera naissance à des enfants indemnes de rachitisme, indemnes même de prédisposition, el, si les conditions d'hygiène alimentaires sont bonnes, le rachitisme ne se développera pas chez de tels sujets et leur croissance sera normale.
Nous avons vu que le cortex du riz contenait une substance, qui prévenait l'apparition du béri-béri humain comme de la polynévrite des oiseaux, et qui était capable de guérir ces affections, même à un degré avancé de la maladie. Nous avons vu que l’on empéchait l'apparition du scorbut chez les marins en ajoutant à leurs conserves alimentaires des légumes frais ou tout simplement du jus de citron: si la maladie est en aclivité, un changement de régime la guérit rapidement.
Les mêmes constatations ont été faites pour la pel-
lagre et sans doute pourraient être faites pour d'autres affections générales, ou certaines manifestations locales secondaires, cutanées par exemple. Toutes les maladies dites « de nutrition » seraient à étudier à ce point de vue, et le cadre de notre travail est peut-être bien étroit qui n'envisage que quelques maladies seulement,
Frappés d'une étiologie sinon commune, du moins très voisine, nous avons éludié les relations que les auteurs avaient voulu établir entre les maladies différentes que nous avions envisagées. Ces affections ont des points de contact, cela est évident, mais cependant elles diffèrent beaucoup l’une de l’autre. Elles diffèrent même dans cette étiologie qui nous a servi à les grouper sous le nom d’avitaminoses. Le jus de citron essentiellement antiscorbutique n’est ni antirachitique ni antibéribérique. |
La levure, l'orge, l’avoine qui préservent du béribéri et de la polynévrite sont sans effet sur le scorbut. D'autre part Holst et Frolich, puis Weill et Mouriquand signalent que suivant l'espèce animale, la même alimentation carencée produira des symplômes tantôl scorbutiques, tantôt béribériques, tantôt des manifestations communes aux deux affections.
Nous sommes donc amenés à penser que la diversité des symptômes dus à la carence alimentaire tend à prouver la pluralité des Vitamines; il n'y aurait pas une Vitamine, mais des Vitamines, sans doute très voisines, mais différentes cependant les unes des autres, et dont chacune jouerait un rôle nettement déterminé et ceci
expliquerait ces deux faits d'apparence opposée : la
nn
parenté d’une part, la dissemblance d'autre part des maladies que nous avons étudiées séparément.
Cooper admettait l'existence de deux Vitamines, l’une antibéribérique, l’autre antiscorbutique beaucoup plus altérable et fragile. Funk a montré qu'elles n'avaient pas le même point de fusion. D'autre part Furst a constaté que des graines de céréales comme l’avoine (renfermant la Vitamine du béri-béri) et sans action sur le scorbut à l’état sec, devenaient antiscorbutiques pendant leur germination. On a l’impression dit-il en substance, que dans les graines, la Vitamine du béri-béri, relativement stable existerait à l'état latent et qu'elle se transformerait, par le processus vital de la germination et sous l'influence de ferments, en substance antiscorbutique, el il propose de représenter ce cycle par le schéma suivant : | |
Vitamine du béribéri —- Ferment des plantes —- substances anti-scorbutiques. À <—K Organismes animaux <—# Ÿ
Weill et Mouriquand ont repris des expériences analogues avec l'orge et arrivent à des conclusions très voisines : « Une même alimentation par l'orge complète, prises à doses égales, a provoqué lorsque cette orge a été consommée à « l'état sec » une dénutrition rapide des cobayes avec mort au 29 et 30° jour. Cette même orge, consommée au 3° jour de sa germination, a maintenu la nutrition normale {ou voisine de la normale, avec période de croissance) pendant 106 jours dans un cas {mort au 114° jour) et 69 jours dans l’autre (mort le 74°).
Les premiers cobayes comme les deuxièmes ayant
consommé la même ration, l'inanition simple ne semble pas devoir être incriminée comme facteur primordial dans la déchéance rapide des premiers. Tout s’est passé dans nos cas comme si la graine, à l’état quiescent, ne contenait pas sous une forme convenable les éléments propres à la nutrition des cobayes, et comme si la germinaton avait développé dans la graine une substance (ou un groupe de substances) propre à maintenir longtemps, à la normale, cette nutrition.
Nos expériences ne nous permettent pas d'admettre que cette substance est de l’ordre des substances antiscorbutiques, puisque des cobayes, à l'orge germée ont . présenté (tardivement il est vrai), certains symptômes (soudure du train postérieur...) rappelant ceux du scorbut expérimental, sans que leurs os en aient pourtant présenté des lésions manifestes. |
Quelle que soit sa nature, celle substance a n'exister qu'à l’état « dissimulée » dans les graines à l'état quiescent et ne trouver son « développement » plus ou moins complet qu’au cours du phénomène vital de la germination ». (Weill et Mouriquand, Comptes rendus des séances de la Société de Biologie N° I janvier 1917, tome LXXX page 33).
D'autre part nous avons vu en éludiant la croissance que Osborne et Mendel, puis Hopkins, Funk, Cooper avaient admis l'existence d'une Vitamine spéciale que l'on peut appeler « de croissance » et qui serait diffcrente des Vitamines antibéribériques el antiscorbuliques.
Ne pourrait-on pas admettre aussi l'existence d’autres HOULBERT 8
Vilamines chacune spécifique pour des maladies différentes. l’une présiderait au métabolisme du calcaire : elle serait antirachitique et peut être antiostéomalacique une autre serait antipellagreuse..….- d’autres encore présideraient peut être à d'autres métabolismes.
Et ces Vitamines elles-mêmes auraient peut être un métabolisme propre, elles se diviseraient, se transformeraient, suivant des circonstances que nous ignorons encore puisque, par un mécanisme que nous ne ConnaIssons pas, la même substance qui produit chez des oiseaux des phénomènes -polynévritiques, produit chez des mammifères des phénomènes scorbuliques..…. puisque l’action vitale de la germination fait apparaître une Vitamine antiscorbulique .qui n'existait pas dans la graine non germée et même une autre Vitamine qui présiderait aux échanges normaux assurant le bon état de santé.
Alors peut être serait expliqué le rôle de bactéries signalé tout récemment par MM. Bierry et Paul Portier (Presse médicale, juin 1918 N° 33, page 307), existant normalement dans les Lissus animaux et auxquels ces auteurs ont donné le nom de « symbiotes ».