OUT
Comme je voyais le malade tons les quinze jours au moins, et que j'étais fort intrigué par ce cas «énigmatique », j'ai fait à mainte et mainte reprise l'inventaire consciencieux des organes thoraciques et des organes abdominaux ; toujours mon examen a été négatif, absolument négatif.
J'ai examiné bien des fois les selles de mon malade; je les ai vues tantôt dures et moulées, tantôt en mortier, tantôt diarrhéiques. Dans le premier cas, je n'ai jamais constaté que les matières durcices fussent enduites de quelque chose qui ressemblât à de la graisse; dans le second, je n'ai pas vu de ces petites masses plus ou moins sphériques, plus ou moins volumineuses, blanchâtres, onctueuses, facilement reconnaissables, qu'on trouve dans les selles molles stéarrhéiques; enfin, dans le troisième, je n'ai pas aperçu des îlots, des taches, des bulles de graisse nageant à la surface du liquide diarrhéique, comme les « yeux » dans le bouillon. Il y a donc tout lieu de croire que le malade n’a jamais eu de stéarrhée, bien que, dans mes examens, je n’aie pas fait intervenir l’éther ou tout autre procédé chimique.
Les urines ont élé analysées plus de vingt fois, et quelques jours encore avant la mort: jamais on n’a trouvé trace de lipurie, de glycosurie ou d’albuminurie. (
L'état gastrique a presque toujours été satisfaisant de juin 1907 à mai 1908; le dégoût de la viande avait disparu dès son retour de Paris; l'appétit était normal, la digestion aussi; jamais de vomissement quelconque.
Pendant le même laps de temps, le malade garda toutes les apparences de la santé: son teint était assez coloré, comme à l'habitude; ses muqueuses bien rouges. Son poids varia de 75 à 78 kilos; il n'avait jamais de sa vie atteint ce dernier chiffre,
J'ai déjà parlé des oscillations du ganglion sus-claviculaire, sans que je puisse dire à quoi les attribuer. Elles m'ont toujours paru indépendantes du traitement que suivait le malade. Ce traitement, depuis son retour de ‘Paris, a consisté en injections sous-cutanées de cacodylate de soude qu'on faisait par séries pendant une semaine, à la dose quotidienne de 0 gr. 05, suivies d'une semaine de repos. Ce n'est que bien plus tard, à la fin de
[à — ÉD —
1908, que je donnais de l'arrhénal et de l'atoxyl; c'est le médeein de Vichy qui prescrivit de l'iodure. Les douleurs étaient combattues par l’aspirine, le pyramidon, la phénacétine, la quinine. Je ne donnai de la morphine qu'après la laparotomie.
Parallèlement aux syndromes douloureux que j'ai exposés plus haut, l’état psychique du malade subissait une évolution des plus curieuses que je vais rapidement analyser, pour essayer d'être complet.
En novembre 1906, dès les premières « douleurs rhumatismales », l'attention du malade fut éveillée sur ce qui pouvait bien se passer en lui; ils'analysa avee minutie et ne parlait que de son mal. Il essayait aussi d'en pénétrer la cause: « Et pourtant je n'ai rien fait dans ma vie qui pût me rendre malade ! » répétait-il à chaque instant. Puis, ce furent des préoccupations relatives à son emploi, à sa position, à son avenir, à sa famille, que jusque-là rien ne justifiait.
Le malade avait par moments des accès d’irritation, d’intolérance, de colère furieuse. Il appréciait tout en mal, avec la note outrancière et pessimiste. J'ai déjà dit comment il s'était brouillé avec son médecin habituel pour une question de régime. « On voulait lui faire manger de la viande, et la viande se pourrissait dans son estomac, d'où elle infectait tout son corps. Bien certainement il allait être bien vite empoisonné. » Ce sont bien là les troubles cénesthésiques qu’on trouve à la base de tous les états mélancoliques.
L'affectivité fut bien vite atteinte, et profondément. Lui qui, auparavant, était plein de prévenances et d'affection pour les siens, était devenu tout de suite indifférent; puis cette indifférence était devenue de l’aversion et de la haine. Dans les moments de calme, il était triste, mou, apathique, parlant peu, répondant par monosyllabes, recherchant la solitude et fuyant ses anciens amis.
Bien des fois il désira mourir, mais ne fit aucune tentative de suicide. .
Après le grand ictus du 20 octobre 1908, dont je parlerai plus tard, et qui faillit l'emporter, le malade eut une véritable crise de
DO
stupeur. Il restait des heures entières inerte sur son lit, refusant de bouger, gardant les positions qu'on donnait à ses membres, en véritable état catatonique ; il refusait de répondre à qui que ce soit, refusant remèdes et aliments; sa figure, douloureusement contractée, rappelait l «Oméga de Schule ». De temps à autre, il vivait ses rêves terrifiants : « Là, dans le trou... avec de la terre par-dessus !... Mon Dieu! mon Dieu!...» Et il se raidissait, comme pour échapper à l'étreinte de bras qui voulaient l'emporter. En même temps sa langue, son voile du palais, ce qu'on apercevait du pharynx élaient couverts de muguet. Sa bouche et son haleine exhalaient une odeur infecte.
Cela dura huit jours. Après la laparotomie (2 novembre), en même temps que les douleurs disparaissaient, l'état psychique s'améliorait. Le mois de décembre fut excellent à ce point de vue, et le malade s’éteignit au début de janvier 1909 avec toute sa lucidité et en stoïcien.
Le malade n'ayant aucun antécédent héréditaire ou personnel de nature vésanique ou même nerveuse, il s'agit fort probablement d'une psychose toxi-infectieuse, et, comme les psychoses de ce genre, la mélancolie de mon malade fut coupée de nombreuses rémissions.
Pendant ces rémissions, l'équilibre psychique était loin d’être recouvré; le malade était plutôt excité; il faisait avec volubilité des théories sur sa maladie, dont il accusait un peu tout le monde, surtout ceux qui le soignaient. Un beau jour de mai 1908, fatigué de mes drogues et de mes discours, voulant se soigner à sa guise, il partit pour Vichy, malgré mes remontrances et malgré mon opinion des plus explicites que son cas ne ressortissait pas aux eaux de Vichy.
Là, guidé par un médecin consultant de la station, et non des moindres, il but des verres d’eau à «l'Hôpital» et à «la Grande- Grille » ; il fit aussi de l’hydrothérapie, tout cela avec bonne humeur et entrain, car, à Vichy, tout alla pour le mieux. Voici, du reste, le mot que me fit parvenir mon très aimable confrère de Vichy, à la date du 6 juin :
« J'ai le plaisir de vous renvoyer votre malade, M. M. P...,
déjà remonté (!) par vous, dans un état de transformation complète. Il dort, mange, digère, possède ses forces physiques et morales comme au meilleur temps de sa pleine santé. Espérons que cela se maintiendra. Je l'ai épluché dans tous les coins, et je ne trouve qu'un estomac très atonique, avec clapotement très bas...»
«— Tout oscille chez notre malade, répondis-je à mon confrère, son ganglion, ses douleurs, son état somatique, son état psychique. À Vichy, c'était la hausse... »
Je ne revis pas le malade à son retour de Vichy, mais sa famille me dit qu'il était en excellente santé, qu'il pesait 75 kilogrammes, que rien n'y paraissait plus de ses anciennes misères ; que, du reste, il continuait à se soigner suivant les indications qu'on lui avait données là-bas. Je suis persuadé qu'il se soignait plutôt d'après ses propres idées.
Il prit vingt-huit douches de suite dans un établissement de Romorantin, jusqu'à deux par jour. Mais il fut obligé d'interrompre «son traitement », car les douleurs étaient revenues, aussi fortes qu'aux mauvais jours de mars et d'avril derniers.
Le 14 août, sans que rieu ne pût l'en dissuader, il partit pour Paris, « pour se faire soigner à l'électricité ». Il vit des électrothérapeutes ou soi-disant tels, qui lui prornirent de le guérir; il rapporta de son voyage une boîte et des électrodes qu'il s’appliqua plusieurs fois par jour je ne sais où, car jamais je ne fus convoqué à ces pratiques d'électricité.
Mais rien n’y fit. Il allait de mal en pis. On me rappela fin septembre. Mon pauvre malade avait bien changé depuis trois mois que je ne l’avais pas vu. Il était littéralement fondu ; sa figure était tirée, fatiguée, terreuse, les yeux éteints; il marchait tout courbé, était déprimé, découragé, et il souffrait comme par le passé. La déchéance était complète et profonde.
Je l’examinai et n’eus pas de peine à trouver dans la région épigastrique, mais empiétant beaucoup plus à gauche qu'à droite, une tumeur qui me parut de la grosseur du poing. Elle était absolument indolore tant à la pression que spontanément, paraissait