OBSERVATION XII
(CHAUFFARD, Académie de médecine, 20 octobre 1908.)
Il s'agit d'un homme de quarante ans, robuste et même obèse, non syphilitique, et n'ayant dans ses antécédents pathologiques d'autre tare que des abus répétés de vin. Au commencement de décembre 1907 apparaît, sans cause appréciable, une douleur vive et presque permanente au niveau du rebord des fausses côtes gauches, avec sensation de plénitude intestinale, faux besoin d'aller à la selle, comme par une sorte de ténesme de tout le
colon.
Cette douleur est si pénible que le malade redoute de se lever,
et reste assis sur son lit, le tronc plié en avant, les mains eroisées au devant des genoux fléchis. Ce n'est que dans cette position de relâchement abdominal qu'est obtenu un peu de soulagement.
La station debout n'est possible que le corps penché en avant.
Cet état de souffrance angoissante el continue empêche Je sommeil, et arrive à rendre nécessaires les injections de morphine.
Et cependant il n'existe ni fièvre ni modification du pouls; l'appétit est conservé el les digestions se font bien; les urines ne contiennent ni albumine ni sucre.
Sous l'influence du régime lacté prolongé, la sensation de météorisme abdominal s'atténue, et les phénomènes de fausse constipation s'amendent de plus en plus. Mais la douleur résiste à tout traitement, toujours localisée vers l'angle gauche du colon, et accompagnée, en février et en mars, d'une irradiation postérieure, d'une sensation de barre douloureuse à la partie supérieure de la région lombaire. La palpation abdominale continue à ne révéler l'existence d'aucune tumeur.
Dans les premiers jours d'avril 1908, une période d'accalmie permet au malade d'aller passer quelques semaines à [a campague. Mais il en revient bientôt, repris de douleurs de plus en plus cruelles, en corset, et qui se propagent maintenant en barre ausous du creux épigastrique. Tout effort pour redresser le tronc exaspère la souffrance, et le malade reste assis dans son lit et comme replié sur lui-même.
L'amaigrissement, malgré la conservation apparente des fonctions digestives, est devenue très notable.
Le 20 mai, la palpation abdominale laisse sentir dans la profondeur une tuméfaction assez vague et mal délimitée dans les régions vésiculaire et sus-ombilicale.
Le 30 mai, apparition d'un ictère par rétention, avec cholurie et décoloration fécale.
Le ? juin, le D' Tuffier pratique une laparotomie exploratrice, et fait les constalations suivantes : vésicule plutôt petite, et con-
tenant une bile muqueuse et assez peu colorée, intégrité de la tête et de la queue du pancréas, mais loute la partie moyenne de la glande, le corps du pancréas, est augmentée de volume, bosselée, bourrée de nodosités piriformes indurées, de consistance néoplasique ; les ganglions prévertébraux sont tuméfiés et dégénérés ; quelques noyaux néoplasiques sont perceptibles dans la face inférieure du foie.
Dès le lendemain de l'opération, les douleurs disparaissent, mais l'ictère persiste tout aussi foncé. Le malade n'en est pas moins enchanté du résultat obtenu, et se croit guéri, Mais, malgré l’absence de vomissements, et bien que les douleurs n'aient pas reparu, la cachexie s'aggrave rapidement, l'ictère reste très prononcé, el la mort survient le 10 juillet.