ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Cancer primitif.
A l’exemple d’Isambert, on peut diviser les cancers du larynx en cancers extrinsèques et cancers intrinsèques. Les cancers intrinsèques se développent dans la cavité laryngienne, les cancers extrinsèques prennent naissance dans les parties intermédiaires entre le pharynx et le larynx, ainsi sur l’épiglotte, sur les replis aryténo-épiglottiques.
Ces derniers ne sont pas nombreux. Le docteur Fauvel considère meme le cancer de l’épiglotte comme très-rare. Il en cite une seule observation. Türck en a rapporté trois cas. En voici un exemple récent publié par le docteur Bayer, de Bruxelles :
Obs. III. — Développement et opérations et un cancer de t épiglotte ^ par
le Bayer (de Bruxelles).
M. H. . . , ancien officier aux Indes Néerlandaises^ age|de (juarante-six ans, de constitution vigoureuse, garde le lit en proie à une pénible dyspnée; les traits sont tendus, les yeux saillants, les ailes du nez sans cesse en mouvement. Le malade est complètement aphone. Il est pris, à de courts intervalles, d’accès de toux qui amènent parfois presque la suffocation. Très-abondante expectoration d’un liquide épais, sanguinolent, brunâtre.
L examen du thorax ne révèle qu’une hypertrophie cardiaque et un râle à grosses bulles dans les grosses bronches. Les glandes lymphatiques du cou ne sont pas gonflées.
Les symptômes subjectifs que le malade accuse, à la suite d’une des crises auxquelles il est sujet, consistent en forte pesanteur de la tête et des membres, bourdonnements dans les oreilles, oppression.
L examen laryngoscopique montre, à la racine de la langue, entre les papilles caliciformes qui s’en détachent nettement, une rangée de tumeurs mûriformes qui occupent les fossettes glosso-épiglottiques et remontent sur les replis glosso-épiglottiques jusqu a l’épiglotte, qu’elles entourent en couronne. Ces tumeurs sont presque toutes séparées les «nés des autres par des portions de muqueuse paraissant saines ; il est
cependant cjuelcjues points disséminés ou elles sont confluentes. Ces tumeurs, en forme de choux-fleurs, présentent des grains plus gros que les papillùmes que Ton voit si fréquemment dans 1 intérieur du larynx j elles varient de la grosseur d’une noisette, et au delà, à celle d’un grain de millet. L’épiglotte est en outre gonflée en totalité, épaissie; sa muqueuse et la muqueuse pharyngée offrent un degré intense d inflammation. Toutes ces parties comblent la cavité de l’arrière-gorge, de telle façon qu’il est impossible au regard de pénétrer dans l’intérieur du larynx, et qu’on ne peut qu a grand-peine entrevoiries caitilages aryténoïdes, qui, sauf une forte rougeur, ne présentent rien de particulier.
Antécédents, — M. H..., n’a jamais eu la syphilis; à l’âge de vingt ans, il a eu un rhumatisme aigu avec affection cardiaque concomitante.
11 fut cloué au lit, à l’àge de vingt-trois ans, pendant fort longtemps, par une dyssenterie qui lui laissa pour traces des troubles fréquents de la digestion. Abstraction faite de cela, le malade s’est toujours bien porté; mais le climat des Indes n’a pu lui convenir, parce qu’il souffrait beaucoup d’insomnie, et il a dû revenir en Europe. Il se fractura le fémur, il y a deux ans; cette fracture a bien guéri. Le malade a toujours été
très-grand fumeur.
C’est en août 1874 que M. H..., s’aperçut pour la première fois d’un léger chatouillement dans la gorge, accompagné d’une faible douleur qui augmentait au moment des repas. Ces symptômes s’étant aggravés dans le cours des deux mois qui suivirent, le malade a été traité par deux médecins, qui ne pratiquèrent point d’examen laryngoscopique et prescrivirent de l’iodure de potassium en pilules et de la glycérine en badigeonnages dans le pharynx. Les douleurs devinrent plus fortes au mois de septembre, avec maximum au moment où le patient fumait ou mangeait ; on lui donna alors de l’alun en pulvérisations et en gargarismes, et on toucha la gorge avec une solution de nitrate d’argent ; maigre tout, les symptômes allèrent tous en s’aggravant avec une grande rapidité. La voix reste claire; parfois survient un fort accès de toux. Au mois d’octobre, le Spaack entreprit un examen laryngoscopique qui donna les résultats suivants : épiglottite aiguë. L’épiglotte est couverte de bourgeons inflammatoires. Le diamètre est réduit à environ 10 millimètres. Les bourgeons saignent au moindre contact. Le médecin institue un traitement consistant en applications de cataplasmes autour du cou, en inhalations de vapeurs de guimauve et en pilules d’iodure de poUssium à l’intérieur. Mais il survint deux jours après une telle aggravation, qu il y eut de réels accès de suffocation qu’il fallut combattre par l’apphcatiüD de trois sangsues de chaque côté du cou et l’inge'tion de glace qui
procura un grand soulagement. Il reste à la suite de cela de la toux avec expectoration. La voix est claire. L’état général s’améliore de nouveau, le malade fait usage de pulvérisations d’acide phénique. Vers le milieu de novembre, tous les symptômes vont en s’aggravant, et il survient le soir une toux nerveuse qui finit par prendre un tel degré de gravité que le malade ne peut dormir de toute la nuit et ne ferme Pœil qu’au matin, La toux devient de plus en plus forte, ainsi que l’expectoration. On donne, sans succès, le chloral à l’intérieur et en lavements. Le 3 décembre, le médecin spécialiste qui soigne M. H..., lui prescrit des pi- Ides de codeine à raison de 3 centigrammes par pilule, mais cela sans effet. Le 4 décembre, après avoir pris 60 centigrammes de codéine en 1 espace d’une heure, le malade éprouve des troubles du côté de la sensibilité, de l’oppression, de la pesanteur de tète, des nausées et des vomissements, il tombe enfin dans une prostration générale,
La toux augmente de plus en plus et suffoque presque le malade.
Le 5 décembre au matin, le malade est entièrement affaibli. On lui
prescrit 6 grammes de chloral et en outre 08'*, 01 de belladone à prendre toutes les deux heures,
La situation s’aggrave encore.
Vu la violence plus grande des accès de toux, vers les 5 heures du soir on fait prendre au malade, le 7 décembre, de la quinine.
Le malade s’adresse alors de nouveau au médecin qui le voyait d’haitude, M. le D*- Chantram, lequel n’espérant plus rien de la médication interne et en présence du refus d’opération de la part du spécialiste traitant, refus basé sur la crainte de voir le patient lui rester entre les mains pendant la tentative, me fait appeler en consultation avec leproesseur Rommelaere. Ce fut alors que je constatai l’étal décrit. Il n’y avait qu’à tenter de suite quelque opération. La trachéotomie, comme pis aller, fut rejetée par le malade. Je résolus donc de me guider avec le laryngoscope, pour frayer un passage à l’air, et pensai de suite à amputer epiglottepar le galvano-cautêre. Mais n’ayant pas sous la main les instruments nécessaires, je commençai l’après-midi par pratiquer, avec l’assistance de mes collègues, l’ablation de tout ce qui obstruait l’arrière-
gorp, pour me donner accès au cœur du mal, à l’aide de l’écraseur linéaire et de la guillotine de Stôrck.
C’était surtout une grosse tumeur de la fosse antiépiglottique droite qui repoussait fortement l’épiglotte en arrière ; sou ablation procura au malade un grand soulagement. L’hémorrhagie fut arrêtée au moyen de
a glace. L’operé tint bon, fort heureusement, et ne cria point, grâce à son energie et à son intelligence.
A partir de cette première séance, on lait des cautérisations répétées, et Ton enlève une grande quantité des produits pathologiques ; l’épiglotte reprend sa configuration normale, et, le 26 décembre, la respiration est tout à fait libre ; les cordes vocales sont dégonflées ; après un instant de mieux, une nouvelle poussée survient et, le 16 janvier, l’on remarque dans les endroits où l’on a enlevé des tumeurs, et notamment dans la fosse glosso-épiglottique gauche, des plaques gangréneuses reposant sur un fond ulcéré. Vives douleurs et forte salivation. Déglutition impossible. Ganglion infiltré à la région cervicale droite. Je fais une cautérisation à la potasse caustique, avec la précaution préalable de faire une injection sous-cutance de 0^'',03 de morphine. La cautérisation est répétée le 27, le 28, le 29, le 30 janvier; et continuée pendant tout le mois de février. Les végétations repoussent au fur et à mesure ; il y a des des alternatives de mieux et d’aggravation dans les symptômes. Le 8 mars, je pratique la cautérisation des tumeurs malignes avec le galvano-caulère et la batterie de Bruns, à la base de la langue et sur l’épiglotte. Pas d’hémorrhagie, sauf lors de l’enlèvement d’une eschare. L’opération est bien supportée, mais une nouvelle tentative est trèsdouloureuse ; le 8 août on recommence, et il survient dans la nuit une petite hémorrhagie. La sécrétion salivaire est très-abondante; elle finit par prendre une odeur fétide. L’épiglotte enfle au point de s’encastrer entre les parois du phaiynx.
Je me décide à pratiquer, le d9, une cautérisation énergique à la suite de laquelle le gonflement disparaît totalement. On applique du chlorate de potasse en poudre sur le fond des ulcérations. Les végétations delà base de la langue se réduisent et l’épiglotte aussi. Le 7 mai. le mal empire, l’on revient à la cautérisation à la potasse, l^e 18 et le 1 9 mai, après avoir enlevé des eschares de la consistance du cuir, je cautérise la place nettoyée au chlorure de zinc; les jours suivants de même, et l’on racle avec une curette. Fin mai, l’épiglotte est revenue à l’état normal. La douleur reparaît le 5 juin avec les masses de mauvaise nature et la salivation. De nouvelles cautérisations sont entreprises et continuées avec succès.
Le 4 juillet, apparaissent subitement de la fièvre, de l’oppression ; il y a des syncopes. Je remédie à cet état par l’infusion de digitale et j'ai recours à l’électrolyse pour me rendre maître des nouvelles végétations qui se développent incessamment. J’enfonce dans la masse tuméfiée l’aiguille recouverte de Fieber; forte hémorrhagie. Le pôle opposé étant appliqué sur le côté gauche du cou, je fais agir d’abord trois éléments au charbon et au zinc, puis six éléments, puis enfin huit. De violentes dou-
leurs surviennent et me forcent de retirer i’aiguille après trois minutes de durée. Six éléments sont de nouveau bien supportés. Mais je reviens au chlorure de zinc; le 15 juillet : amélioration. Les fissures qui existent à la base de la langue, entre les végétations, se creusent de plus en plus au point de rendre la parole très-difficile. L’emploi du chlorate dépotasse })endant le mois d’août a donné de bons résultats ; malgré cela de nouvelles cautérisations au chlorure de zinc redeviennent nécessaires; car la base de la langue étant envahie par l’infiltration polypeuse, la parole est supprimée et la déglutition presque impossible.
Le 30 août, je me trouvais à Paris; j’y reçus un télégramme qui me mandait en toute hâte auprès du malade, qui était sur le point de suffoquer ; je constate un énorme gonflement de l’épiglotte, qui ne laissait qu’un étroit passage à l’air et aux aliments, dont l’ingestion provoque de violents accès de toux. Des cautérisations au chlorure de zinc, immédiatement faites, sont répétées avec un succès varié, de temps en temps, jusqu’au 29 septembre. L’état du malade reste déplorable jusqu’au 3 octobre. On constate à ce moment qu’une masse polypeuse qu faisait, de l’épiglotte où elle s’insérait, saillie dans le larynx, est devenue presque entièrement libre et flottante, de manière à s’insinuer pendant la déglutition entre l’opercule et la paroi du pharynx et à provoquer la toux. On tente en vain de la cautériser et l’on n’ose l’exciser, de crainte d’une hémorrhagie. Il se fait une sécrétion d’une odeur fétide qui retombe toujours dans le larynx en raison du décubitus dorsal auquel le malade est condamné. L’ulcération fait de rapides ravages, malgré les cautérisations.
Le 24 octobre, on voit que l’une des végétations de la base de la langue s'est développée en tumeur de la grosseur d’une noix. Le rétrécissement progressif des voies aériennes me détermine à enlever, à l’aide de la gai vano- caustique, la masse flottante qui tient au côté gauche de la base de l’épiglotte, et qui oppose une certaine résistance, puis la tumeur de la base de la langue, qui s’enlève plus facilement et qui a une consistance encéphaloïde. Le tout a duré quinze secondes sans hémorrhagie. La première masse enlevée consiste en tissu cicatriciel et renferme des cellules fusiformes allongées, disposées en couches épaisses et denses, composition évidemment due à l’action du cautère. Là-dessus, quelque amélioration se manifeste, et le 3 novembre on entreprend l’ablation par l’anse coupante, de deux tumeurs assez grosses. Le 1 4, nouvelle cautérisation galvanique d’une tumeur qui croît entre l’épiglotte et le pharynx.
Le 20, à l’aggravatiou de tous les symptômes existants s’ajoute l’engoîgeraent des ganglions de la région gauilie du cou, qui viçnt apporter
une gêne de plus à la déglutition. Le patient est très-faible et les végétations remplissent maintenant tout le pharynx ; je les cautérise deux fois au chlorure de zinc, mais cela en vain. Le 16 décembre on m’appelle, à quatre heures du matin, aii[)rès du malade qui suffoquait. Je fais à l’instant la trachéotomie, j’introduis la canule ^pendant une forte hémorrhagie, quoique le fils de l’opéré, seul aide qui fût à ma disposition et qui était chargé d’écarter les lèvres de la plaie, se fût trouvé mal. Après quelques accès de toux qui déterminèrent le rejet d’une grande quantité de sécrétions bronchiques, l’opéré devint calme et s’endormit d’un profond sommeil.
Le 17, le malade respire librement, tousse peu. Il ne prend pas de nourriture et est le plus souvent plongé dans un sommeil iiurcolique, grâce aux injections sous-cutanées qu’on lui fait.
Le 23 décembre, mort tranquille.
Il n’y a pas eu d’autopsie.
Lé cancer intrinsèque est bien plus fréquent. D’après Fauvel, sur trente-six cas, vingt-six fois la partie gauche a été envahie primitivement, seize fois c’est sur la corde vocale supérieure gauche que le cancer a débuté; dix fois toute la moitié gauche était atteinte et l’affection avait fait de tels progrès qu’il était impossible de reconnaître le point exact du début. Sept fois le coté droit avait été primitivement malade ; cinq fois le début s’était fait sur la corde vocale supérieure; une fois sur la corde vocale inférieure, une fois sur la muqueuse aryténoïdienne. Dans trois cas, tout le larvnx avait subi la dégénérescence carcinomateuse, et il était impossible de reconnaître par quel côté de l’organe avait commencé l’affection.
Le cancer se présente au début sous deux (ormes différentes : ou bien il constitue des tumeurs distinctes plus ou moins volumineuses, ou bien il est disséminé sous torme de petites végétations occupant une plus ou moins giande étendue.
Les tumeurs ont la forme de champignons, de marrons;
elles sont bosselées, irrégulières, présentent des points ecchymotiques. Elles ne tardent pas à s’ulcérer et deviennent alors grisâtres, à bords déchiquetés ; elles saignent facilement.
Les végétations sont constituées par des productions en forme de choux-fleurs, qui s’étalent dans la cavité laryngienne. Bientôt les parties s’ulcèrent et se recouvrent de pus et de mucosités en permanence. L’ulcération est grisâtre, souvent sanglante, recouverte de petits caillots.
Quelle que soit la forme du néoplasme au début, dès qu’il prend de l’extension, il envahit les parties voisines du larynx, dénude les cartilages et les détruit. Les fragments peuvent faire saillie dans la cavité laryngienne et former une sorte de valvule qui agit comme une soupape au point de vue de la respiration et la gêne d’une façon notable. D’autres fois, c’es du côté du pharynx que le cartilage fait saillie : il devient alors une cause de dysphagie. Les articulations sont ouvertes ; des abcès se forment autour des cartilages et peuvent causer l’œdème du larynx.
Plus tard encore, le cancer franchit le larynx et vient s’étaler sous forme de masses plus au moins volumineuses autour du conduit. La peau même peut être envahie, et alors il existe un véritable ulcère cancéreux qui répand une odeur fétide. C’est par Pouverture de la trachée et autour de la canule que les végétations se montrent d’abord ; elles peuvent occuper une étendue de peau considérable.
Les organes voisins ne sont pas respectés ; le cancer perfore la paroi, qui le sépare du pharynx et fait saillie dans ce conduit. D autres fois, mais plus rarement, il se propage au corps thyroïde, comme nous en donnerons une remarquable observation due à M. Eugène Monod.
Il existe en même temps des lésions à distance. Ce sont les engorgements ganglionnaires et rinfection viscérale.
Les engorgements ganglionnaires sont à peu près constants dans une période avancée de la maladie, ils siègent surtout dans les ganglions cervicaux et sous-maxillaires qui, tantôt présentent une altération ressemblant à l’hypertrophie simple, tantôt renferment des éléments analogues à ceux de la tumeur. Dans quelques observations on a noté l’engorgement des ganglions péritrachéaux et même péribronchiques : ce sont là des faits rares. Nous n’avons noté la suppuration des ganglions que dans un seul cas qu’on nous a signalé dernièrement dans le service de M. le docteur Terrier, à Bicêtre.
Fait remarquable, les généralisations viscérales sont absolument exceptionnelles. Hâtons-nous d’ajouter toutefois que les cas de cancer du larynx avec autopsie, et surtout autopsie minutieuse à ce point de vue, ne sont pas communs. La plupart du temps c’est à peine si l’on parle de l’examen des viscères abdominaux dans les observations que nous avons dépouillées, et c’est là une lacune regrettable.
Nous pouvons en citer trois faits : l’un est du docteur Sands; nous le rapportons in extenso. L’observateur ne croit pas à une simple coïncidence, et nous partageons sa manière de voir,
Obs. IV. — Case of cancer of the larynx^ successfully removed by
Laryngotomy . — By Henry Sands, attending Surgeon to the New-
York Hospital. (Tiré du New-York medical Journal.)
Dans la dernière partie de janvier 1863, je fus appelé pour voir Maria Derinott, servante âgée de trente ans. Elle a généralement joui d’une bonne santé et ne reconnaît pas de prédisposition morbide héréditaire. Au mois de septembre précédent « elle prit froid », mais se
rétablit en quinze jours. En octobre, cependant, elle fut reprise de raucité de la voix qui alla graduellement croissant. En même temps, elle souffrait de temps en temps d’une légère dyspnée et se plaignait aussi de légères constrictions à la gorge. Elle ne ressentait pas de douleurs, et sa santé générale était restée bonne. Au moment de ma visite, je fus informé qu’elle s’était rendue à un dispensaire allemand, où elle avait vu le docteur Simrock, qui avait dit qu’elle avait un polype du larynx. Quelque temps après, je consultai le docteur Simrock, et, avec son assistance, je pus examiner la malade au laryngoscope et confirmer la véracité du diagnostic. La description de la tumeur a été faite par le docteur Simrock en ces termes ;
« L’examen laryngoscopique à la lumière artificielle montre une tumeur rouge, arrondie, émergeant entre les coi-des vocales gauches, et prenant son origine dans le ventricule de Morgagni. La surface est irrégulière et granuleuse. J essayai d’enlever la tumeur par l’ouverture supérieure du larynx, mais elle était sessile, aussi il était très-difficile de la saisir. Un jour je réussis à arracher une partie de la tumeur, et l’examen microscopique nous montra qu’il s’agissait évidemment d’un cancer. La masse consistait en un stroma fibreux renfermant des alvéoles pleines de cellules ayant un gros noyau. »
Je fis alors la laryngotomie avec l’aide du docteur Simrock, et pratiquai une incision depuis les cartilages de la trachée jusqu’à la membrane thyro-hyoïdienne, et enlevai facilement la tumeur. Celle-ci était molle, vasculaire, pleine de rue, et ses caractères microscopiques étaient évidemment d’une tumeur cancéreuse. Elle était formée d’un stroma délicat de tissu conjonctif; les mailles en étaient pleines de cellules de formes et de grosseurs différentes, contenant de gros noyaux et des nucléoles caractéristiques du cancer. Parmi les noyaux, quelquesuns étaient libres. Marie D... resta en bonne santé pendant longtemps après cette opération. Sa voix ne reprit jamais son timbre normal, quoique cependant elle eut un degré considérable de résonnance. De temps en temps, elle fut examinée au laryngoscope, jamais je ne pus découvrir de récidive de la tumeur. La mobilité des cordes vocales du côté opéré était cependant fort restreinte, et le ventricule gauche paraissait être occupé par du tissu de cicatrice. Les fonctions de la respiration et de la déglutition étaient entières.
Au mois d’octobre dernier, l’état général de notre malade devint mauvais, elle s’amaigrit et commença à souffrir de céphalées, de nausées, en même temps que se manifestait une notable déperdition des forces.'
— Au commencement du mois de décembre, elle fut admise à l’hôpital
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de INew-York et présentait à cette époque un aspect cachectique. Sa respiration était embarrassée et elle avait par intervalles des accès de vertige. L’examen physique de la poitrine et de l’abdomen ne nous fit pas découvrir la maladie cancéreuse, qui cependant existait de toute évidence dans quelqu’un des organes internes. L’aspect spécial de la peau nous fit soupçonner une altération des capsules surrénales, mais le poumon et le cerveau étaient aussi suspectés, et aucuu diagnostic précis n’était possible. Elle continua à perdre ses forces de jour en jour, refusant de s’alimenter, et mourut le 4 janvier 1865, un peu plus de vingtdeux mois après l’opération.
Autopsie, — Le poumon était sain ainsi que tous les organes thoraciques. Le foie et les viscèfes abdominaux étaient généralement sains. Les ganglions lombaires étaient augmentes de volume, mais la principale altération fut trouvée dans le rein et dans l’uretère gauches, et dans les capsules surrénales droite et gauche; tous ces organes étaient le siégé de dépôts paraissant cancéreux. Les lésions les plus remarquables siégeaient dans les capsules surrénales, toutes les deux étaient fort augmentées de volume et de consistance, criaient sous le couteau et ressemblaient absolument au squirrhe. La gauche pesait 2 onces et mesurait 3 pouces 1 /4 dans son plus grand diamètre, la droite ne fut pas mesurée, mais elle était d’une grosseur égale. Le rein gauche contenait plusieurs nodules ; jaune blanc, de dépôt morbide, et sa substance était refoulée excentriquement, de manière à former de nombreux kystes renfermant du pus et de la fibrine coagulée, qui communiquaient avec le bassinet. La dilatation du rein était due évidemment à une oblitération de l’uretère. Les parois de celui-ci, jusqu’à l’extrémité de sa portion pelvienne, étaient infiltrées de substance analogue à celle qui fut trouvée dans le rein et les capsules surrénales. L’uretère malade formait une sorte de corde ayant un peu plus de i/4 de pouce de diamètre, et son canal était à peine large pour admettre une petite sonde d’argent.
En faisant la section des parties malades, on obtint un suc abondant qui, au microscope, montra des noyaux, des cellules arrondies et des
cellules fusiformes.
Il est très-remarquable que les éléments microscopiques de la tumeur laryngée aient été si peu ressemblants à ceux des depots secondaires trouvés après la mort. Ceux trouvés d’abord sont généralement admis comme caractéristiques du cancer, les autres sont un exemple lupique de ce qui est généralement appelé tumeur fibreuse régressi^e (fibro récurrent). Ce fait semble indiquer entre les deux genres de tumeurs un rapport de parenté plus étroit qu’on ne le supposait jusqu’à présent.
Le larynx et la trachée, enlevés avec soin, furent ouverts par une section médiane pratiquée à travers la paroi postérieure. Il n’existait point de récidive. Le larynx était normal, sauf les traces de l’ancienne opération. Le ventricule gauche était occupé par du tissu de cicatric i auquel la corde vocale inférieure était adhérente. Il n’y avait dans le larynx et dans la trachée aucun signe d’affection cancéreuse.
M. Mericamp, interne dans le service du docteur Terrier, à Bicêtre, a bien voulu nous donner connaissance d’un second fait dans la note suivante :
Un malade âgé de 65 ans portait, depuis deux ans et demi à trois ans, une tumeur dont le point d’implantation était exactement sur le repli aryirno-épiglottique gauche. Elle avait l’aspect d’un carcinome et ne tader pas à s’ulcérer. Les cordes vocales inférieures n’ont pas été ouchées. La mort est survenue dans la cachexie.
A l’autopsie on trouva une tumeur ulcérée, ayant détruit le repli aryteno-épigcottique gauche ainsi que le cartilage cricoïde dans son tiers postérieur correspondant. Le muscle crico-aryténoidien postérieur gauche avait subi la dégénérescence cancéreuse ; il en était de même du sterno- mastoïdien gauche, qui était raccourci, ce qui avait déterminé pendant la vie un véritable torticolis avec incurvation de la colonne vertébrale. Deux ou trois ganglions stermo-mastoïdiens étaient hypertrophiés. Tous ces organes formaient une tumeur volumineuse au travers de laquelle passait le nerf hypoglosse. Le corps thyroïde était intact. Il existait un gros noyau cancéreux dans le lobe droit du foie.
Une troisième observation de cancer du larynx, s’accompagnant de cancer viscéral, a été publiée dernièrement dans le Progrès médical (25 mai 1878).
Cancer du larynx, — Trachéotomie^ — par Latil, interne provisoire. — Mort.
Le 20 janvier, entrait à l’hôpital temporaire, salle Sainte-Hélène, n® 24 (service de M. Rendu), un homme âgé de 46 ans, commis aux écritures, d’une constitution robuste, présentant une toux fréquente et une aphonie presque complète. Pas d’antécédents héréditaires. Le malade a toujours joui d’une bonne santé, seulement il avoue qu’il se livre à des excès alcooliques habituels et qu’il fume avec excès.
Il y a trois mois, il commença à tousser un peu, à avoir de la peine à avaler les aliments solides, en même temps il maigrit notablement et perdit l’appétit. Ce qui a toujours dominé chez lui, c’est la difficulté de L» déglutition. La voix, d’abord enrouée, devint brusquement aphone dans l’espace d’une nuit.
Il y a un mois survinrent des hémoptysies assez abondantes, qui se renouvelèrent à plusieurs reprises.
A son entrée, on constate que le malade est très-amaigri, très-pâle et d’une teinte cachectique. îl se plaint surtout de la difficulté de la déglutition, les liquides passent assez facilement, mais les aliments solides provoquent une assez vive douleur, donnent lieu à des quintes de toux et souvent sont rejetés. La pression au niveau du larynx est douloureuse, et on peut constater à la palpation un peu d’empâtement de la région. La voix est complètement aphone. La toux est fréquente. L’expectoration est abondante : crachats muco|- purulents, striés de sang d’une odeur fetide. — La respiration est un peu sifflanie, mais il n existe pas de cornage vrai. L’examen du thorax permet de constater un peu de submatité au tiers supérieur du côté droit, un affaiblissement du murmure vésiculaire.
Le 20. — Par la palpation de l’abdomen on trouve une tumeur au niveau de la région du foie, et paraissant due à une distension de la vésicule biliaire.
Le 22. — ' Urines foncées, brunâtres. — Bronchite légère.
Le 3 février. — Le foie ne change pas de volume, mais depuis quelques jours on commence à voir se développer les veines souscutanées de l’abdomen; en même temps on reconnaît la présence d’un peu de liquide dans la cavité péritonéale.
Le 4. — L’expectoration est très-abondante, le malade remplit plusieurs crachoirs ; les crachats sont sanglants, spumeux et d’odeur fétide. La déglutition est toujours très-difficile et douloureuse. La gêne de la respiration n’a pas progressé. Pas de nouveaux signes d’auscultation.
Le 8. — Le malade accuse une gêne respiratoire plus notable. Inspiration sifflante et prolongée, expiration plus faible. La déglutition des solides est possible, mais très-douloureuse. La toux est fréquente ; l’expectoration est abondante et fétide. Les forces du malade déclinent rapidement.
Le 10. — L’ascite se développe rapidement. Le ventre est maintenant distendu, le foie refoulé par en haut, il devient difficile, à cause de l’abondance de l’épanchement, de délimiter son bord inférieur par Marelle. 2
la palpation, comme on le faisait auparavant. En déprimant légèrement la paroi, on arrive cependant sur la face convexe et on trouve une petite masse dure, arrondie, inégale, au-dessous de Tappendice xiphoïde. Le malade maigrit beaucoup, l’état général devient grave. L’expectoration entraîne des crachats noirâtres et une petite quantité de sang, l’auscultation et la percussion n’indiquent aucune complication pulmonaire; quelques râles. Dans la soirée, le malade, qui jusqu’ici n’avait pas vomi, remplit une cuvette de vomissements noirs. Ces vomissements se sont encore renouvelés pendant la nuit, mais moins abondants; les urines sont presque complètement supprimées, et le matin à la visite il nous est impossible d’en avoir.
Le 11. — Dans la nuit, le malade est pris, assez brusquement, d’un accès d’étouffement : on le trouve assis sur son lit, en proie à une véritable orthopnée. Phénomènes de tirage. Les extrémités sont froides. On pratique d’urgence la trachéotomie ; l’opération, rapidement faite, ne présente pas de difficultés, et la respiration se rétablit par la canule.
Le 12. — Le malade, depuis l’opération, n’a pas repris connaissance. La respiration se fait librement par la canule, mais on perçoit du râle trachéal abondant, le pouls est très-petit. Le malade succombe vers le soir.
Autopsie. — A l’ouverture du larynx, on trouve une ulcération dont le fond est tapissé de bourgeons fongueux et grisâtres. Cette ulcération s’étend en bas jusqu’au niveau des cordes vocales supérieures; latéralement, elle a détruit les replis aryténo-épiglottiques. L’épiglotte est presque complètement détruite et transformée en une masse fongueuse.
L’ulcération s’arrête en haut, assez exactement, au niveau des replis glosso-épigloltiques. Au niveau du repli aryténo-épiglottique, on observe une tumeur de la grosseur d’une petite aveline, blanche et lisse à sa surface, creusée d’une petite excavation. Les ganglions cervicaux ne sont pas dégénérés.
Dès que l’abdomen est ouvert, il s’écoule une grande quantité de liquide séreux, jaunâtre, contenu dans le péritoine, et auquel se trouvent mêlées des espèces de flocons gélatineux, colorés également en jaune. Le grand épiploon est farci de petites masses cancéreuses, de consistance variable, dont quelques-unes sont ramollies comme du cancer colloïde, et d’autres, au contraire, sont dures.
Le foie est énorme; il occupe, ainsi que nous l’avons dit, les régions de Fhypochondre droit, de l’épigastre, dépasse notablement en bas les fausses côtes, occupe en partie la région lombaire droite et celle de l’ombilic; sa surface est parsemée de petites élevures de volume variable
et de coloration blanchâtre qui tranche sur la coloration ardoisée de l’organe ; il existe en outre, sur le lobe gauche, à une petite distance de son extrémité et près du bord inférieur du foie, une petite tumeur dure du volume d’une noix; c’est celle qui était sentie pendant la vie à 3 ou 4 centimètres au-dessous et en dehors du creux épigastrique. A la coupe on voit que toutle parenchyme est pour ainsi dire infiltré de petites masses cancéreuses blanchâtres, analogues à celles qui se voient à sa surface. A part la tumeur indiquée plus haut, il n’y a pas de gros noyaux cancéreux.
La vésicule biliaire rénitente, distendue, forme une tumeur qui descend jusqu’au niveau de la cicatrice ombilicale, derrière laquelle elle est située, et son bord inférieur la dépasse en bas; c’est elle qui constitue la tumeur sentie immédiatement sous la peau dans cette région. Le vésicule porte sur sa face externe une plaque épaisse colorée en jaune : quand on incise la poche, il s’écoule un liquide blanc-verdâtre qui ne ressemble pas à la bile ordinaire; il n’y avait point de calculs. A l’œil nu, la face interne de la poche n’offre rien de particulier à noter. Le poids du foie est de 4030 grammes.
Au microscope, les lésions qui ont été examinées par M. Dejérine, dans le laboratoire de M. Vulpian, ont offert les caractères du cancer du foie, les canaux biliaires n’étaient pas atteints dans la partie soumise à l’examen histologique, mais étaient dilatés. La face inférieure du diaphragme, en rapport avec le foie, offrait de petites élevures de nature cancéreuse très- probablement, et semblables à celles qui se trouvent dans l’épiploon et quelques autres parties du péritoine. La rate n’offre rien de particulier à signaler; son volume est à peu près normal.
L’estomac contient une matière noirâtre tout à fait analogue au marc de café : la muqueuse est un peu ramollie, mais sans érosion ni ulcération. En aucun point de sa surface, ni sur les autres parties de l’estomac, on ne trouve la moindre lésion pouvant se rapporter au cancer.
Reins : parenchyme coloré en jaune, paraissent sains à l’œil nu. Dans le petit bassin, à droite, sur la partie latérale de la prostate, on trouve une petite tumeur, aplatie allongée, de couleur grisâtre et sans continuité apparente avec cette glande, ni avec les véeicules séminales : une partie de cette tumeur a été portée au laboratoire du Collège de France afin d’en déterminer la nature.
Les poumons offrent, surtout celui du coté droit, un semis de petites granulations, grosses en moyenne comme des grains de chénevis et occupant seulement leur surface externe; en faisant des sections de ces petites tumeurs, on voit qu’elles ne pénètrent pas le parenchyme pul-
monaire, elles sont limitées à la surface pleurale et ne ressemblent en rien aux granulations tuberculeuses. L’état du foie, ainsi que celui de la face inférieure du diaphragme, permet de penser que le cancer s’est généralisé du côté de la plèvre.
L’histologie des tumeurs malignes a été faite un grand nombre de fois, et, à ce point de vue, on peut les classer en trois catégories : les épithéliômes, les carcinomes médullaires, les sarcômes.
Les épithéliômes appartiennent à la variété dite épithéliôme lobulé. Selon Rokitansky, ils prendraient naissance dans le tissu sous-muqueux. En raclant ces tumeurs avec le tranchant d’un scalpel, on obtient des grumeaux opaques, non miscibles à l’eau, ce qui les distingue déjà du cancer, dont le suc se mélange à l’eau et lui donne une teinte lactescente. Les cellules obtenues par le raclage ont des formes variées, les unes ressemblent aux lamelles épithéliales de la bouche, les autres présentent un ou plusieurs prolongements. A la coupe, on trouve une grande quantité de cellules épithéliales et des globes épidermiques. La tumeur présente un stroma qui est constitué par du tissu conjonctif à divers degrés d’évolution, soit embryonnaire, soit adulte et fasciculé. L’observation suivante, présentée à la Société anatomique, en est un exemple.
Obs. V. — Cancer du larynx^ par Eugène Monod, interne des hôpitaux.
Observation communiquée à la Société anatomique dans la séance du
17 novembre 1876. *
Le nommé Fichet (Joseph), cantonnier, âgé de soixante et un ans, d’une constitution robuste, a toujours joui d’une bonne santé. Il paraît avoir des habitudes alcooliques. De plus, il aurait eu la syphilis il y a quarante ans ; cependant les antécédents ne doivent être admis qu’avec re'serve, car ils ne reposent que sur des maux de gorge fréquents, et sur la présence de quelques ganglions indolents dans les aines. Dès \ 874,
la voix devint pour la première fois enrouée; le malade n’attacha au début aucune importance à ce symptôme ; mais comme l’enrouement augmentait, il se présenta au commencement de 1873 à la consultation de médecine de l’hôpital Gochin; il ne se plaignait alors que de ce trouble du côté de la voix. On lui prescrivit des badigeonnages de teinture d’iode sur la région laryngienne, du bromure de potassium à l’intérieur, et l’usage des Eaux- Bonnes en gargarisme et en boisson. Ce traitement, qui fut suivi régulièrement, resta sans effet, et le malade entra pour la première fois dans le service de M. Bucquoy, le 9 octobre 1875.
La voix était à ce moment très-altérée ; on constatait également des troubles respiratoires, surtout dans l’inspiration, qui était prolongée et légèrement sifflante. Des pulvérisations avec une solution de nitrate d’argent au centième, amenèrent quelque soulagement dans l’état du malade, qui réclama sa sortie dans le courant du mois de Novembre.
Mais les troubles respiratoires ne tardèrent pas à s’aggraver.
La dyspnée devint continuelle ; l’ingestion des aliments produisit fréquemment des accès d’étouffement; en même temps l’aphonie devint complète. C’est dans cet état que le malade rentra dans le service de M. Bucquoy, le 18 janvier 1876.
La respiration est alors très-difficile, l’inspiration sonore, accompagnée d’un bruit de cornage qui se transforme parfois en sifflement aigu ; l’expiration au contraire est facile. La voix est éteinte.
M. Krisbaber examine le malade au laryngoscope, il constate une rougeur prononcée des cordes vocales supérieures; celles-ci sont très-gon-. fiées et masquent presque complètement les cordes inférieures ; cependant elles laissent entre elles une fente étroite qui permet d’apercevoir le bord libre, blanchâtre, de ces dernières. Outre les symptômes laryngées, le malade accuse une céphalalgie presque constante, qui est mise sur le compte de la diathèse syphilitique probable. Le diagnostic porté dans le service était celui de laryngite syphilitique.
Le 9 février, la dyspnée augmentant et l’anxiété du malade devenant extrême, celui-ci demanda de lui-même à être opéré. M. Desprès, qui fut appelé, tenta d’abord de faire la trachéotomie; mais, trouvant un corps thyroïde volumineux et des tissus épais, indurés au niveau des premiers anneaux de la trachée, il dut pratiquer la cricotomie. Un soulagement immédiat succéda à l’opération; les troubles respiratoires s’amendèrent notablement; par contre, un symptôme nouveau apparut quelques jours après, c’était une difficulté très-grande dans la déglutition des liquides, dont une partie est rejetée par la bouche et les narines par suite d’accès de toux, M, Krisbaber revoit le malade un mois après
l’opération, et l’examen laryngoscopique donne les résultats suivants : Les cordes vocales supérieures, très-œdématiées, masquent presque complètement les cordes inférieures ; celles-ci paraissent réunies l’une à l’autre sur la ligne médiane, où on les distingue à peine sous forme d’un interstice blanchâtre qui laisse passer quelques mucosités.
L’état du malade était en apparence stationnaire, il passe dans le courant du mois de mai, en chirurgie, dans le service de M. Desprès. Il ne tarde pas à présenter de fréquents accès de dyspnée, causés par l’irruption dans la canule de mucosités sanguinolentes, et qui nécessitent le nettoyage presque journalier de cette dernière. Dès que la canule est retirée, le malade est pris d’un accès de suffocation, et si l’on tarde à la remettre en place, l’asphyxie est imminente. Ces manœuvres d’extraction et d’introduction de la canule provoquent quelquefois des hémorrhagies. Il faut ajouter que le malade a rejeté à plusieurs reprises, par l’orifice, des bourgeons mollasses, grisâtres, de la grosseur d’un petit pois. Les tissus qui environnent l’ouverture trachéale forment une masse dure et compacte ; on sent quelques ganglions engorgés sur les parties latérales du cou. M. Desprès porte le diagnostic de cancer laryngé. Vers la fin de septembre, la dysphagie fait des progrès : le malade ne peut plus avaler de solides; les liquides ne passent que très-difficilement, lorsque le malade renverse fortement la tête en arrière. La dysphagie resta le symptôme dominant pendant tout le mois d’octobre ; il se produisit aussi deux ou trois violents accès de dyspnée qui disparurent après
canule. Dans cet état, le malade maigrissait et perdait insensiblement ses forces, mais sans présenter la teinte jaune paille de la cachexie cancéreuse. Il mourut le 14 novembre sans qu’il survint d’accès de suffocation ; on peut dire qu’il a succombé à l’inanition bien plus qu’à la dyspnée.
Autopsie. — En fendant, sur la ligne médiane, la paroi postérieure du pharynx et en rabattant de chaque côté les deux lambeaux ainsi formés, on découvre les vestiges de la cavité laryngienne. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’absence complète d’ouverture inférieure ; elle se termine en cul-de-sac au niveau des cordes vocales inférieures, qui sont ellesmêmes absolument méconnaissables. Il existe là une sorte de diaphragme horizontal obstruant l’orifice inférieurement et empêchant toute communication avec la trachée. Les parties constituantes de cette cavité manquent ou ont subi des modifications qui les rendent méconnaissables. Il n’existe pas trace de cordes vocales supérieures, ni de replis ary-épiglottiques. Quant aux cordes vocales inférieures, elles ont disparu également, elles sont probablement englobées dans la masse
obturatrice que nous avons signalée. Il est donc impossible de retrouver le vestibule et les ventricules, toute la cavité sus-glottique étant transformée en un cul-de-sac informe.
La surface interne de cette cavité, à l’exception de l’épiglotte, qui est saine, bien qu’un peu épaissie, est envahie par une ulcération superficielle qui occupe toute sa paroi antérieure. L’ulcération est recouverte d’une masse molle, pulpeuse, grisâtre, peu adhérente. Cette pulpe repose sur des cartilages usés et très-amincis. En fendant longitudinalement rœsopliage, on trouve qu’il est sain; la paroi postérieure du larynx l’est également. Au point où l’œsopbage se continue avec la cavité pharyngienne, il existe une sorte de valvule horizontale adhérente en avant, libre en arrière^ qui proémine dans le conduit, et qui obture, à la manière d’une soupape flottante, l’orifice de communication des deux cavités. Cette luette n’est pas autre chose que la face postérieure du larynx renversée en arrière et qui renferme dans son épaisseur les vestiges des cartilages aryténoïdes, complètement atrophiés. Cette disposition explique, tout naturellement, les symptômes de dysphagie si marqués qu’on avait obsèrvés pendant la vie du malade.
Sur la face antérieure, on trouve une ulcération circulaire large comme une pièce de 50 centimes, répondant à l’incision cricoïdienne. Cette ouverture permet de voir la face inférieure de la cloison que nous avons signalée, et qui établit une séparation complète entre la cavité du larynx et celle de la trachée. Les bords de l’orifice et la cloison sont revêtus de ce détritus pulpeux, grisâtre, dont nous avons signalé la présence sur l’ulcération laryngienne. Sur la paroi postérieure de la trachée se voit un point rouge, correspondant à la courbure de la canule, et produit évidemment par son contact prolongé. La trachée est saine dans le reste de son étendue. Tous les tissus qui sont en rapport en avant avec le larynx (muscles sous-hyoïdiens, tissu cellulaire, corps thyroïde) sont englobés dans une tumeur dure qui relie tous ces organes ensemj^le et rend leur séparation très-difficile. Les muscles sous-hyoidiens, en particulier, sont soulevés et dissociés par le tissu morbide groupé en petites masses disséminées, le lobe droit du corps thyroïde est gros comme une noix; le lobe gauche est moins volumineux. On ne distingue pas les ganglions qui sont englobés dans le tissu morbide.
Sur une coupe antéro-postérieure on trouve une masse blanchâtre, résistante, située entre la face postérieure de la trachée et l’œsophage. Cette tumeur, mesurant cinq centimètres dans son diamètre vertical, fait saillie dans la cavité œsophagienne, au niveau de la soupape formée par le vestige des aryténoïdes. L’œsophage est simplement accolé à
cette tumeur; on peut aisément Fen séparer. Elle adhère plus intimement à la face postérieure de la trache'e ; cependant la muqueuse de ce dernier conduit est bien distincte et ne présente aucune altération, comme nous l’avons signalé. Il est probable que cette masse refoulait l’extrémité inférieure de la canule contre la paroi antérieure de la trachée, ce qui explique la persistance de la dyspnée, malgré la présence de la canule pendant les derniers temps de la maladie. L’aspect que la tumeur présente à la coupe est semblable à celui qu’offrent les masses indurées que nous avons déjà décrites.
L’examen des autres organes ne nous a présenté rien de spécial à noter. Les poumons sont emphysémateux.
Examen microscopique^ fait par M. Charles Monod. — Il a porté sur le larynx et sur les parties voisines. La masse ulceree, qui oblitérait le larynx et avait en se développant détruit les cordes vocales, ainsi que toutes les parties constituantes de la cavité laryngienne^ présente au microscope tous les caractères de Pépithélioma pavimenteux lobulé, on aperçoit, en effet, au milieu d un stroma forme par du tissu conjonctif en voie de prolifération, de nombreux nodules irréguliers, de forme et de volume variables, constitués par des amas de cellules épithéliales ; celles-ci sont les unes pourvues d’un noyau distinct et finement dentelées sur les bords, en tout semblables à celles des corps muqueux de Malpighi; les autres plates, cornées, se groupant par plans en globes épidermiques.
En aucun point on ne trouve trace de la muqueuse ou des glandes laryngiennes; quelques ilôts de tissu cartilagineux, provenant évidemment des cartilages du larynx, rappellent seuls la région où la tumeur s’est développée.
L’examen des tissus ou organes qui avoisinent le larynx montre que les muscles de la région sous-hyoïdienne, dans leur portion laryngienne, que le tissu conjonctif qui sépare le larynx du pharynx, que le corps thyroïde lui-même, ont subi la même dégénérescence.
Des coupes minces pratiquées en ces divers points présentent toutes une apparence analogue ; ce sont toujours des amas de cellules epithéliales, dont les plus centrales se colorent fortement en jaune par le picro-carminate d ammoniaque et offrent l’aspect des cellules épidermiques cornées.
Dans la masse compacte qui englobait le larynx, on n’avait pu, par la dissection, isoler les ganglions lymphatiques de la région. Un seul ganglion, tres-petit, tout à fait indépendant de la tumeur principale, nous a été remis. A l’œil nu il ne paraissait pas altéré ; il fut de même à l’examen microscopique trouvé parfaitement intact.
En somme, il s’agit évidemment dans ce cas, d’un épithélioma pavinienteux lobulé du larynx, ayant probablement pris origine au niveau des cordes vocales, et s’étant propagé par voie de continuité dans les parties voisines, muscles, tissu conjonctif, corps thyroïde.
Nous appelons spécialement l’attention sur la propagation qui s’est faite du côté du corps thyroïde ; elle a été rarement observée ou du moins rarement décrite avec soin. Au moment de la rédaction de cette note, 1 examen de la pièce n’a pu être poussé assez loin pour établir, avec une parfaite certitude, le mode suivant lequel la glande est envahie. Il nous parait cependant, dès a présent, établi que le développement épithelial se fait dans le tissu conjonctif interposé aux vésicules. On peut, il est \rai, constater par places, dans l’intérieur de celles-ci, une multiplication manifeste des éléments éjiithéliaux qui tapissent leurs paiois, et la disparition de la matière colloïde qu’elles contiennent j mais il semble bien qu’il ne s’agit là que d’un phénomène d’irritation de voisinage. En d autres points, en effet, les vésicules glandulaires sont diminuées de volume et disparaissent peu à peu, comme étouffées par la production cellulaire qui envahit le tissu conjonctif voisin.
Une publication récente de ]\I. Cornil donne à ces remarques un intérêt particulier. Il résulte, en effet, des recherches de cet auteur que, lorsque l’épithélioma du corps thyroïde est primitif, ce n’est pas dans le tissu conjonctif interfollîculaire, mais dans les cavités closes de l’organe, aux dépens des cellules épithéliales qui les tapissent, que se forme le tissu pathologique.
L envahissement des cartilages a été étudié par le docteur A. Hénocque h 11 se fait directement ou par transformation successive.
Dans le premier cas, il y a changement brusque du tissu cartilagineux en tissu épithélial. Le tissu cartilagineux est comme découpé nettement et remplacé par du tissu épithélial. D’autre part, on voit des chondroplastes qui ne paraissent nullement altérés, presque contigus à ces éléments épitliéliaux. En quelques points seulement il existe entre le cartilage et la partie épithéliale une zone étroite qui mon-
1, Traité des maladies du larynx^ de Fauvel, p, 798,
tre le mode d’envahissement ou de transformation. Dans cette zone, la substance hyaline est remplacée par une masse granuleuse dans laquelle on trouve, du côté de l’épitheliôme, des noyaux entourés de protoplasma et même des cellules épithéliales arrondies.
Dans l’envahissement par transformation successive, on suit facilement la série des phénomènes. Au voisinage du périchondre on voit une multiplication des cellules contenues dans les chondroplastres, la substance fondamentale devient striée, fibrillaire ; à un degré plus avancé, elle ne se distingue plus du tissu fibreux du périchondre ; en même temps, on trouve des cellules épithéliales infiltrées dans ce tissu transformé.
Les carcinomes se montrent dans le larynx sous forme de tumeurs ulcérées, plus ou moins ramollies au centre. Ils contiennent un suc lactescent, miscible à l’eau et montrant au microscope des cellules rondes ou polygonales. Les cellules rondes sont plus ou moins volumineuses, selon qu’elles possèdent un ou plusieurs noyaux. Elles peuvent être eflîlées à une extrémité, telles sont les cellules en raqnette. Elles peuvent être allongées en fuseau à leurs deux extrémités. La caractéristique de ces tumeurs est, comme on le sait, un tissu fibreux constitué par des travées unies les unes aux autres et formant un tout continu.
Les sarcomes sont constitués par des tumeurs ordinairement arrondies, assez résistantes et présentant à la coupe du tissu conjonctif embryonnaire. Chez le malade à qui le docteur Bottini, de Turin, fit l’extirpation du larynx, il s’agissait d’un véritable sarcome avec prédominance en quelques points des éléments cellulaires arrondis ; dans d’autres, et surtout vers les parois du larynx, dominaient les éléments fusiformes.
Isambert, se basant sur quatre faits qu’il a suivis durant la vie, ‘Croit à l’existence d’un squirrbe intra-laryngien. (( La dénomination de squirrbe .que nous donnons à cer- « taines tumeurs du larynx, dit-il, résulte, non pas d’au- (( topsies que nous n’avons pu faire jusqu’à présent, mais de (( l’impression que nous avons reçue de l’aspect anfrac- « tueux, coupé à pic, de l’ulcération ainsi que du volume « restreint, ratatiné, et de la consistance de la tumenr. »
Cancer consécutif ou propagé.
Deux organes peuvent donner naissance à des tumeurs qui envahissent ensuite le larynx, ce sont ; le corps thyroïde, mais surtout le pharynx.
Les cancers du corps thyroïde et en particulier l’épithéliôrne et le carcinome encéphaloïde ont une grande tendance, par leur nature meme, à envahir soit la trachée, soit le larynx. En raison des rapports normaux du corps thyroïde, c’est la trachée qui doit éire surtout atteinte et elle l’est en réalité. Les cerceaux cartilagineux sont envahis par le néoplasme, qui fait d’abord saillie sous la muqueuse et peut ensuite ulcérer cette muqueuse meme et végéter dans la cavité trachéale. On se rend bien compte de ce mécanisme en lisant une observation présentée par Doléris à la Société anatomique (1). Il existait une sorte de demi-couronne autour de la trachée, d’où partait un champignon qui, après avoir perforé la paroi du conduit aérien, faisait saillie sous la muqueuse trachéale.
Mais le corps thyroïde, quand il devient cancéreux, augmente de volume et ses rapports changent. 11 peut être situé