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OBSERVATION II

Recueillie en grande partie par mon excellent collègue et ami Trousseau.

J’ai eu souvent l’occasion d'étudier moi-même ce malade.

SQUIRRHE EN PLAQUES OU DIFFUS DE LA RÉGION PAROTIDIENNE (Hôpital Lariboisière. Service de M. Duplay)

Le nommé Robert Toussaint, 52 ans, ciseleur, né à Mantes, est entré salle Saint-Honoré, lit n° 7, le 8 février 1882 il sort le 10 mai; pour aller à Vincennes.

Il y a quarante ans que cet homme a reçu sur la tète un coup de pied de cheval qui a produit des désordres assez considérables pour laisser encore aujourd’hui des cicatrices bien visibles.

L’année suivante, il a fait encore sur la tête une chute du haut

d'un peuplier.

Fait plus important peut-être à noter : il y a vingt ans, il lui est survenu, au niveau de la région parotidienne gauche, un abcès qui a été incisé et qui s’est guéri sans complications, laissant une cicatrice encore visible.

En 1849, il a eu la lièvre scarlatine; en 1851, la fièvre typhoïde; en 1854, une éruption furonculeuse. Eu 1855, il a reçu, au niveau de la moitié droite du maxillaire inférieur, un éclat d’obus qui n’a pas occasionné de trop grands dégâts; la même année, il a eu des manifestations buccales de scorbut, et, l’année, suivante, les fièvres intermittentes.

Jusqu’en 1880, il a été très bien portant; au commencement de cette année, il a été pris de fluxion de poitrine.

Questionné avec soin, le malade ne nous apprend aucun antécédent syphilitique. Il n’y a non plus dans sa famille aucun antécédent cancéreux.

Au mois d’octobre 1880, sans aucune douleur, sans aucune secousse, le malade a remarqué qu’il se produisait peu à peu une déviation particulière des traits : c’était le début d’une paralysie faciale gauche qui persiste encore avec ses signes habituels, l’orbiculaire des paupières n’étant que très légèrement atteint. Dès le début de cette hémiplégie faciale, il a été traité par l’iodure de

potassium, qu'il n’a cassé de prendre que lors de son entrée à l’hôpital.

Au mois de septembre 1881, c’est-à-dire, prés d'un an après seulement, le malade s’est aperçu de la présence de petites boules paraissant situées dans la peau de la région antéro-latérale gauche du cou, et formant une sorte de chaîne partant de la région parotidienne pour venir traverser toute la région sterno-mastoïdienne, et se perdre à la partie supérieure du thorax, sous la clavicule.

Peu à peu, toute la région sterno-mastoïdienne gauche a été envahie par cette induration particulière. Il est survenu un gonllement peu considérable, sans réaction inflammatoire d’aucune sorte, accompagnée d’une induration très marquée des parties atteintes. Du reste, pas de douleurs, ni d’élancements profonds, pas de difficulté dans la déglutition, à peine quelques fourmillements à la partie supérieure du thorax.

Toutefois, depuis l'apparition de ces phénomènes, le malade est encore gêné par des bourdonnements d’oreille, surtout marqués dans la position horizontale. Ces différents symptômes l’ont amené à l’hôpital Saint-Louis, le o décembre 1 88 1 ; il en est sorti le 16 du même mois, sans aucune intervention.

II est rentré à Lariboisière, salle Saint-Honoré, n° 7, le 8 février 1882, et il se présente dans l’état suivant :

Ce qui frappe tout d’abord, c’est une hémiplégie faciale gauche complète; l’orbiculaire des paupières, sans être complètement paralysé, est incontestablement atteint, car le malade ne peut fermer complètement l’ouverture palpébrale. En résumé, hémiplégie faciale gauche se présentant avec les caractères assignés aux hémiplégies d'origine périphérique.

La vue et l’exploration de la région parotidienne gauche viennent, en effet, confirmer le diagnostic et nous en révéler la cause.

On constate, immédiatement au-dessous de l’oreille, au niveau de la cicatrice de l'abcès du cou, une dépression profonde qui part un peu en arrière du lobule, et qui vient, traversant la partie supérieure de la région sterno-mastoïdienne gauche, se perdre vers la partie supérieure du cartilage thyroïde.

Tous les tissus des régions avoisinantes sont le siège d’une induration considérable, ligneuse, qui s'étend en haut jusqu'à l’arcade zygomatique, se prolonge fort en avant jusqu'aux limites les plus antérieures de la région parotidienne, descend en bas sur toute la

partie supérieure de la région steruo-mastoïdienne gauche, envahissant même le chef claviculaire de ce muscle, et enfin dépasse le pavillon de l’oreille et l’apophyse mastoïde.

Dans toute cette étendue, mais surtout au niveau de la région parotidienne en avant du tragus, et en arrière du pavillon dans la région mastoïdienne, la peau fortement épaissie et indurée, faisant corps avec les tissus sous-jacents, adhère fortement à toutes les parties voisines; elle est en même temps très colorée, d’un rouge vif, dans toute l’étendue de l’induration et même au delà.

Cette masse indurée est sillonnée çà et là de plis ou dépressions peu profondes déterminant des saillies bosselées plus ou moins considérables et limitant des nodosités encore plus dures, dont les unes siègent simplement dans la peau, dont les autres occupent le tissu cellulaire sous-cutané et même les tissus plus profonds. C’est ainsi qu’en avant du tragus existe une petite saillie étalée du volume d'une petite noisette, et qu’immédiatement en arrière du pavillon on en trouve une autre du volume d'un gros pois siégeant principalement dans la peau; dans d’autres endroits, et notamment à la partie supérieure du masséter, l’induration présente un véritable semis de petites saillies du volume d’une grosse tête d’épingle, rappelant beaucoup l'aspect dit « en peau d’orange ».

La glande paroi ide participe d’une façon des plus manifestes à l'induration et à la rétraction de tous les tissus de la région ; je n’ai pas pu savoir si c’était par elle qu’avaient débuté les lésions.

Le pavillon de l’oreille est épaissi, induré, sclérosé, surtout dans sa moitié inférieure; il semble que l’entrée du conduit auditif

externe soit rétractée à l’intérieur, le tragus et l’antitragus venant pour ainsi dire converger vers l’orifice. Outre cet épaississement, nous devons signaler la coloration presque violacée du pavillon, qui est comme le centre plus foncé des modifications de coloration que nous avons déjà signalées sur toute la tumeur.

L’exploration du conduit auditif est rendue impossible par le gonflement et la sclérose du pavillon qui se prolonge dans le conduit auditif externe, d’où il résulte que celui-ci est transformé en une fente verticale ne permettant pas l’exploration.

En descendant encore pour compléter l’exploration de la tumeur, nous ajouterons que le sterno-mastoïdien, et surtout son faisceau claviculaire, participe au ratatinement de tous les tissus voisins avec lesquels il est absolument confondu à la partie supérieure.

L’induration se prolonge plus bas sur le faisceau claviculaire sans atteindre cependant tout à fait l’insertion claviculaire.

Étant donné cette induration et la rétraction qui caractérisent spécialement cet épaississement des tissus, il est facile de comprendre la raideur et la difficulté des mouvements de la tête et du cou, ainsi que l’inclinaison du côté malade qui constituent un véritable torticolis.

Ajoutons, pour terminer, que l’exploration de la bouche et du pharynx ne révèle absolument aucune lésion.

Comme phénomènes fonctionnels et généraux, nous devons encore noter une conservation remarquable de l’état général, un amaigrissement à peine marqué, l’absence de tout signe de cachexie. L’exploration des autres organes ne révèle aucune altération cancéreuse.

Localement une indolence absolue tant spontanément qu'à la pression, à peine parfois quelques élancements spontanés dans la région temporale, quelques fourmillements vers la clavicule. Absence complète de troubles cérébraux, ni vertiges ni éblouissements.

On doit signaler seulement une insomnie constante, fort pénible, produite surtout par de l'inquiétude et une sensation de chaleur qui s'étend à toute la moitié gauche de la tête et du cou.

L’acuité visuelle est normale à gauche; quant à l'oreille, l'acuité auditive est moindre à gauche qu’à droite ; la montre perçue à 10 centimètres à droite ne l'est guère qu’à 5 centimètres à gauche.

A l’oreille droite, il n’y a aucun bourdonnement ; à gauche, au contraire, ils sont très marqués, surtout dans la position horizontale, et se traduisent par une série de battements nullement isochrones au pouls.

Diagnostic : squirrhe en plaques ou en cuirasse de la région parotidienne.

Longtemps gardé en observation, soumis encore au traitement par l'iodure de potassium, la tumeur ne semble pas faire grands progrès; le malade va à Vincennes le 10 mai 1882.

11 a été revu dans les dix premiers jours d’août: la tumeur s’était encore étendue en bas, (die avait envahi presque toute la peau jusqu'à la clavicule.

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