‹ Contribution A L'étude Du Chlorhydrate De Cocaine Au Point De Vue De Ses Actions Physiologiques Et ThérapeutiquesChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE III Action sur la sensibilité · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Action sur la sensibilité

S’il est, parmi les propriétés physiologiques de la cocaïne, une action bien connue et bien étudiée, c’est assurément l’action sur la sensibilité. Depuis les expériences de Moreno y Maïz jusqu’à celles de Koller, tous les auteurs qui se sont occupés de l’alcaloïde du coca ont constaté cette action.

Mais, pendant ce laps de temps assez considérable, de 1868 à 1884, les observations ont toujours porté sur les animaux; or, pour si exac= tes que soient des expériences faites dans ces conditions, elles ne sauraient avoir la valeur des observations prises directement chez l’homme. Le principal mérite de Koller, à mon avis, c’est précisément d’avoir fait sortir la cocaïne du terrain ordinaire de l’expérimentation pour l’étudier chez l’homme.

Les expériences de Koller furent concluantes, et bientôt l’anesthésie de l’œil par la cocaïne devint le prélude obligé de toutes les opérations . faites sur cet organe.

De l’emploi sur l’œil à Pessai sur les autres parties de notre corps,

il n’y avait qu’un pas : il fut vite franchi, et, les faits se multipliant de jour en jour, on put établir avec certitude que la thérapeutique venait de s’enrichir d’un anesthésique nouveau. Le mot d’anesthésie fut en effet le premier employé pour désigner cette action de la cocaïne; un examen plus attentif des faits démontra bientôt que ce n’était pas à une anesthésie vraie que l’on avait affaire, mais à de de l’analgésie. Le terrain d’action de la cocaïne, d’abord généralisé et comprenant le corps entier, fut peu à peu renfermé dans des limites plus étroites, et aujourd’hui il est bien établi que la cocaïne n’agit que sur les muqueuses.

Dire par quelles phases successives est passée l’étude de cet agent thérapeutique, pour arriver aux conclusions que je pose actuellement, m’entraînerait trop loin,et, n'ayant pas la prétention d’écrire une étude complète sur la cocaïne, je suis obligé de passer rapidement sur les faits aujourd’hui bien connus, réservant pour une discussion plus complète, les parties encore obscures de l’histoire de cet alcaloïde.

Pendant les premiers jours de vogue de la cocaïne, les expériences et les observations se multiplièrent à l'infini, etles journaux de médecine de cette époque sont remplis, je n’ose dire encombrés, par les faits relatifs à ce médicament.

Ce ne sont que badigeonnages, instillations, applications topiques en un mot, mais on n’ose encore (du moins en France) essayer la voie hypodermique. Tel était à peu près l’état de la question, lorsque parut la Note de M. le professeur Grasset, lue à l’Académie des sciences le 22 décembre 1884. Dans cette communication, résumé des expériences faites dans son laboratoire, M. Grasset étudie l’action de 12 cocaïne administrée chez l’homme par la voie hypodermique. Il me sera d'autant plus facile d'analyser cette action, que j’ai fait moi-même le sujet d'une de ces expériences. La dose injectée fut de 0,01 centigramme, et les résultats obtenus avec la même dose chez sept personnes différentes furent toujours comparables. Sans rapporter tout au long ces observations insérées dans la thèse de Nègre (Montpellier, 1885), je rappellerai cependant les faits principaux. L’injection faite à

l’'avant-bras n’a jamais amené de douleur particulière, comme il arrive avec les liquides irritants, et toujours l’analgésie s’est produite ; variable en étendue et en intensité, elle a dans tous les cas été mani- ‘este, et je conseille ce moyen de contrôle à ceux qui nieraient encore Pexistence de cette analgésie.

L’étendue a varié de 5 à 20 centimètres comme maximum, et l’intensité de l’analgésie a paru être en raison inverse de l’étendue. C’est ainsi que, sur moi par. exemple, la zone analgésiée avait tout au plus 3 centimètres de diamètre, et je ne sentais pas une aiguille traversant la base d’un pli fait à la peau.

La perte de sensibilité débute 2 à 5 minutes après l’injection; sa durée moyenne est de 10 minutes ; sa direction, dans le sens de l’avant-bras, du coude au poignet, quel que soit le sens de l'injection. « Chaque fois, dit mon excellent ami le docteur Nègre, elle (l’analgésie) s’étendait sur un espace elliptique, dont le point piqué était le foyer supérieur. »

Les suites de ces injections ont été des plus bénignes, et jamais on n’a constaté de phénomènes généraux, il y a eu simplement une légère inflammation, qui a rendu la piqûre un peu douloureuse pendant deux ou trois jours, et puis tout est rentré dans l’ordre.

Je reviendrai plus loin sur ce fait, lorsque je m’occuperai des accidents attribués à la cocaïne.

En résumé, la cocaïne, appliquée topiquement sur les muqueuses ou administrée en injection hypodermique, produit une analgésie trèsmanifeste et purement locale. Toutes les parties en contact avec le liquide sont influencées par lui, et cette action ne s’étend pas au delà, si bien qu’on peut limiter la zone d’analgésie avec une exactitude presque mathématique. Cette analgésie se produit 2 à 5 minutes après l’application de cocaïne et dure de 10 à 15 minutes environ.

Avant de terminer ce rapide exposé de l’action du chlorhydrate de cocaïne sur la sensibilité, je dirai quelques mots du parallèle qu’on pourrait établir entre divers anesthésiques.

Cette étude sera bien placée à la fin de la première partie de ce travail, alors que presque toutes les actions physiologiques de la cocaïne ont été étudiées. 4

FLD —

Si l’on compare les actions physiologiques de la cocaïne, de la morphine, du chloroforme et du chloral, un fait frappe immédiatement l'esprit : ces quatre agents thérapeutiques possèdent sur la sensibilité une action analogue, alors que leur manière d’agir sur la motilité est complétement différente. Les uns, cocaïne et morphine, diminuent la sensibilité, mais excitent la motilité (je l’ai démontré); les autres, chloroforme et chloral, dépriment à la fois et la sensibilité et la motilité.

Cette différence d’action est très-curieuse et importante au point de vue des applications thérapeutiques. Quant à l’explication de ce fait, je ne l’entreprendrai pas ; il existe, on le constate, et je crois qu'actuellement on doit se borner à l’enregistrer.

Cette dualité d'action, en ce qui concerne la motilité, sépare en deux groupes parfaitement distincts ces anesthésiques : d'un côté les anesthésiques locaux exico-moteurs, de l’autre les anesthésiques généraux. La morphine tient le milieu et sert de terme de transition entre ces deux groupes, dont l’un ne renferme encore qu’un seul représentant : la cocaïne. Cet alcaloïde (on l’a vu au début de cette étude) possède des propriétés qui le rapprochent singulièrement de la strychnine, et je me demande siune étude plus approfondie des agents de cette dernière famille ne démontrerait pas en eux une action analgésique locale.

M. Arloing a déjà émis cette idée à l’égard de la strychnine] (Société de biologie, séance du 31 janvier 1885). Je ne sais si elle a été contrôlée par de nouveaux faits; mais il y a là, je crois, toute une série de recherches à faire, et on peut espérer qu’elles ne seraient pas sans résultat pratique. Les investigations commencent déjà à ce sujet, et la caféine, pour citer un exemple, est aujourd’hui Pobjet de discussions assez vives à cet égard. Les propriétés excito-motrices de cet alcaloïde sont connues depuis longtemps, et, à l’heure actuelle, quelques auteurs lui attribuent une action analgésique analogue à celle de la cocaine. M. Prasser James (Semaine médicale, n° 29, 1885), ayant fait des expériences avec le salicylate et le benzoate de caféine, a noté une diminution très-réelle de la sensibilité sur les muqueuses soumises à ces recherches. D’un autre côté, dans la séance du 18 avril dernier, M. La-

M es

borde, au sein de la Société de biologie, s’est élevé très-vigoureusement contre cette idée. Pour lui, la caféine n’a aucune action analgésiante locale.

En présence de faits aussi contradictoires, on ne saurait conclure : le champ est ouvert aux expériences ; il est à présumer qu’on ne tardera pas à connaître la solution de ce problème.

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