‹ Contribution A L'étude Du Chlorhydrate De Cocaine Au Point De Vue De Ses Actions Physiologiques Et ThérapeutiquesChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Action sur les fermentations

De toutes les actions du chlorhydrate de cocaïne, l’action sur les fermentations est la moins étudiée et, par suite, la moins connue. Si l’on cherche, en effet, dans les journaux de médecine des renseignements à ce sujet, on est étonné du petit nombre d’auteurs qui se sont occupés de la question. En France, je n’ai pu recueillir que peu de faits relatifs à ce côté de l’étude de la cocaïne.

Dans une Note adressée par M. Charpentier à la Société de biologie et lue en séance le 10 janvier 1885, cet auteur étudie l’action dela cocaïne sur la fermentation alcoolique du sucre, sur la fermentation spontanée de l’urine et sur la germination du cresson alénois. De ces expériences, il résulte qu'à faible dose (3 à 10 centig. par 30 centimètres cubes de liquide) la cocaïne n’a aucune action sur ces fermentations. Si l’on élève la dose de cocaïne, la fermentation est suspendue et la germination s’arrête; mais « ces cellules ainsi arrêtées ne sont pas tuées, elles ne sont qu’anesthésiées, et la germination reprend quand on remplace par un liquide pur le liquide empoisonné par la cocaine. »

Quelques jours plus tard, au sein de la même Société (séance du

LENRE

47 janvier), M. Regnard, reprenant les expériences de M. Charpentier, enregistre l’action nulle de la cocaïne sur la levûre. Dans la même séance, M. Dubois expose le résultat de ses recherches sur l’action comparée de certains alcaloïdes sur la germination. Pour cet auteur, la cocaïne agit comme la strychnine, la quinine, la morphine, et avec aucun de ces alcaloïdes il n’a pu provoquer le phénomène qu'il regarde comme caractéristique des poisons généraux, à savoir la déshydratation du protoplasma.

Je rapprocherai enfin de ces faits, à titre de curiosité, l’étude de M. Charpentier (séance du 14 mars 1885) relativement à l’action de la cocaïne et d’autres alcaloïdes sur certains infusoires à chlorophylle de l'espèce zygoselmis orbicularis. Il résulte de ses recherches que la cocaïne a sur les zygoselmis une action élective et définitivement toxique. Il faut vingt fois plus de strychnine pour les tuer et cent fois plus d’atropine.

En présence de ce petit nombre de faits, j’ai pensé qu’il serait intéressant de reprendre cette question à un autre point de vue et de rechercher l’action de la cocaïne sur le bacille de la putréfaction, le bacterium termo.

Pour cela, j’ai installé, sur le conseil de M. le professeur Estor, une série d'expériences dont je vais donner la description. Si j’insiste sur le détail même de l’expérience, ce n’est pas que j'aie la prétention de décrire une nouveauté; mais je crois qu’il n’est pas sans intérêt de montrer une fois de plus le développement des éléments normaux des tissus et leur transformation en bacilles en dehors de tout germe extérieur. Je ne discute pas cette théorie ; je décris simplement les faits que j'ai observés, laissant à ceux qui me feront l'honneur de me lire le soin d’en tirer des conclusions.

Le 4 juin 1885, j’ai mis en expérience une série de cinq tubes de contenance égale, et en observant pour chacun d’eux les précautions suivantes. Dans un premier temps de l’opération, tous ces tubes, préalablement bouchés avec un fort tampon de coton phéniqué, ont été portés pendant plusieurs heures dans une étuve à une température de

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150°. Une fois refroidis, j’ai mis dans chacun d’eux 2 centimètres cubes d’eau distillée récemment préparée et renfermée dans un flacon bouché à l’émeri. Laissant ensuite un tube comme témoin, j'ai mis dans les quatre autres une dose variable de chlorhydrate de cocaïne en poudre : 0,05 cent. dans le deuxième, 0,10 dans le troisième, 0,15 dans le quatrième et 0,20 dans le dernier. La dissolution s’est opérée trèsrapidement. J’ai placé alors dans les cinq tubes 6 cent. cubes d’amidon, préparé immédiatement et refroidi dans un ballon bouché au coton phéniqué.

J'ai ajouté enfin, dans chacun de ces tubes, un fragment de foie d’un lapin récemment tué, en ayant soin de prendre ce fragment au centre même du foie et dele couper rapidement avec un scalpel flambé à la lampe.

Ces diverses opérations ont été exécutées aussi rapidement que possible, et les tubes débouchés juste le temps nécessaire pour introduire ces différents liquides. En résumé, de ces cinq tubes, le premier n’a pas de cocaïne et sert de témoin, les quatre autres renferment les doses variables que j’ai indiquées plus haut. Tous ces tubes ont un aspect laiteux uniforme, dû à l’amidon; le fragment de foie est placé bien au fond. Ils sont maintenus tout le temps de l’expérience à une température à peu près constante de 22 à 23 degrés.

Chaque jour, j'ai examiné avec soin ie liquide de chacun de mes tubes et voici les résultats que j’ai obtenus.

41° Examen extérieur macroscopique.— Le 5 juin à 10 heures, c’est-àdire dix-huit heures après la mise en expérience, l’aspect extérieur des tubes a notablement changé. Le premier, ou témoin, est complétement limpide, et l’amidon, transformé en entier, a servi à la nutrition des organismes en voie de formation. Les quatre autres sont inégalement opaques, ou plutôtla couche transparente ou transformée qui se trouve à la partie supérieure est d'autant plus petite que le tube contient plus de cocaïne; elle varie de 3 centim. à 43 millim. Cette gradation dans les transformations de l’amidon a existé dans les

ag

mêmes proportions jusqu’à la fin de l’expérience, c’est-à-dire jusqu’au moment où le tube5 est devenu lui-même transparent.

Le tube ? est devenu transparent le 6 juin, les tubes 3 et 4 le 7 juin, le tube 5le 8 juin. En même temps la putréfaction suivait son cours dans le tube témoin, où, dès le 5 juin, on constatait un dégagement gazeux assez abondant, et le 6 une odeur fétide caractéristique. Ces phénomènes de décomposition se sont montrés aussi dans les autres tubes, mais successivement, avec les mêmes retards que pour la perte de transparence; toutefois le tube 5 n’a jamais dégagé d’odeur jusqu’au 25 juin, où j'ai cessé de l’observer, et les bulles gazeuses y ont été très-rares.

Ce premier examen a son importance, et cependant il ne saurait à lui seul légitimer des conclusions, aussi ai-je fait chaque jour un examen au microscope du liquide des tubes en expérience.

2° Examen microscopique. — Le liquide est aspiré au moyen de pipettes très-effilées, garnies à la partie supérieure d’un tampon de coton phéniqué et flambées chaque fois. La même pipette sert toujours pour le même tube. Le liquide déposé sur une lamelle porte-objet est coloré au violet de méthyle suivant la méthode ordinaire, sur laquelle je n’insiste pas. Avant de donner le résultat de ces expériences et pour en faciliter la description, je crois utile de décrire brièvement les différentes phases suivies par la granulation hépatique, pour aboutir à la bactérie. Dans une première phase; les granulations n’ont encore subi aucune transformation: elles sont petites, rondes, disséminées çà et là. À la deuxième phase, ces granulations se groupent et forment des amas plus ou moins considérables, parfaitement séparés les uns des autres.Une troisième transformation consiste dans l’association de ces granulations. Ceséléments, très-visibles, forment alors des chaînettes plus ou moins longues, affectant les formes les plus diverses. Enfin, dans une quatrième et dernière phase, apparaissent les bactéries ou bâtonnets avec leur forme spéciale.

Toutes ces transformations se font d'ordinaire très-vite dans les li-

quides livrés à eux-mêmes (tube témoin par exemple), et il est à peu près impossible de les suivre. Mais, si l’on ajoute au préalable un agent antiseptique aux milieux de fermentation, ces transformations se font alors d’autant plus lentement que l’agent surajouté est plus antiseptique, et c’est là le vrai moyen de juger la valeur antizymasique des substances que l’on veut étudier à ce point de vue. Voyons ce que j'ai pu obtenir avec la cocaïne.

Le 5 juin (18 heures après la mise en expérience), le tube témoin est rempli de bâtonnets; par conséquent, la transformation est complète. Aucun des tubes renfermant de la cocaïne ne contient de bacilles; on ne rencontre encore que la granulation normale, disséminée sans ordre dans tout le liquide. Le 6 juin, les bâtonnets sont três-nombreux dans le tube témoin; aussi je n’y reviendrai pas. Les granulations sont plus apparentes dans les tubes 2 et 3; elles commencent même à s’associer, à se grouper; elles entrent en un mot dans la 2° phase, que je décrirai tout à l’heure. Les tubes 4 et 5 ne présentent aucune transformation. Le 7 juin, les choses n’ont pas sensiblement changé dans. aucun des tubes. Le 8, les tubes 2 et 3 renferment des bacilles, et la transformation se fait rapidement. Le tube 4 présente des associations de granulations, mais pas de bâtonnets. Dans le tube 5, on ne voit encore que des granulations. Le 9 juin, les chaînettes commencent à se montrer dans le tube 4, qui contient le lendemain des bacilles assez nombreux. Enfin ce n’est que le 12 juin qu’on trouve des bâtonnets dans le liquide du tube 5.

La conclusion de cette expérience, suivie avec le plus grand soin, c’est que la cocaïne arrête les fermentations pendant un certain temps, variable suivant les doses employées.

J’ai voulu enfin, par une dernière observation, comparer la cocaïne au point de vue antizymasique avec la créosote et l’acide phénique. Je me bornerai à donner les résultats de cette expérience, installée dans des conditions identiques à la précédente. Pour 8 centimètres cubes de liquide, 0,20 centigr. de chlorhydrate de cocaïne produisent des effets comparables à ceux obtenus avec 0,02 centigr. d’acide phénique

et 0,02 centig. environ de créosote (toujours pour la même quantité de liquide).

Conclusions. — 1° La cocaïne a une action évidente sur les fermentations, qu’elle retarde sans les empêcher de se produire à la longue.

8° 0,05 centigr. de cocaïne ont retardé les fermentations pendant quatre jours.

3° 0,10 centigr. ont agi à peu près comme 0,05.

4° 0,15 centigr. ont empêché pendant six jours l’apparition des bacilles.

5° 0,20 centigr. ont retardé la formation de ces mêmes bacilles pen= dant huit jours.

6° La cocaïne a une action antizimasique dix fois moindre que celle de la créosote et de l’acide phénique, et à ce titre peut être placée au

dernier rang des antiseptiques connus.

De tout cela on peut conclure encore, à mon avis, que, si la cocaïne

n’est pas à proprement parler un bon antiseptique, comme le dit George Abbot (Lancet, 1885), du moins ce n’est pas un agent septique capable de faire suppurer les plaies avec lesquelles on le met en contact.

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