ÉTHER ET COCAÏNE
Les expériences relatives à l'étude de l’action simultanée de l’éther et de la cocaïne ont été faites sur les deux singes, C et D. Je rappellerai que, pour ces deux animaux,la dose convulsivante de cocaïne est 4 Centigr-
Exp. XVII. Singe C. — Après éthérisation (au moyen d'une serviette et d’une éponge, comme poùr le chloroforme), jusqu’à résolution sans sommeil, on injecte 4 centigr. de cocaïne. L’éthérisation est continuée pendant une minute, jusqu’à 1h. 53. À ce moment surviennent des nausées; on éloigne l'éther. 1 h.55, ivresse : l’animal cherche à se relever et ne peut y parvenir. L h. 57, mord les objets qu’on lui présente. On redonne de l’éther pendant une minute. À 1 h. 59 surviennent quelques légères secousses dans les membres, mais elles disparaissent rapidement. À 2 h.7, il se lève, marche. L'animal revient à son état normal, et à 2 h. 24 tout est rentré dans l’ordre.
Exp. XVIII. Singe C. — Deux jours après l'expérience précédente, le 3 juillet, on injecte 4 centigr. de cocaïne à 1 h. 34. La crise ordinaire survient à 1 h. 42. On administre immédiatement l’éther comme ci-dessus, et la crise s’arrête. On continue l’éther pendant une minute. 1 h. 47, l'animal cherche à se relever ; 1 h. 50, nouvelle crise peu violente. On donne l’éther, et après quelques secousses tout s’arrête. À 2 h., l'animal se relève, après quelques mouvements un peu brusques et une certaine agitation; il reste définitivement debout, et revient à son état normal.
Exp. XIX. Singe D. — 2 h.7, inj. de 0,04 de cocaïne ; 2 h. 13, crise ordinaire à grands mouvements, éthérisation immédiate jusqu’à résolution, arrivée à 2 h. 15.2 h. 17, quelques légères secousses de temps en temps. 2 h. 26, se relève. 2 h. 33, crise complète avec convulsions et cris. 2 h. 85, va mieux, air étonné, revient à son état normal.
Ces expériences, recueillies avec soin, sont intéressantes à plus d’un
Die
titre ; elles démontrent en premier lieu que, si les injections de cocaïne sont faites sur un animal préalablement éthérisé et maintenu dans la narcose pendant un certain temps, les crises convulsives ne se produisent pas ; mais il faut pour cela que l’éthérisation dure aussi longtemps que les limites ordinaires d’action de la cocaïne. Si l’on attend l’apparition de la crise pour donner l’éther, celui-ci suspend immédiatement les convulsions, qui peuvent ne pas reparaître si l’éthérisation est prolongée comme ci-dessus. Enfin si, après une première crise arrêtée par l’éther, on suspend les effets narcotiques de ce dernier l’animal reste calme pendant un certain temps ; puis une nouvelle crise survient, qui termine la scène.
En un mot, l’éther n’agit que sur la crise actuelle; mais il n’est pas, à proprement parler, un antagoniste de la cocaïne. Il supprime les effets immédiats et n’a aucune action sur l’attaque ultérieure, qui est seulement retardée. Pour supprimer toute crise, il faut maintenir l’animal sous l’influence de l’éther pendant un temps égal à la phase d’action de la cocaïne.
MORPHINE ET COCAÏÎNE
Ces expériences ont été faites sur le singe B et sur les singes C et D. Avant de soumettre ces derniers à l’action simultanée de la morphine et de la cocaïne, leur sensibilité respective vis-à-vis de la morphine a été essayée dans une expérience préalable. C’est ainsi qu’une injection hypodermique de 4 centigrammes de morphine a provoqué, chez le singe C, un sommeil très-calme d’environ une heure; il ne s’est produit aucun accident, et, quelques heures après l’injection, l’animal était rentré dans son état normal. Le singe D, pesant 300 grammes de moins que le précédent, n’a manifesté aucun phénomène particulier sous l’influence de 2 centigrammes de morphine.
Exp. XX. Singe B. — 1 h. 3, injection hypodermique de 0,02 cent. de morphine. 1 h. 17, injection hypodermique de 0,12 cent. de cocaïne. 1 h. 20,
nr,
crise très-violente, sans cris, reproduisant les phénomènes déjà connus. La crise finit comme à l'ordinaire, et tout est terminé à 3 heures,
Exp. XXI. Singe B. — Douze jours après l'expérience précédente, à 1 h. 40, injection de 4 centig. de morphine ; 8 minutes après, injection hypodermique de 12 centigr. de cocaïne. 1 h. 56, violente crise, arrivée brusquement. L’'animal fait un bond et ne se relève plus; il meurt à 2 h. 80.
Exp. XXII. Singe C. — Le 18 juillet, de L h. 20 à 1 h. 25, injection hypodermique de 4 centigr. de morphine et 4 centigr. de cocaïne. L h. 30, après quelques prodromes peu intenses, violente crise survenue brusquement et sans cris. Les mouvements cloniques sont très-violents et se succèdent à intervalles très-rapprochés. De 1 h. 30 à 2 h., l'animal est constamment agité par des attaques d’une extrême violence, se reproduisant deux et trois fois par minute.
A 2 h., immobilité complète; la respiration est très-faible et les extrémités se refroidissent. L'animal meurt à 2 h. 35.
Exp. XXIII. Singe D. — De 1h. 23 à 1 h. 27, injection hypodermique de 2 centigr. de morphine et de 4 centigr. de cocaïne. 1 h. 25, s’agite, veut fuir; puis brusquement, sans cris, attaque très-violente. Jusqu’à 1 h. 48, les crises se succèdent rapidement et avec la même violence. 1h. 54, l’animal paraît trèsaffaissé ; il est calme, couché sur le flanc. 2 h. 1/4, la prostration est complète, les extrémités sont froides. L'animal meurt vers les 4 heures.
La conclusion de ces expériences est d’autant plus intéressante que ces faits sont inédits. Je n’ai retrouvé nulle part dans la littérature médicale française d'observations analogues. Bien loin d’être un antagoniste de la cocaïne, la morphine est au contraire un synergique particulièrement redoutable de l’alcaloïde du coca : c’est là une première conclusion certaine. Les expériences que je cite, surtout celles qui ont été faites sur les singes C et D, ne laissent aucun doute à cet égard. Dans ces deux cas, en effet, j’ai eu le soin de rechercher au préalable la susceptibilité respective de ces animaux à l’égard de la morphine, et, après avoir bien constaté que 4 centigr. pour le singe C et 2 centigr. pour le singe D n’amenaient ancun accident, j'ai fait alors les expériences ci-dessus.
Pour écarter, autant que possible, toutes les causes d’erreur les
solutions de morphine et de cocaïne employées ont été exactement les mêmes que celles qui avaient servi aux essais antérieurs. Or, sous l’influence combinée de doses respectivement inoffensives sur le même animal, les deux singes ont été rapidement tués. Ces résultats, étonnants au premier aspect, peuvent trouver leur explication dans ce fait que la morphine est autre chose qu’un narcotique vulgaire. En. 1882, M. le professeur Grasset publiait, en collaboration avec son préparateur, M. Amblard, une note sur les propriétés convulsivantes de la morphine.
Ce travail, inséré dans le n, 8 de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, concluait à l’existence d’une action convulsivante de la morphine chez le chien, à doses faibles ou moyennes (1 à 15 centigr.). Les expériences précédentes me paraissent confirmer entièrement cette manière de voir. Dès lors, il faut bien se garder d’associer la morphine à la cocaïne chez l’homme. Depuis quelque temps, on emploie assez souvent la cocaïne chez les morphiomanes, et des cas de guérison ont été publiés. Mais il faudrait se garder de croire, comme on l’a dit, que la cocaïne agit dans ce cas comme antidote de la morphine ; accepter cette manière de voir serait désastreux, et de graves accidents ne tarderaient pas à montrer tout le danger de cette association médicamenteuse. Qu’un empoisonnement par la morphine se produise : la cocaïne étant réputée son antidote, on s’empresse de l’administrer. Après ce que je viens de dire, je n’ai pas à insister sur les dangers qu’aurait pour le malade une semblable médication. Donc, toutes les fois qu’on veut employer la cocaïne, il faut se garder de suivre le procédé préconisé par Schnitzler (Semaine médicale, 1885, p.90). Cet auteur, dans l’espoir d’augmenter et de prolonger Paction anesthésique de la cocaïne, ajoute à cette substance une dose convenable de morphine. Je ne sais si des accidents ont eu lieu; dans tous les cas, ils pourraient se produire, et cela doit suffire à faire rejeter cette méthode.
Cette association est d’autant plus dangereuse, qu’elle renferme encore une inconnue. Dans quelles proportions faut-il unir la morphine
à la cocaïne pour produire des accidents? C’est là une question à résoudre par des expériences ultérieures.
Il semble, au premier abord, qu’en niant l’action antagoniste de la morphine sur la cocaïne, on élimine toute possibilité d'explication des bons effets de ce dernier agent sur les morphiomanes. Mais ce n’est là qu’une apparence; dans ce cas, on se borne à remplacer un agent dangereux par un autre qui l’est moins, toutes choses égales d’ailleurs. Mais la cocaïne n’aura de bons effets que si la douleur, cause de Pahus de la morphine, est localisée sur une muqueuse, la muqueuse gastrique‘par exemple. (Cas de MM. Grasset et Carrieu, in Semaine médicale, n° 10, 1885.)
J'ai peut-être un peu insisté sur cette action combinée de deux alcaloïdes faits en apparence pour s’aider l'un l’autre sans inconvénient pour le malade, mais j’ai pensé qu’il était utile de le faire pour prévenir les dangers résultant d’une médication basée sur des idées physiologiques erronées.