LE DÉVELOPPEMENT ET L ACTION DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
dans le sens de Taptitude aux afi'aires el à la kitle pour la prédominance économique ne va pas sans de légères ombres au tableau.
Voici d'ailleurs comment les signale M. Larcher, professeur à l'Ecole de droit d'Alger ^ :
« L'Algérien a perdu certaines des plus précieuses qualités du » Français. 11 se signale avant tout par une choquante étroitesse )) d'esprit, se manifestant surtout par la très haute opinion qu'il a » de lui-même..., il est d'une incroyable intolérance..., il lui man- » que totalement la notion de l'intérêt général; quand il discute )> une question, ilse place exclusivementau point de vue de son inté- » rèt personnel ou de Tintérêt de son çof, car l'Algérien paraît avoir » emprunté cette institution à la race autochtone... Quelles que » soient les réelles qualités de l'Algérien, il est plus qu'exagéré de » le déclarer supérieur au Français de la mère-patrie ; il lui manque » ces nobles idées, généreuses et libérales, cet amour de la chose » publique, qui sont la force et la gloire de la France ».
Il était nécessaire, d'ailleurs, pour le développement de l'Algérie, que ce fussent les questions concrètes qui tinssent la première place dans les préoccupations publiques.
Quelle que soit la modification subie par l'esprit français en Algérie, il faut bien constater que rien ne ressemble plus à une commune française qu'une commune algérienne, et il est intéressant de noter à ce sujet l'impression d'un étranger impartial assistant à la réunion d'un conseil municipal algérien : « Les formalités » et la manière de procéder, la nature des affaires à traiter, sans » parler de la physionomie et de l'accent des conseillers, donnait » l'illusion que ce village était aux environs de Marseille ou de » Cette plutôt que dans une colonie africaine » -.
On retrouve chez le colon la finesse et la bonhomie sceptique du paysan français, doublées d'une audace plus grande, acquise au cours de l'existence plus rude et plus mouvementée. Mais cette population française importée a gardé les qualités de ces provinciaux français qui sont, « avec tous leurs défauts, le vrai nerf de la » France, la force vive qui la maintient au premier rang des na-
' Larcher, Traité élémentaire de législation algérienne, t. I. Paris, Rousseau, et Alger, Jourdan, 1903.
^ J.-E.-C. Bodiey, La France,- Essai sur Vkisloire et le fonctionnement des inslitutions politiques françaises. Paris, Guillaumin, 19U1, p. 18.
» lions, en dépil de Loules les folies, gouvernemenlales ou antres, » qui se commellenl dans la I)elle capitale » *.
A côté des colons français figurent les Espagnols et les Italiens : mais si le nombre de ces derniers est important, il n'en est pas de même de leur place dans la vie économique du pays : ils sont en général confinés dans des métiers manuels et ne concourent à l'œuvre commune qu'en fournissant une main-d'œuvre abondante. Il faut mentionner cependant dans la colonie italienne quelques riches familles, établies depuis longtemps, ayant conservé des attaches avec leur pays d'Drigine, mais ayant néanmoins contracté des alliances en Algérie et fondé divers établissements de commerce d'une réelle importance.
Mais à côté des Espagnols et des Italiens, il faut faire une place à part aux Maltais, qui constituent un groupe doué de caractères particuliers. Les Maltais, nombreux surtout dans la région de Bône, sont en général très francisés, et la consonnance italienne de leur nom rappelle seule leur oi'igine. Beaucoup s'adonnent à la culture maraîchère aux environs des villes. xMais un grand nondjre d'entre eux ont embrassé des professions commerciales et s'y distinguent par leur entente des affaires, leur sobriété, leur économie, leur ardeur au travail. Certains ont acquis des fortunes considérables; beaucoup tiennent une place importante dans le commerce algérien et montrent pour les opérations de banque un goût et des aptitudes tout particuliers. Tous ces éléments européens ont iKailIcurs fusionné entre eux dans une large mesure pour constituer une population analogue à celle du Midi de la France, assez remuante et loquace, aimant les manifestations extérieures et la parade, mais dans l'ensemble travailleuse, souple, intelligente et active, gagnant pas mal et dépensant à l'avenant.
II. Caractères cconomifjiips di- rintln/inc : Ara/trs, Knl)i/h'<,
Mozahites.
Nous connaissons l'iMiropéen. .Nous savons ipiel est son (\iractère et son mode daclivilé; nous connaissons les moyens dont il dispose pour réussir, à défaut du capital généralement absent. Il faut maintenant connaître le milieu indigène dans lequel il se meut, avec lequel il va se trouver en contact et en concurrence.
' liodley, op. cit.
6 LE Dlh'ELOF'PEME.XT ET l" ACTION DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
Il fautclisLinguer trois groupes dislincts :les Arabes, les Kabyles, les MozabiLes. L'Arabe proprement dit, descendant des conquérants sémites de l'Afrique, est rare. La race arabe a été fortement mélangée d'éléments kabyles et il est difficile de la distinguer ethnologiquement. Pratiquement, l'indigène qui se dit arabe est celui qui mène la vie de pasteur, ou de cultivateur, d'un bout à l'autre de l'Algérie, les deux ilôts de la Kabylie et du Mzab exceptés. Si le rôle de l'Arabe pris individuellement est faible, son im|)ortance n'en est pas moins considérable en raison du nombre de ses représentants.
« Dans la région montagneuse, l'indigène est le principal, sinon » le seul éleveur du gros bétail... C'est lui qui produit ce fonds » annuel de 1.150.000 têtes de gros bétail qui, avec les chevaux, » les mulets et les ânes, représente une valeur mobile d'au moins » 50 millions de francs. Pour les Hauts-Plateaux, où la colonisa- » tion européenne s'implante plus difficilement, l'actif des Arabes » nomades avec leurs troupeaux transhumants composés de 15 à » 16 millions de têtes de moutons, chèvres, chevaux, ânes, cha- » meaux, atteint encore annuellement une valeur, comme alimen- » tation de trafic, de plus de 100 millions... Enfin l'indigène pro- » duit annuellement 15 à 16 millions de quintaux de céréales )) représentant une valeur de près de 200 millions de francs, quand » les Européens récoltent à peine 3 millions de quintaux » '.
Au point de vue économique, il est caractérisé par la faiblesse du capital d'exploitation et l'irrégularité des récoltes, qui le place dans des alternatives d'abondance et de disette que son imprévoyance ne lui permet pas d'atténuer.
Le rôle des Kabyles au point de vue économique est tout à fait différent. Cantonnés dans leurs montagnes, d'où ils ont vu se succéder les conquérants de l'Algérie, ils ont formé un bloc inaccessible à l'intrusion européenne. La propriété privée et morcelée qui existe en Kabylie a permis aux habitants de conserver leur coin de terre et d'y continuer la culture qu'ils avaient toujours faite. Travailleurs et intelligents, désireux de s'instruire et de progresser, ils arriveront sans doute à former un noyau de producteurs et de consommateurs qui comptera dans la vie économique du pays. Ils fournissent une main-d'œuvre volante comparable à celle que
' Lecq el Rivière, Manuel de l'a^riculleur algérien. Paris, Ghallamel, 1900.
EÎV ALGIÎRIE
consUluenl aux environs de Paris les Bretons et les Belges qui viennent en été faire la moisson. Les Kabyles ont des vertus d'écononnie qui manquent à l'Arabe et ils ont su se défendre seuls contre l'usure qui se pratique seulement de Kabyle à Kabyle.
Enfin le Mozabite apparaît en dernier lieu avec une figure très intéressante. Le Mozabite possède au Mzab une terre, une maison, des femmes. Mais il abandonne tout cela sous la garde d'un vieillard et va s'élalijir dans une ville d'Algérie : Alger, Bônc, Guelma, Souk-Abras, pour y installer un commerce. A Alger, beaucoup de boucbers sont Mozabites. Mais leur commerce préféré est celui des tissus, qui forme généralennent la base de leurs opérations. A celuilà viennent s'en joindre d'autres, et noiainmentle plus profitable de tous : l'usure. Le négociant mozabite achète des immeubles, s'installe dans un magasin; il a son compte dans une banque et sait se servir de son carnet de chèques. De loin en loin, tous les deux ou trois ans, il ferme sa boutique, il prévient ses voisins que les valeurs souscrites par lui seront payées chez tel corréligionnaire et il s'en va au Mzab retrouver sa famille. Il y reste trois mois, six mois, un an, puis vient l'eprendre ses afîaires généralement fructueuses. Le Mozabite est considéré comme l'indigène le plus sérieux en atfaires; et il ajoutera volontiers sur ses eifels de commerce, au-dessous do son nom, la mention: négociant tnozabite à tel endroil, comme une référence de solvabilité.