Caraclrres économiques de risraclite
A côté de l'Européen et de l'Indigène, ou plutôt entre les deux, apparaît l'Israélite, décrié par les uns, vanté par les autres, en général peu aimé. L'Israélite se diversilic suiviinl des types qui varient à l'infini et rc[)résenlent tous les degrés de la civilisation, depuis l'état qui le rapproche de la situation sociale de l'Iniligène jusqu'à celui qui le met au contraire identiquement sur le même pied que l'Européen. On trouvera dans rertaines petites villes, à Guelma notamment, le .luif indigène vêtu à l'orientale el menant une vie sordide, loi (ju'il était au moment de la conquête et tel qu'il existe encore au ALiror. (in trouvera au contraire dans les villes du littoral le riche négociant israélite, (pie rien ne distingue de l'Européen, qu'il rencontre en alVaires on dans los assemblées électives, où il tient sa [ilace.
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Le rôle de l'Israélite est considérable en Algérie el on doit reconnaître qu'il est de première nécessité. Malgré la diversité des types extérieurs constatés, on trouve chez presque tous les représentants de celte race les mêmes caractères généraux : intelligence vive et rapide, instinct des affaires, amour du travail, sobriété, économie, et, ajoutent ses adversaires, manque de scrupules. Il faut noter un autre trait, qui est l'absence de goût pour les choses de la terre. L'Israélite est commerçant, homme d'alfaires, homme de loi, parfois fonctionnaire, mais jamais agriculteur. Quelles que soient les particularités secondaires de leurs tempéraments particuliers, les Israélites présentent encore ce caractère commun d'une aptitude très grande à amasser de l'argent : M. Demolins les classe dans le type « plus apte à gagner de l'argent qu'à le dépenser ^ ». Or cette particularité de constituer des réserves d'argent était spécialement importante dans un pays comme l'Algérie, et on peut dire dans tout pays musulman. Ce qui caractérise en effet, au point de vue économique, la population musulmane, c'est l'imprévoyance qui fait succéder aux folles dépenses des périodes de misère complète. L'Israélite placé à côté du Musulman, joue en quelque sorte le rôle de régulateur. Dans les moments d'abondance, quand le Musulman dépense sans compter, l'Israélite est là, qui profite de ces dépenses et amasse des réserves. Dans les années de disette l'Israélite prête au Musulman les sommes dont il a besoin, en lui faisant, bien entendu, payer ce service.
D'ailleurs au Maroc, c'est-à-dire dans la région où la vie musulmane a le plus gardé ses caractères propres, les Israélites forment de véritables colonies; si les Musulmans avaient pour eux l'aversion qu'on leur prête, rien ne les empêcherait d'expulser les Israélites mais ils s'en gardent bien, car ceux-ci leur sont indispensables. Ce rôle qu'ont toujours joué les Israélites dans les pays musulmans, ils l'ont joué en Algérie. Leur sobriété, leur économie leur ont permis, dans bien des cas, de vendre à des prix inférieurs à ceux qu'exigeaient leurs concurrents français, d'où une vive jalousie de la part de ceux-ci, et une haine latente contre l'Israélite. Cette disposition d'esprit devait faciliter l'explosion de l'antisémitisme, dont la venue de quelques politiciens fut l'occasion. On connaît les événements qui se succédèrent dans diverses villes d'Algérie -; pillage
' A-l-on intérêt à s'emparer du pouvoir? p. 299. Paris, Firmin-Didot. ' V. Reinach, Histoire de l'affaire Dreyfus, t. III, pp. 277-282.
des magasins juifs, engagements pris de ne rien leuraclieler, bagarres dans les rues, etc. Ce mouvement, commencé par des politiciens, appuyé par les commercanls concurrents, se trouva formidablement aggravé par l'entrée en scène de la lie de la population des villes, qui vit dans tous les ports méditerranéens du travail exécuté sur les quais et ne pouvait manquer cette occasion de désordres.
La partie sérieuse de la population se ressaisit rapidement : si on n'avait pas élé fâché, au début, de voir molester les Juifs, on se rendit compte rapidement que tout le monde perdait à ces troubles; les magasins chrétiens devaient fermer aux jours d'émeute comme les magasins juifs, et les hiverneurs délaissaient un pays aussi agité. Le mot d'ordre fut bientôt le retour au calme.
IV. Structure de la vie économique en Algérie ; le crédit par les particuliers ; crédit coimnercial et crédit agricole.
Connaissant maintenant les hommes, examinons comment va s'organiser la vie économique dans cette masse d'indigènes au milieu de laquelle s'insèrent et se meuvent les autres éléments que l'on vient de passer en revue.
il faut tout d'abord remarquer que l'Algérie doit être considérée au point de vue économique comme formée de bandes perpendiculaires à la mer, aboutissant à un [)ort. ()ran est le débouché de la province presqu'enlière ; Alger de même, car le petit port de Dellys ne dessert qu'une région très limitée. E>ans le département de Constantine, au contraire, les porls sont plus nombreux; Bougie dessert une région et Djidjelli une autre; Philippeville est le port de Constantine; Bône dessert la région comprise entre Guelma, Souk-Ahras, Tébessa et Aïn-.Mokra. On considère généralement les trois régions du Tell, des llauls-lMaleaux ft du Sahara : ces trois régions existent bien au point de vue physique, mais il faut se lîgurer l'Algérie comme une série de bandes pei'pendiculaires à la mer et comprenant utie tranche de Tell, une tranche de conlreforls montagneux, une tranche de Ilauts-IMateaux et une tranche de Sahara. C'est dans chacune de ces grandes bandes que la vie économique s'organise. La conquête a commencé par les villes de la côte et c'est, bien enlendu, le commerce tpii a domim'' d'abord. Los premiers colons sont des trafiquants qui viennent appoi'ler leur marchandise, car le premier rôle qu'on assigne à une colonie est
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en effet de servir de débouché aux produits métropolitains. Puis après le commerce vient Fagriculture; les fermes et les villages se créent, la propriété européenne avance vers l'intérieur et le commerce la suit. Mais tous ces colons, tous ces commerçants, pauvres pour la plupart, ne peuvent vivre et prospérer que par le crédit et comment la vie économique a-t-elle pu se dessiner?
Il faut distinguer entre le crédit commercial et le crédit agricole. D'une façon générale le crédit a pour objet de mettre à la disposition du commerçant peu fortuné les moyens nécessaires pour lui permettre de vendre une marchandise avant d'en avoir lui-même 2)ai/é le prix d'achat, de façon à lui permettre de payer le prix d'achatau moyen du prixde vente. Le négociantde gros confie au petit négociant une marchandise payable à 90 joints; entre le moment de la vente et celui du [)aiement, le négociant de détail aura vendu assez de marchandise pour payer son prix d'achat. Ce crédit sera d'autant plus nécessaire que le pays sera plus neuf. En effet, les commerçants qui vont s'établir dans la colonie naissante sont des gens entreprenants; il faudra leur confier des marchandises qu'ils iront écouler dans l'arrière-pays et ne pourront payer qu'ensuite : eux-mêmes seront parfois obligés de faire crédit à leurs clients. Bien entendu, un tel commerce n'ira pas sans déchets. Les clients et les marchands ne sont pas toujours d'une honnêteté parfaite et il y a des risques assez forts : mais les bénéfices sont en proportion.
Ce crédit s'organisera tout d'abord parle commerce. Le commerçant de gros établi sur le littoral fera crédit au marchand établi dans les villes de l'intérieur. Ce marchand, en général, n'aura pas un commerce restreint; il vendra au contraire nn nombre très considérable d'objets différents, d'un assemblage parfois un peu bizarre. On trouve comme énumération des qualités d'une maison de commerce algérienne : maison de gros et demi-gros, épicerie et comestibles, droguerie, mercerie et parfumerie, escompte, recouvrements, manufacture de tabac. Un autre négociant d'un port de l'Algérie présente l'intitulé suivant: bois et matériaux de construction, chaussures, sabots et galoches, meubles, farines et semoules, transit, commission, représentation. On voit la variété des opérations traitées dans un même magasin. C'est un fait intéressant à signaler que cette universalité du commerce naissant, qui se spécialise à mesure que le développement économique s'accentue, pour
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finir par s'universaliser à nouveau avec le grand magasin, qui correspond à un élat écononnique supérieur.
Le commerçant vendant une foule d'objets différents, on s'adresse à lui pour des causes nombreuses. Il a dès le début une clientèle double : celle des colons établis aux environs qui s'adressent à lui pour leur consommation personnelle et celle des marchands de moindre importance qui font chez lui leurs ap[)rovisionnemenls. Xi l'une ni l'autre de ces catégories de clients ne sera en mesure de payer comptant. Le colon n'a en effet d'argent qu'au moment de la réalisation de sa récolte; en attendant ce moment, il faudraqu'il vive sur le crédit. Quant au petit marchand qui vendra à la fois des denrées alimentaires, de l'épicerie, des tissus, des ustensiles de ménage dans un petit village en création, il ne pourra, lui non plus, payer la marchandise achetée que quand il l'aura lui-inème revendue. D'où nécessité du crédit pour les deux; un peu plus long pour le colon, un peu plus court |)Our le marchand de détail.
Le marchand en gros que nous prenons comme point de départ, installé dans une ville du littoral, sera forcément amené à faire du crédit. Il y a tout intérêt: pour conserver la clientèle du colon, qui annuellement réglera tout d'un coup sa dette avec les intérêts accumulés, et pour conserver celle du petit commerçant de l'intérieur, dont les affaires vont se développer à mesure que le pays s'enrichira et qui constitue en somme une sorte d'agent pour le gros marchand auquel il fournit des débouchés nouveaux. J^e commerçant est donc forcé de faire du cnnlil. De faire du crédit à faire de la banque, il n'y a qu'un pas, et il est bientôt franchi. Le petit marchand de l'intérieur, qui vend à terme tui-mêine, va se faire souscrire des billets par ses propres clients : il viendra les ofVrir au marchand du lilloral en paioinonl de sa dt'ltc. VA ce ilernier aura tout int(''rèt, pour se couvrir de ses avances, a escom[)tt;r ces valeiu's. à un taux nalurellement très élevé, cl en faisant son choix parmi celles (pi'on lui [)rt'sen[e. \K' ronimci-çani, il deviendra donc escompteur. Mais il ne s'en tiendra généralement pas là. (le commerçant aura des fonds disponibles à certains moments : il cherchera un emploi à ces sommes, et cet emploi consistera souvent à faire des avances à certains de ses (•li.Mit>. «Iciix ri en effet, lorsqu'ils viennent à la ville faire leurs commandes, vont causer avec leur fournisseur habituel, lui raconter leui's alfaires et parfois solliciter
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son aide pour telle ou telle allaire: celte aide sera souvent accordée: parfois pour profiler d'une bonne occasion, parfois pour tirer d'embarras un débiteur malheureux qu'il importe de soutenir pour lui permettre de se libérer un jour. C'est ainsi que le commerçant va devenir un banquier. Il mettra à la disposition de ses clients, non plus seulement les objets nécessaires à la nourriture, à l'habillement, à l'outillage, mais encore l'élément primordial de toute entreî)rise, le capital. Il vendra, parmi beaucoup d'autres denrées, l'argent.
C'est dans ce rôle que vont exceller l'Israélite, le Mallais, pour la population européenne; le Kabyle ou le Mozabile pour la j)opulalion indigène, sans qu'il y ait d'ailleurs de règle fixe à cet égard, chacun d'eux ne considérant que la solvabilité de l'individu auquel il a à faire, quelle que soit son origine.
Le Maltais au milieu de son magasin de denrées, l'Israélite dans son entrepôt de céréales, le Kabyle ou le Mozabite au fond de leur boutique de tissus écouteront d'un air sceptique ou imperturbable les demandes et les explications de leurs solliciteurs et après des discussions sans fin sur les sommes, le taux et l'époque de remboursement, finiront par accorder l'avance sollicitée.
Ce sont ces commerçants sobres et laborieux qui accumulent patiemment des sommes parfois fort importantes, qu'ils remettront ensuite dans la circulation sous forme de prêts. Ce sont, pour l'opinion publique, des usuriers, avec ce que le terme implique de défavorable. Ce sont, au point de vue économique, des facteurs puissants de production de richesse. Leur expérience, leur prudence, le choix judicieux de leurs emprunteurs en feront d'utiles auxiliaires pour le développement économique du [tays.
Ce sont d'ailleurs les seuls qui puissent faire ces avances. Aucun organisme ne peut les remplacer, même les institutions de mutualité. Et la raison en est fort simple. Le devoir d'un établissement de crédit mutuel, quel qu'il soit, est de mesurer strictement le crédit à la surface que présente l'emprunteur. Cetétablissement pourra bien tenir compte, dans une certaine mesure, des qualités morales ou professionnelles de cet emprunteur. Mais il ne pourra jamais lui avancer tout d'un coup une somme relativement considérable en vue d'une entreprise nouvelle. Les dispensateurs du crédit hésiteront toujours devant uuq telle mesure qui engagerait gravement leur responsabilité en cas d'insuccès.
Celle considération n'existera plus pour l'usurier, s'il estime que l'un fies individus qu'il commandite a les qualités nécessaires pour réussir. Il pourra d'ailleurs le surveiller de très près, si, comme il arrive généralement, il est son fournisseur en même temps que son banquier.
Enfin le bénéfice qu'il retire de l'airaire lui permet de courir quelque risque. Il prélèvera, à vrai dire, sur le résultat de l'opération une part un peu forte, mais il n'en résultera pas moins une alfaire nouvelle mise sur pieds, dont un grand nombre de personsonnes pourront bénéficier. 11 est facile de préciser ceci par un exemple :
Supposons tel petit commerçant installé dans un village et vendant mensuellement pour 500 francs de marchandises. Supposons qu'il aille trouver une banque mutuelle et lui dise : « Je fais 500 fr. d'affaires par mois. Mais si j'avais deux chevaux et une voilure et qu'il me fût possible de faire la tournée des villages environnants, qui manquent de tel ou tel article, je ferais facilement 1.000 francs d'affaires par mois. Seulement il me faut une mise de fonds de 2.000 francs environ pour acheter le cheval, la voiture et le stock des marchandises nécessaires. — Quel est votre actif? dira la Banque. — Je n'en ai pas, répondra le marchand. Mon magasin est simplement loué au mois; je n'ai que le stock de marchandises strictement nécessaire pour la vente d'un mois, soit 500 francs, dont je n'ai payé que le quart; je dois le reste ù X.... i|ui est mon fournisseur. — Dans ces conditions, l'opération est impossible, répondra la Banque mutuelle ».
Sur cette ré()onse, le marchand va trouver X... et lui expose l'affaire :
« Cela peut se faire, répondra X... Je vais acheter le cheval et la voilure à mon nom ; tu t'engageras à me les rendre aussilOl ()ue je l'exigerai. Je te fournirai la niarcliandist> t|uc tu pi'cndras la veille de la tournée, et tu me paiei'as aussitôt après ton reloiu". soit en argent, soit par les billets de h's clients, (jur je t'esctimpterai au taux de 10 p. 100 ». L'all'aire se fera sur ers bases. .\... prélèvera un bénéfice excessif, c'est vrai ; nuiis les villages seront desservis, et le commerçant gagnera un peu plus.
Dans d'autres cas encore, ces prêteurs jouent un rèlr inipurlanl : c'est quaiiil il s'agilde lotirnir ili's l'iiiuls à des individus ayant fait une [ii'emière fois de mauvaises atî'aii'es. Aumuie banque ne cou-
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sent à leur avancer de fonds. Seront-ils donc privés de tout espoir de se relever, de faire une nouvelle tentative pour améliorer leur situation? Oui, s'ils n'ont que la grande Banque ou la Banque mutuelle. Mais ils ont le [)rèteur en question, « Mon papier'' est mauvais, disait un assez important négociant en denrées coloniales; on me le refuse dans les banques parce que presque tous mes clients sont des faillis concordataires. On a un préjugé contre eux. Je ne travaille qu'avec eux, et cependant je gagne de l'argent : jamais on ne vend aussi cher qu'à l'indiviilu qui vient de faire faillile ». C'est un point de vue. Mais il est évident qu'eti faisant du crédit à ces commerçants malheureux, il leur donnait une chance de se tirer d'ad'aire.
Si le crédit commercial, nous l'avons vu, a son utilité pour permettre au commerçant d'acheter la marcliandise avant d'en avoir touché ce prix, il n'est pas moins nécessaire à l'agriculteur pour lui permettre (\e faire des dépenses qu'il paiera avec le pinx de vente de sa récolte.
On voit de suite les différences que présenteront les deux modes de crédit : alors que le commerçant, dans le laps de temps de 90 jours, aura récupéré son prix d'achat, il faudra à l'agriculteur 6 ou 9 mois pendant lesquels il devra avancer de l'argent à la terre en semailles, fumures et façons, avant de vendre ses produits. Ce besoin d'argent devait donc se faire sentir- d'abord chez les Indigènes, dont l'imprévoyance augmentait l'infériorité à ce point de vue, et ensuite chez les colons, généralement dépourvus de capitaux.
Nous avons essayé ailleurs de montrer les divers besoins du colon ^ et de distinguer d'abord ceux qui résultent d'événements accidentels comme il s'en produit fréquemment en Algérie, ensuite ceux que l'on peut considérer comme normaux et qui se divisent en trois catégories :
1° Le crédit destiné à l'amélioration et à l'extension de la propriété;
2° Le crédit destiné à la préparation de la récolte;
' Le mol « papier » est pris ici dans son sens technique de banque et signifie par conséquent « les traites tirées par moi sur mes clients ».
'^ Sur ce point, v. Philippar, Conlrib. à l'étude du crédit agricole en Algérie, p. 59-
^ Philippar, ibid., p. 29G et suivantes.
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3° Le crédit destiné à permettre d'attendre la vente.
La première catégorie d'opérations ne peut être réalisée évidemment que sous forme d'aiïaires à long terme et relèvent plutôt du crédit foncier que du crédit agricole proprement dit. Le troisième mode de crédit ne peut trouver sa raison d'être que dans des circonstances impliquant des difficultés d'écoulement qui ne se produisent que dans les années de surproduction. Si la question s'est posée en Algérie ces dernières années avec une certaine acuité, elle n'avait pas, au début de l'occupation, l'importance qu'elle a prise depuis. Mais le second mode de crédit est celui qui devait se présenter chaque année avec une régularité absolue, tant pour l'indigène qui avait dissipé le produit de la récolte précédente et n'avait plus de ressources pour attendre la récolte suivante, que pour le colon européen, obligé par les besoins d'une culture perfectionnée de faire des avances à la terre, tout en consacrant à l'amélioration de sa propriété les ressources lui provenant de l'année antérieure. L'indigène devait forcément avoir recours à l'usurier dont les excès ont été si souvent dénoncés; quant au colon européen, il avait généralement recours au « crédit de campagne » consenti pour une durée de 6 à 9 mois, au moment des labours, pour être remboursé après la récolte. Nous avons exposé ailleurs ce mode de crédit ' et montré comment il était imposé aux banques. Mais ces capitaux, dont les agriculteurs et les viticulteurs surtout avaient si grand besoin, qui pouvait les leur fournir? Los agriculleurs diu^ent agir comme l'avaient fait les marchands de l'intérieur, et leurs premiers banquiers furent leurs fournisseurs. Le colon qui entre le mois de janvier et de juin avait besoin de fonds, s'en allait trouver le gros négociant de la cote qui chaque année lui achetait sa récolle, et lui demandait une avance sur la moisson future. L'autre la lui consentait plus ou moins volontiers, à des conditions plus ou moins avantageuses, suivant les perspcclivos de l'année et le cours des céréales. De même, le viticulteur s'adressait aux négociants en vins, de même l'éleveur au marchand de bestiaux. Le prèleui" avait intérêt souvent à consentir l'avance pour s'assurer la niarciiandise dont il avait besoin et parfois dans des conditions déterminées d'avance. De même que le marchand venait trouver son vendeur habituel, le colon venait trouver son acheteur ordinaire et obtenait
' Ibid., p. 'Jl el suivantes.
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de lui les avances nécessaires pour allendre la récolte prochaine. Là encore le prêteur particulier, se basant sur la connaissance qu'il avait de l'emprunteur, rendait des services qu'il était à peu près le seul à pouvoir rendre. Le président d'une société de crédit mutuel agricole disait lui-môme : « Nous recevons la visite de petits colons qui viennent nous demander de l'argent. Nous leur offrons 500 fr. ou 1.000 fr. à G p. 100, parce (pie nous estimons que leur situation ne comporte pas davantage. — Nous trouvons 3 ou 4.000 francs dans les banques au même tau.x, répondent-ils. — Et ils retournent dans les banques ou à leur prêteur ». C'est qu'il y a une différence entre le commerce qui comporte un risque, et l'institution plus ou moins philanthropique qui n'en admet que de fort atténués.
Il y a lieu d'insister sur le rôle joué ainsi au point de vue du crédit par les particuliers, à la fois commerçanls et banquiers, dénigrés souvent par leur propre clientèle, mais dont l'importance économique mérite d'être très nettement reconnue et mise en lumière, sans toutefois qu'il y ait lieu d'aller jusqu'à les proclamer philanthropes, suivant une appréciation que rapporte M. Colin '.
Un double mouvement va donc s'établir dans chacune de ces longues bandes parallèles qui s'étendent perpendiculairement à la mer : mouvement des capitaux, allant de la mer vers l'intérieur, mouvement des marchandises venant de l'intérieur au littoral. Tous ces commerçants, installés sur les villes du littoral, seront le point de ravitaillement au point de vue des fonds comme au point de vue des marchandises. Mais ce mode de crédit par les particuliers ne suffira pas longtemps au développement d'une colonie naissante : les ressources des commerçants ont des limites et leurs fonds disponibles seront vite épuisés. Il faudra que les banques, avec les ressources énormes de la société anonyme, viennent leur prêter leur appui et leur fournir la réserve de leurs ressources financières. Leur intervention d'ailleurs ne fera pas disparaître la structure qui vient d'être décrite : elle viendra la fortifier en lui apportant les moyens d'augmenter son action en puissance et en étendue, de pousser sa pénétration de plus en plus loin de la côte.
Nous avons étudié ailleurs - et dans ses détails, le développement de chacun des établissements financiers de l'Algérie, mais l'ensem-
' Colin, Quelques questions algériennes (L'usure et la loi du à avril 1898). Paris, Larose, 1899.
- Conlrib. à l'élude du crédit agricole en Algérie.
ble de tous ces établissemenls a suivi lui-même une marche générale qu'il est intéressant de considérer dans son ensemble et qu'on peut diviser en trois périodes :
1" La période de la Banque commerciale de 1851 à 1880;
2° La période delà Banque agricole et des Comptoirs d'Escompte de 1880 à 1892;
3° La période de transition de 1892 à 1900;
4° La période des Sociétés de crédit depuis 1900.
V La période de la Banque commerciale 1S.il-1S80.
Le développement économique de l'Algérie ne commence en réalité qu'en 1850. C'est précisément à cette date que fut fondé à Alger un Comptoir National d'Escompte qui, dès le début, pratiqua les opérations d'escompte au taux de 8 "/o- Ce fut en janvier 1851 que fut accordée à l'Algérie la libre entrée en Fi-ance des produits de la colonie. Le 4 août suivant, la Banque de l'Algérie était fondée au capital de 3 millions de francs. C'était en somme une banque d'émission, dont les statuts étaient analogues à ceux de la Banque de France, avec cette différence qu'elle pouvait accepter le papier muni seulement de deux signatures.
Son fonctionnement fut normal et ses oi>éralions se développèrent rapidement. Son rùle fut double : elle avait d'abortl un rùle monétaire à remplir, en remplaçant l'usage de la piastre d'1-^spagne par celui de la monnaie française, et en introduisant l'usage du billet de banque, qui devait nécessairement rencontrer chez les indigènes une certaine résistance. Elle y réussit assez rapidement.
Mais elle avait en môme temps un rùle de crédit à jouer [lar la ])i'atit[ue de plus en plus étendue de l'escompte. Celte branche de ses opérations se développa ra[)idem(Mil ; de S millions peiulanl le premier exercice, les escom[)les atlcignirent 20 millions en IS5i, dépassèrent 100 millions en 18()2, 150 millions en 1870, atteignirent 200 millions en 1871, poiu- arriver à 4 et 500 millions en IH79 et 1880.
Cet accroissement d'alVaires était d'ailleurs corrélatif au développement du réseau; établie à .\lger en 1851, la Banque s'installait à Oran en 1853, Constantine en 1850, Bône en 1858, IMiilippeville en 1875.
Fendant cette pei'iode de 1850 à ISSO. la F.antpie de l'Algérie ne Philippar 2
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demeure pas seule. La Société Générale Algérienne fut fondée en i865. Le Gouvernement Impérial jugeait en effet nécessaire la constitution d'une société destinée à provoquer ou faciliter les opéralions agricoles, commerciales, industrielles; société destinée, d'ailleurs, à jouer un autre rôle plus important encore au point de vue des travaux publics de la colonie. Bien que la société nouvelle fût très absorbée par l'émission en France d'importants emprunts, elle étendait progressivement ses affaires en Algérie. Installée à Alger en 1865, elle ouvrait des succursales à Constantine et Oran en 1868, à Bône en 1869. Les effets entrés en portefeuille, qui atteignaient 4.000.000 fr. en 1867, s'élevaient à 9.500.000 fr. en 1869 et 15i millions en 1871 K
Tels furent les seuls établissements de banque fonctionnant en Algérie de 1850 cà 1880.