C. Compagnie algérienne
Si on jette un coup d'œil sur la carte n° 1, qui indique les villes où se trouvaient ces établissements en 1875, on voit que cinq villes seulement possèdent des établissements de crédit. Sur ces cinq villes, quatre sont des ports. La seule ville de l'intérieur qui ait une banque est Constantine, qui occupe une situation toute particulière par la place qu'elle a prise comme marcbé : c'est d'ailleurs, actuellement encore, la seule ville importante non située sur le
' Les comples rendus de la Société Générale Algérienne à partir de cette date ne donnent plus le montant des opérations annuelles.
lilloral. Les établissements de crédit sont cantonnés sur la côte et n'occupent qu'un seul point de l'intérieur, qui est une ville importante. C'est donc bien la période de la banque commerciale : les banquiers se tiennent confinés dans les villes et se bornent à escompter le papier purement commercial. Ils font seulement le crédit aux gros commerçants dont nous avons parlé plus baut, établis, eux aussi, dans les villes du littoral, et qui se font les banquiers des négociants moins riches établis à l'intérieur.
La colonie n'en est encore qu'à l'âge du commerce; les ports de la côte sont simplement des comploir>> où s'échangent les produits apportés de l'intérieur.
Le rôle de la banque n'est pas encore réellement intéressant. C'est d'ailleurs le reproche qu'on va faire ù la Banque de l'Algérie en 1880, au moment du renouvellement de son jjrivilège. ALVL Thomson et Jacques ont demandé à la commission chargée d'étudier la question, d'imposer au moins à la Banque l'obligation de multiplier ses alfaires avec les colons et le petit commerce auxquels elle ne rendait pas, affirmaient-ils, les services qu'ils étaient en droitd'attendre d'un établissement placé sous la direction et le patronage de l'Etat.
La EJanque de l'Algérie a bien cependant dessiné un effort dans le sens qu'on lui indique, puisque déjà le chiIVre d'affaires a augmenté dans des proportions très fortes que nous avons indiquées plus haut. Il s'est môme trouvé quelqu'un pour critiquer ce brusque accroissement des affaires sociales, hors de proportion avec le développement des transactions commerciales ^ Mais c'est là une opinion isolée, et le sentiment dominant c'est que la Banque doit se mêler plus intimement à la vie économique du pays pour seconder ses elTorts,
\ I. La prriode de la Banque agricole el des CDiiijtloirs d'esco)nple(lSSO-ïSlh>).
Avec 1880 commence l'extension du vignoble algérien. Ce
développement, causé par la crise phylluxériipio française, fut
' M. Clapier, lors des discussions à rAssemhlro luiliunalo des '»'.") i>t 20 mars 1872: <( Les opéralions de banque, de civdil, de papier, vonl toujours en se développant, tandis que les opéralions commerciales restent stalionnaires «. M. Clapier fait remarquer qu'en 18G0 le mouvement commercial de lAlgérie était de2'i.S millions; il avait été eu 186'J de 2G:î millions; cette augmentation c^l bien inférieure à celle qu'avait subie l'émission de la banque.
20 LE DÉVELOPPEMENT ET l'aCTION DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
rapide et considérable. De 1879 à 1899, l'étendue du vigno!>le algérien passe de 20.000 hectares à 138.000 hectares. De 1881 à 1885, l'accroissement moyen du vignoble a été de 10.000 liectares pnr an. De celte circonstance résulta pour la colonie un essor économique considérable, entraînant des besoins de capitaux corrélatifs. Tout le monde voulait de l'argent pour planter de la vigne, et il semblait bien que là fût en efTet l'avenir de l'Algérie \
Or, à ce moment, la Banque de l'Algérie venait d'obtenir le renouvellement de son privilège volé par le Sénat le 22 mars 1880. Ce privilège n'avait été renouvelé que moyennant la condition que la Banque prêterait aux colons une aide plus large que par le passé. Les rapports présentés à la Chambre - et au Sénat ^ le stipulaient formellement.
Le gouvernement était d'ailleurs favorable au développement du vignoble algérien ^; quant à la Banque de l'Algérie, il lui était nécessaire de trouver des sources nouvelles de bénéfices, lui permettant de rémunérer un capital qui venait de s'accroître. Elle s'engagea donc dans la voie du crédit aux cultivateurs. Son moded'aclion fut double : elle fit crédit d'abord directement aux colons; elle agit ensuite par l'intermédiaire des Comptoirs d'escompte.
Son action directe s'exerça d'abord par les crédits de campagne,
' Au sujet de l'engouomenl des Algériens pour la vigne, il esl intéressant de rappeler l'opinion récemment exprimée à ce sujet par M. Marchai à la Réunion d'études algériennes : « On ne pouvait faire en Algérie autre chose que de Tagriculture: il n'y avait aucune industrie; toutes les industries naissantes étaient tuées dans l'œuf, comme telle chocolalerie ou telle stéarinerie que je pourrais citer; de même les distilleries d'alcool. Sitôt qu'une de ces créations fonctionnait dans la colonie, l'industrie de la métropole poussait immédiatement des hauts cris et se plaignait qu'on lui enlevât ses marchés. Alors tout le monde se jeta sur la viticulture». Bull. Réiai. El. Alff., 1904, p. 145.
- " M. le Directeur nous a donné l'assurance formelle que son conseil d'administration et lui étaient d'accord pour le rendre (son concours) de plus en plus accessible au pelil commerce aussi bien qu'aux colons » (Rapport de M, René Brice à la Chambre des députés, déposé le 9 juin 1879j.
' Son administration (de la Banque de l'Algérie), opérant sur un terrain de plus en plus solide, saura, sans se départir des règles de sage prudence qui lui ont assuré un pareil succès, se tenir à la hauteur de sa mission en favorisant, dans la plus larqe mesure possible, lesbesoinsdu pelil commerce et l'essor de l'agricullure... » — (Lucet, Happorl au Sénal, déposé le 2 mars 1880).
' L'entraînement fut vraiment général; le monde ofïiciel, sous toutes ses formes, l'encourageait vivement. C'est ainsi que l'Algérie se couvrit d'emprunts auxquels elle avait été sollicitée, entraînée par un courant exagéré s'ajoutant au courant naturel produit par la hausse du vin. Marchai, Bul. Réun. Et. Alff.; p. 14G.
le mot campagne étant pris ici dans son sens industriel et signifiant le cycle total des opérations relatives à une culture, de la préparation à la récolte. Une fois celte récolte vendue, le cultivateur rembourse, quitte à solliciter de nouveau, quelques mois après, un nouveau crédit pour la campagne suivante. Ces crédits sont réalisables par fescompte de billets à 90 jours, renouvelables pendant une période plus ou moins longue, trois à six mois s"il s'agit d'une opération sur des bestiaux; neuf à dix mois s'il s'agit d'une récolte de céréales ou d'une campagne vilicole. Cette opération n'était d'ailleurs pas une innovation; elle était depuis longtemps pratiquée par les Banques allemandes ' et même par la Banque de France -. L'opération en elle-même n'avait donc rien de critiquable; elle ne commençait à le devenir que quand les crédits n'étant pas remboursés à échéance se renouvelaient indéfiniment, emplissant le portefeuille de papier d'immobilisation. Mais la Banque ne se borna pas à faire des crédits destinés à l'entretien des vignobles ; elle prêta les fonds destinés à leur création •'.
Elle ne se contenta même pas d'agir directement; elle augmenta ses engagements par l'intermédiaire des comptoirs d'escompte.
Ces Comptoirs d'escompte furent des sociétés anonymes, généralement créées au capital de 200.000 francs, parfois avec un cajiital
' V. Lebarbier, Le crédit agricole en Allemagne, l'aris, Bergcr-Levraull.
* Sur ce point v. Convert, Les entreprises agricoles, Paris, iNlasson, ISW, pp. 428 et suiv. L'exemple le plus connu est celui des crédits faits dans la N'icvre par M. Giraud, directeur de la succursale de la Banque de France à Xevers, mais ce n était pas, parait-il, une innovation. « Si le monde agricole avait été mieux informé, écrivait en 1879 M. Emile Damourette dans le Journal d'agi iciillnre praiicfue, il aurait su qu'il ne s'agissait nullement d'une exception. En effet, depuis longtemps, beaucoup de succursales, celles de Normandie entre autres, avaient, dans une proportion plus ou moins forte, admis du papier agricole dans leur porlefeuille... Du reste, je serais tenté d'ajouter qu'il n'y a pas une seule des succursales de la iîantine qui n'ait dans son portefeuille du papier de cultivateur... Si la somme qu'il représente était connue, il .se pourrait bien que les amis de l'agriculture fussent très étonnés». Couvert, p. i:Jn.
' « J'ai connu de braves colons possesseurs dans la plaine ou sur les coteaux de vingt ou trente hectares, dont dix hectares en vignes qui leur donnaient de beaux produits dont ils se contentaient. Mais des agents de la Banque, de loules les banipies, venaient leur dire : Vous n'avez que dix heclares de vignobles et des terres improductives: mettez donc tout en vigne! Le colon ({ui savait ce que coiltail un hectare de vigne avec les frais d'installation, de matériel vinaire, hésitait souvent. Je n'ai pas assez d'avances, disait-il. — Vous en aurez ! On vous avancera de l'argent à 5 ou 6 p. 1(30 au maximum ; vous en retirerez 15 p. UR». Vous serez largement couvert de vos frais et de vos peines, et la propriété vous restera nette l'i bref délai ■•. Marchai, liull. He'tin. El. Algériennes, l'.MJi, p. i i().