L'Alf/ene et la 2'uiiisii
i>. Exposé des iiiolifs cl (lt''|)(\t du pi-ojcl di- loi .i r.\ss('iid)l(''c Lt^i^islalive par I^oidd. iiiiiiislrc des linanccs ; di'pi'il du rap|)in-| par Benoisl d'A/.y 11- ;{i jiiillci iS,")i ; dt'( l;iraliiiii d'iiri;i'iiti'. disciis'iidii <' adoption le /j aoi'ii iS.")!.
savoir s'il était toujours disposé à intervenir dans les mêmes conditions, avnil l'clnsc', estimantsa surveillance inefficace hors de France.
Dans le rap[)oi't déposé sur le projet de loi, Bonoist d'Azy rappelait les services rendus pai- le Comptoir. Malgré son taux d'escompte de 8 0/0, il avait dû refuser 700.000 à 800.000 fr. d'escompte, par suite de l'insuffisance de ses capitaux. C'était la preuve que si l'institution était utile, elle n'était pas suffisante. L'intervention de l'État se justifiait dans un but d'intérêt général, « analogue au concours accordé aux chemins de fer. » La loi était adoptée le 4 août 1851, approuvant les statuts de la Bancjue dont les dispositions essentielles étaient les suivantes :
La Banque était créée au capital de 3 millionsde francs, divisé en 6.000 actions de 500 francs, nominatives ou au porteur. La moitié des actions devait être émise immédiatem(uit. Une avance de 1 000.000. fr était consentie par l'État, qui recevait en garantie 2.000 actions de 500 fr. dont le ministre des finances pouvait au bout de trois ans, demander l'emploi pour le remboursement de l'avance faite.
L'État devait recevoir un intérêt de 3 0/0 après que les actionnaires avaient eux-mêmes reçu 4 0/0.
Les opérations de la Banque comprenaient :
L'escompte du papier de commerce à deux signatures ;
Le recouvrement des effets de commerce ;
Les avances sur certains titres ;
La conservation des valeurs et lingots ;
Les dépôts en compte-courant.
Enfin la loi conférait à la Banque, pour 20 années.
c'est-à-dire jusqu'en 1871, le privilège d'émission de billets au porteur de 1.000 fr., oOO fr., 100 fr. et oO fr.
Le montant de l'émission était laissé à l'appréciation du Conseil d'administration, sous réserve de la limitation suivante: suivant la formule empirique qui voulait que l'encaisse d'une banque d'émission représentât au moins le 1/3 de ses exigibilités immédiates, le montant de l'émission, augmenté du montant des dépôts, ne devait pas dépasser le triple de l'encaisse métallique. De plus, l'excédent des dettes de la Banque(Billets 4- Dépôts), sur son encaisse, ne devait pas dépasser le triple de son capital. Enfin, le taux maximum de l'escompte devait être fixé à 6 0/0. Le Directeur était nommé par le ministre des finances.
La discussion fut peu importante : Levavasseur critiqua l'intervention de l'Etat, et Sainte-Beuve la limitation du taux de l'escompte. Ce n'était là qu'objections de principe, émises par des libéraux désirt'ux d'affirmer leurs convictions, et qui n'empêchèrent pas l'adoption du projet, par 552 voix contre 32.
Ou voit combien ces dispositions se rapprochent de celles de la Banque de France ; une seule différence capitale : la Banque de l'Algérie n'exigei'ait que deux signatures an lieu de trois. iMais en dehors de cette concession faite aux conditions économiques ambiantes, l'organisation de la nouvelle banque d'émission s'écartait peu de celle tle la Baïuiue d'émission i\c la inéti'opole. Les raisons qui s'opposaient à rétablissciiu'iil de la Haniiiie île France en Algérie e! (piOii a indiiiuccs plus haut, étaient également valables contre cette organisation nouvelle.
C'était à cette même époque (jue la loi du 11 juillet 1851 créait les trois banques coloniales de la Martini-
que, (1(3 la Gua(Jel()upo et tlo la lU'uniioii. On sait(ju(^ leiii* création est intiiiiomcnL liée à l'abolition tj(î Tesclavage dans les possessions françaises et (jne lenr capital fut formé par une fraction de l'indemnité octroyée par l'Etat aux colons auti'efois pro[)riétaires d'esclaves. Mais ces nouvelles banques d'émission étaient pourvues d'un mode de crédit nouveau, le prêt sur récoltes pendantes. « Il se « trouva que cette initiative hardie d'Etat, confiant à une « seule banque des opérations de crédit ordinairement (( séparées et inventant un nouveau contrat de gage, « réussit pleinement » (1).
On ne crut pas devoir adopter pour la Banque de l'Algérie des mesuresaussi hardies. D'ailleurs, comme on l'a fait remarquer (2), il n'y avait pas alors de culture assez riche, exigeant de gros déboursés, mais rapportant par contre de beaux bénéfices, pour que le système conçu pour les vieilles colonies pût s'appliquer à l'Algérie. Mais on aurait peut-être pu trouver une autre combinaison. Oncréait une banque d'émissionet d'escompte làoùil eût fallu une banque de crédit ; on installait dans un pays neuf une institution de pays riche et déjà vieux : toutes les difficultés que rencontra la Baïujue par la suite provinrent en partie de cette contradiction.
La première période de fonctionnement de la Banque de l'Algérie fut, au point de vue statutaire, d'une correction parfaite, et le développement de l'institution fut rapide ; créée avec une émission de 1.050.000 fr. seulement, sur un capital nominal de 3.000.000, la Banque
1. Deiiizet, Essai sur les banques coloniales, Paris 1899 (Tlièse docl).
2. r'ranconie. Transformation des banques coloniales : Banque de l'Alf/erie. Ouest. Diplnm. et Col., iqoa, p. 280.
tl'Algério a vu le iiionlaiil de ses esconiples nlleindre à la fin du premiei' exercice, une somme de 8.760.000 fi'. pour 1:2.000 effets (I). A l'expiraliou de la deuxième année, les escomptes se trouvaient presque doublés, et, suivant une mesure ascendante, enlevant à la piastre d'Espagne, [)res((ue seule agréée pai' les indigènes, la faveur dont elle jouissait depuis des siècles, le billet de banque était définitivement et couramment iidmis dans le règlement de toutes les opérations.
Le chiffre des escomptes s'accroissait sans discontinuité, atteignant les chiffres suivants :
78.300.000 fr. en 1863 96.300.000 en 1866' 97.500.000 en 1867 112.300.000 en 1868
Un décret du 30 mars 1861 autorisait l'augmentation de 3 à 10 millions du capital social par l'émission de 20.000 actions de 500 fr., au fur et à mesure des besoins, et suivant la délibération du Conseil d'Administration approuvée par le ministre des finances : les émissions furent faites petit à petit et le capital atteignit en 1870 le chiffre de 10 millions. Des décrets autorisaient successivement louverture des succui'sales d'Oran (1853), Constanline (1856), Bône (1868), Philippeville (1875)etïlemcen (1887).
La durée du pi'ivilège fut |)i'orogée juscju'au I" novembre 1881 par un décret du l-i janvier LS6.S. l/établissemcnt put d'ailleurs, en 1870, venir t'flicacemenl en aide
1. Cf. Compte rendu à IWsseiiihli'e grnnale des actionnaires du u8 novembre ujoi (FOxercicc 1900-1901). oclobre-oclobre.
au gouvernement (jui th-cii'la le cours forcé des billets algériens, et obtint une avance de l!2 millions, sans dépréciation sensible de la monnaie fiduciaire. En revanche, le ca[)ital fut élevé à 34 millions. La Ban(iu(M'ésista d'ailleurs victoi'ieusement aux diverses calamilésqui se produisirent vers 1870, insurrection des tribus du Sud, choléra, tremblements de terre, sécheresse, disette. En 1871, à l'échéance de la premièie concession de privilège, les opérations atteignaient le chiffre de loi millions.
Cette prospérité croissante semblait justifier une nouvelle augmentation de capital : ce fut l'objet d'un projet de loi déposé par Pouyer-Quertier ([), qui faisait ressortir la gestion prudente de la Banque, sa réserve statutaire du tiers de son capital, sa réserve immobilière de 1.278.000 fr., diverses réserves spéciales atteignant 794.000 fr.,et proposait l'élévation du capital à 48 millions.
MM. Ducuing et Lucel, dans leur rapport, s'associaient à ces éloges, et après avoir noté les chiffres suivants :
Portefeuille . 37.548 675 Circulation. . 33.698.915 Encaisse . . 14.846.551
ils ajoutaient : « La Banque de l'Algérie nous présente « le spectacle singulier d'un établissement d'émission (( dont le portefeuille dépasse la circulation qui lui donne « l'aliment. »
La discussion eut lieu les 25 et 26 mars 1872 ;
1. Dépôl du projet de loi à lAssemblée nationale le 17 février 1872 par Pouyer-Quertier, ministre des finances ; rapport au nom de la commission par MM. Ducuing et Lucet, déposé le 11 mars 1872 ; discussion les 26 et 26 mars i8;72.
M. Ducuing exposa h situation de la Banque, rappelant les chiffres cités plus hauL, cl ajoutant que cette situation, en mettant la Banque dans l'iuqmssibilité (raccroîlre ses escomptes, avait amené le taux de l'intérêt à 10 et 120/0.
Un amendement l'ut proposé et défendu pai- M. Clapier, qui demandait que la cii'culalion fût portée à 44 millions seulement, étaul entendu (pie la Banque de l'Algérie ne pourrait user <Je cette faculté au delà de 38 millions qu'autant que les actions formant le couq)lémentde son capital auraient été émises et versées.
Ce tut la première fois que des critiques furent émises à la tribune sur la gestion de la Banque de l'Algéi-ie. M. Clapier rappelait les élévations successives tlu maximum de rémission « 18 millions dahorti, disait-il, 24 ensuite, 34 après, et tout cela dans le délai de moins d'une année. »
La Banque, suivant lui, n'observait pas scrupuleusement ses statuts ; elle avait dépassé sans auloi'isatiou la limite qui lui avait été si libéralement fixée, et ce, malgré le fonctionnement du Crédit Fonciei', dont le privilège avait été étendu à l'Algérie [)ar le décret ilu il janvier 1860, et de la Société Générale Algérienne, fondée en 1867. Le crédit semblait donc devoir être plus facile: et néanmoins le chiffre d'affaii'cs de hi lîaïKinc suivait une progression très ra[)ide, passant de 8. 7oo. 000 eu t8ol à 125 millions en 1868 et 150 millions en 1870. « Les opé- « rations de banque, de crédit, de |yq)ier,vont toujours en « se développant, tandis que les opérations commerciales (( restent staliounaires... Je vous demanderai s'il est utile, (( s'il est oppoil un. de seconder le proi;rè^ (1(> I Algérie dans « cette voie fatale. » En 18()(), le mouvi-meut commercial
de rAlgéric (UaiL de ^48 iniliioiis : il a élé en 1869 de 263 millions, soit une simple anynienliition de lo millions : cette augmentation est bien inférieure à celle qu'avait subie l'émission de la Banque.
M. Clapier reconnaissait néanmoins que rim[)()rlance plus grande prise par l'élevage avait pour effet un accroissement d'opérations commerciales, mais il trouvait les dividendes distribués trop élevés, les dépenses trop fortes, et il redoutait qu'une émission excessive n'ait pour effet une crise. Ses craintes devaient d'ailleurs, on le verra, se réaliser dans une certaine mesure.
Mais son opinion n'était pas celle de la majorité des Algériens; ceux-ci estimaient au contraire que la Banque était loin de faire assez en faveur de l'agriculture. Un contemporain écrit (1) en 1876 : « Le crédit! ces mots « nous ramènent à une situation assez embarrassée ; ils « mettent en évidence la très regrettable abstention de « la Banque de l'Algérie à l'égard de l'agriculteur, et les « luttes tropsouventonéreusesdu colon pour s'assurer les « fonds indispensables à ses travaux. L'absence de crédit « régulier, à base certaine, pour le cultivateur, cette « maladie de l'argent s'impose de plus en plus à l'atten- « tion. Il y a nécessité absolue de lui trouver un re- « mède ».
L'auteur de ces lignes, qui était un fonctionnaire^, s'est borné à recueillir et à formuler l'expression du sentiment général. L'opinion dont il s'est fait l'écho se fortifie et grandit; elle trouvera des interprètes et elle se fera entendre jusqu'au sein de la commission chargée d'examiner le projet de loi portant renouvellement du privilège.
1. Guy, L^ A Ir/érie {Agriculture, commerce, industrie), Alger, i8;?6.
Le renouvellement du privilège de i880 et l'orientation nouvelle de la Banque.
Le projet de loi portant renouvellement du privilège fut déposé par Léon Say (1). « Le gouvernement a exa- « miné, disait-il. s'il n'est pas possible de provoquer Téta- « blissementde la Banipiede Fi'ance, mais après avisdu « Conseil d'Etal et du Gouvernement Général, on a pensé (( qu'il était trop t(M. ». Le gouvernement demandait donc la pi'orogalion pour dix ans du privilège, de façon à faii*e coïncider son expiration avec celle du privilège de la Banque de France, et proposait les uiodincations suivantes dans les statuts :
\° Doublement du capital ;
2" Extension de la faculté d'avances sur titres ;
3° Suppression de la clause relative à l'excédent du passif sur le [luméraire en caisse, et fixation du maximum de l'émission à 75 millions.
Dans son remarquable rapport au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi, M. René Brice examinait successivement les motifs militant en faveur des modifications proposées.
Examinant d'abord s'il y avait lieu de i-enouveler le privilège, il ne manquait pas (rex[)oser à sou tour pour-
1. Dépôt du projet di' loi par Ijéon Say, ruinislre des liuam-os. le ?,o février iSjj). lîapporl au nom de la eouimission de la (lli. des Dép, par iNL lletié Jji-ice le <) juin 1879; adoption p.ii- la i;iiainl)re des députés les 2 et i5 déc. 1879; Rajiport au nom de la eom. du Sénat par M. Lucet, déposé le •>. mars 1880; ailoplion par le Senal les 16 et 22 mars 1880.
Philippar tj
quoi la Banque de France ne pouvait pas, h son sens, s'établir en Algérie. El, dès les premières pages de son rapport, il exposait que MM. Tlionisoii et Jac(iues. députés, avaient demandé à la commission d'imposer au moins à la banque l'obligation :
1'' De multiplier ses affaires avec les colons et le petit commerce, auxquels elle ne rendait pas, allii-maient-ils, les services qu'ds étaient en droit d'attendre d'un établissement placé sous la direction et le patronage de l'État ;
2*^ D'employer une partie de son capital en prêts hypothécaires à court terme, de trois ou quatre années.
On voit la différence entre cette opinion et celle qu'émettait peu auparavant M. Clapier. Mais la démarche des deux députés algériens mérite d'être retenue, car chacun des deux vœux est l'indice d'un fait intéressant.
Le premier est l'existence du sentiment géuéi-al chez les Algériens que la Banque devait faire du crédit aux agriculteurs. Il est certain que les commerçants eu trouvaient pi'esque toujours facilement : mais le crédit fait aux agriculteurs semblait infiniment plus intéressant aux Algériens, et l'opinion publique estimait, on l'a vu, que seul un crédit permettant l'essor des opérations agricoles réussirait à mettre en valeur la colonie Ce sentiment, dont ou a déjà constaté l'existence, a trouvé un interprète, et c'est ridée qui se trouve exprimée tout d'abord dans le travail du rapporteur, comme étant celle qui doit dominer la question.
Le second point intéressant à noter, c'est cette opinion que la Banque ne rendait pas aux colons ou aux petits commerçants « les services qu'ils étaient en droit d'at- « tendre d'un établissement placé sous la direction et le
(( patronage de l'État ». Celle plirase est l'expression parlementaire de la conviction profondément ancrée dans l'c^spril des Algériens, qn'nn établissement appartenant de près on de loin, et même de très loin à l'État, a, non pas la faculté, mais l'obligation de prêter à ceux cpii s'adressent à lui. lis ne considèrent pas l'emprunteur comme un solliciteur cjui reçoit un service, niais bien comme un associé, qui rend un service à l'établissement de crédit en s'adressantà lui. M. AlbitM-, dans son étude De l'organisation du crédit tu Algérie (\), rapporte que « le Conseil < général d'Alger, dans sa session d'octobre 1900, a proa testé contre les agissements des Banques algériennes, (( se montrant très dures à l'égard des colons débiteui-s, « particulièrement éprouvés par celle crise vinicole. Il « laul bien reconnaître, ajoute M. Albier, que les banques a ont des statuts (|u'elles doivent respecter, des inlérètsà « défendre qui ne sont pas les mêmes c|ne ceux de leurs « débiteui'S, mais pour (pie leur nMe soit vraiment digne « d'éloges, il tant qu'elles reuilcut des services au mo- « ment des crises, et non pas seulement au moment des « époques de prospérité ». La nuance de blàmequi perce à travers ces lignes n'est que le reflet atténué du sentiment déjà signalé, qui n'admet pas que la Banque, après avoir prêté, |)rétende se faire l'embourser dans des iiiomciils de crise, ni que la Hancpie puisse cliercher à diminuiMl'importance de ses prêts tiaus les périotle.^ troublées. Ce sentiment a pris d'ailleurs une lelle iovcc (pie la Banque est devenue [)our les Algériens le bouc émissaire qu'ils ont rendu responsable de toutes les diflicultés (|ui ont pu se pi'odnire, eu même temps ([ue c'est à elle (ju'ils
1 . Alljioi", Dt' rorjiaiiisalion tlii crrdil l'ii Ah/r'rit\ i'ai-is, Lurosi-. i()(>i (Ttièse doct.)
s'adressaient en implorant aide et assistance dans les moments de crise, s'indi^nant de ce qu'elle n'accédât [)as toujours aux prières qui lui étaient faites C'est contie cette tendance que s'élevait tiès justement l'administration de la Banque. (|ui disait dans son rapport à l'assemblée générale des actionnaires du 28 novembre 1901, que les résultats iraient encore en s'améliorant, suivant duns ses effets l'évolution nécessaire de la situation économique actuelle. ;( Mais cette évolution, Tagriculteur (( et le commerçant ne doivent pas seulement l'attendre « de notre continuelle assistance.. .On ne saurait conce- (( voir comme fondée une attribution, pour aitisi dire « exclusive à la Banque de l'Algérie, commeaux pouvoirs « publics, du soin de porter remède à leurs difticultés : « basées sur l'assurance d'une intervention constante — « aux yeux de quelques-uns obligatoire — ■ leurs espérances (( aboutiraient à les dégager de tout souci et de tout c( risque, à annihiler l'initiative privée ».
Quant au second des vœux mentionnés, c'est l'indice d'une conception toute spéciale de l'organisation d'une Banque d'émission. « Le capital d'une Banque d'émission, dit RenéBrice dans son rapport, c'est la garantie des pertes que peut subir son portefeuille ». Le fait qu'on propose d'employer une [)artie de ce capital en opérations hypothécaires semble donc impliquer qu'on considère ces opérations comme ne devant faire courir aucun risque à ce capital. Or, l'histoire des établissements de Crédit Foncier est là pour démontrer ce que cette assertion a d'inexact. Si d'ailleurs, on peut considérer, à la rigueur, comme placement « de tout repos » un prêt hypothécaire amortissable en un laps de temps assez long au moyen des revenus durables et certains d'une propriété,
on ne [)eut appréciei' do intMiic un prêt fait, suivant l'expression de MM. Thomson et Jacques, « pour trois ou quatre années », exigeant pour être remboui'sé à échéance des profits considérables pendant ces trois ou quatre années. L'estimation, qui est la base des prêts fonciers, était d'ailleurs singulièrement difficile dans un pays neuf, el la ditficulté résultant de cette circonstance venait acci'oître encore Faléa de ces opérations.
M. Hrice devait d'ailleurs, dans son rapport, remettre les choses au point. En ce qui concerne les plaintes du petit commerce et des colons, il aftirmait que la Banque avait bien été « la Banque de tout le monde ». Elle avait escompté, pendant l'exercice 1877-78, pour 4.589 428 f. 95 de papier portant la signature des colons, soit en moyenne par mois 390.824 fi'. 75. Pendant la môme période, la moyenne de la valeur des 316.612 effets de toute nature entrés dans son poi'tefeuille avait été de 641 fr. 50 et il se trouvait parmi eux 102.700 broches au-dessous de 200 fr. Le nombre des piésentateurs admis à l'escompte direct à Alger était de 616.
Quant à rem[)loi du capital de la Bancpie à des opéralions de crédit hypothécaire, M. René Brice était trop au courant de cette nature d'opérations pour ne pas faire ressortir tout ce (pie la pro[)osilion avait de contraire au princi[)C même des Banques d'émission. De deux choses linK!, disait-il: — ou la Banque en pi'èterait (|iit' sur îles propriétés dont les litres sei-aient solidement établis, et alors, elle aliénei'ait, pour une duréedétei-iniiK-e à l'avance et (|u'il ne dépendrait pas d'elle d'abrégei-, un(> pai'ticde son capital, sans avantage pour le [)ublic, (pu, lorscju'il donne des gages sérieux, trouve sans diflicullé des prêteurs,— ou, — et c'est là ce que désirent la |)ln[)art de ceux
qui veillent faire de la Banque d'Algérie une ban(|ue foncière — elle prôlerail aux colons n'ayant que des droits de |)i-o()riété résolubles, soumis à raccouiplisseuient de conditions spéciales, et elle sei-ait ex[)osée à des pertes. Il concluait en disant qu'il appartenait à la Banque de fonctionner « non conime une société quelconque, avec « son capital émis, mais avec les ressources qu'elle se fa- « bi'ique, et de restituer son capital mêineà la circulation « par l'achat de rentes sur l'Etat et de bons du Trésor. » Il y avait donc lieu d'autoriser la Ban(|ue à doubler son capital et à employer suivant le mode indiqué les fonds provenant des futures émissions.
Mais le rapport indiquait bien nettement qu'il y avait lieu cependant d'apporter une attention toute spéciale aux questions agricoles, et la Banque était, en somme, invitée à prêter sori concours auxagriculteursalgériens : « M. le Directeur nous a donné l'assurance fornidle que son « Conseil d'Administration et lui étaient d'accord pour le « rendre de plus en plus accessible au |)efit commerce « aussibien qu'aux colons, el il a pris devant nous l'engage- « ment de donner aux Directeurs de ses succursales l'or- « dre d'étendre le droit de présentation directe, de façon « à ce que tout négociant ou détaillant, offrant des garan- « ties suftîsantes de moralité ou de bonne gestion, puisse, « sans intermédiaire, h'ive accepter son papier à la Banque. « Il est impossible de demander davantage. » Le [)rojet de loi fut accepté sans discussion par la Chambre.
M. Lucet, dans son rapport au nom de la commission sénatoriale, examinant tout d'abord l'établissement de la Banque de France en Algérie, déclarait (jii'il était [)référable de l'ajourner jusqu'en 1897. Puis, revenant à la Banque de l'Algérie : «Son administration, disait-il, opé-
« rant sur un terrain tic plus eu plus solide, saura, sans « se départir des règles de sage prudence qui lui ont « assuré u[i pareil succès, se tenir à la hauteur de sa « mission en favoi'isant, dans la plm large mesure possible, « les besoins du [)etit commerce el Vessor de l'agricalUire, « dont la prospérité peut seule assurer le développement « des transactions commerciales. »
Il faisait une brève mention du vœu exprimé séparé ment par deux colons d'Oran, demandant que le monopole de l'émission lut partagé entre la Bancpie de l'Algérie et une Banque Agricole à créer ultérieurement. Il faisait ressortir la différence entre le fonctionnemonl de ces d(Hix institutions, et reprenant les chiffres du rapport de M. Brice sur lescomple du pa[)i('r de colons, il ajoutai! : « M. le Directeur affirme, en outre, que la Banque est « disposée à seconder ainsi l'agriculture et la colonisation dans « la plus large mesure possible, et qu'elle n'est arrêtée dans la « dispensation du crédit que par le manque de solvabilité des « souscripteurs et des présentateurs » En ce qui concerne les enqirunls à long terme cette bianche d'opérations devait donnei' lieu à la création d'un établissement spécial dont l'organisation était alors à l'étude (1). Il concluait en proposant d'adopter sans modification le [)i'oi('t(le la (iliambi'e des députés. C'est ce que fit le Sénat. La délibération devint la Loi (\u 4 avril 1880. Le privilège était l'enonvelé justpi'au l''' noviMubre 1807. L(^ capital était lixi' à '20 millions de francs.
On voit, dni'ant celle première période, s accentuer la contiadiction enire l'organisation de la liampie d'Algérie et le l'ole (pi'elle doil remplir : eoii.sl ihu'e comme imk^
1 . i^e (à'tHlit l'\)tu'ior cl A^ricoU' d .Vl^^cric, coimiu- on li- verra plus loin, devail en cnV-l cornincncor à ronclioniuM" en iS8i.
Banque d'émission et d'escompto, elle a fonctionnné suivant ses statuts avec un plein succès que tous ont constaté ; le mouvement de ses affaires s'est accru : mais la colonie ne prend pas l'essor espéré, parce que le crédit nécessaire n'a pas été assez largement accordé ; les pouvoirs publics s'en rendent compte et font eux-mêmes sentir à la Banque qu'il convient d'apporlei' un peu moins de rigueur dans la sélection des affaires.
Cependant (lu'on lui conseille de se relâclier de sa sévérité, on essaye de décider la Banque de France à venir prendre sa place : le ministre et les deux lapporteurs tiennent à établir tout d'abord que si l'on conserve la Banque de l'Algérie, c'est qu'on ne peut avoir la Banque métropolitaine, dont les statuts et le fonctionnement sont cependant plus rigoureux. Gomment peut-on conseiller à la première d'LUvrir ses guichets aux agriculteurs, alors qu'on considérerait comme préférable de la remplacer par la seconde qui ne les admet jamais? L'équivoque continue : on conserve la banque d'émission en l'invitant à faire du crédit. Il convient maintenant d'examiner les résultats de ce système.
i 3 La période des opérations de crédit agricole (1880-1886)
La première chose à faire était de réaliser l'augmentation de capital autorisée par le Parlement. Ce fut facile, car l'opération était avantageuse pour les actionnaires, el c'est là le premier des griefs qui turent soulevés, contre la Banque : « Le cours des actions était à ce jour de « i2.i235 fr. Chaque action ancienne donnait droit aune
« action nouvelle moyen n;i ni 900 fr., prix d'émission : « c'était donc un bénéfice d'environ 1.300 fr. par action « si on arrivait à maintenir le cours, ce qui explique « qu'administrateurs et amis, faisant argent de tout, re- « cherchaient les titres depuis déjà deux ans » (1),
La situation seinblait d'ailleurs excellente poui' la Banque ; le Parlement ne lui avait pas ménagé les éloges. Mais tous l'avaient dit, le Directeur avait dû en prendre l'engagement, il fallait favoriser l'agriculture et lui venir en aide. 11 n'était plus question des observations faites en 1872 par M. Clapier; on ne voyait plus dans la Banque qu'un insti'ument de ci'édit, dispensateur suprême des fonds, placé dans la colonie pour montrer le chemin dans lequel on devait s'engager et aider de ses avances ceux qui se décideraient à le suivre. On était bieii loin des règles et des traditions de la Banque de France, dont on avait tant parlé; on était loin de la sélection rigoui-euse qu'elle exerce sur son papier commercial.
En dehors des engagements qu'elle avait pi-is, d'autres motifs exigeaient une extension des affaires de la Banque : elle avait un capital double à rémunérer.» Prêter à l'agriculture, encourager la colonisation, n'était-ce pas développer ses affaires ? » (2).
Or, c'est à ce monicnl même, où la IniiKiue sentait la possibilité et le besoin d'augmenter ses affaires, que se produisait, on l'a vu, le délicit de la production vinicole française, gravement atteinte par la ci ise phylloxéi'iiiue. C'était le moment où commençait, suivant nue expi'ession souvent eniployée, « la folie de la vigne ».l)e 1881 à 188o,
1. Barbedellc, Z/(i vc rite' sur la banque de l' Ahjerie. Angt'li, Djuljolli,
■1. Jaïs. La liunque de l' Algérie e( le cvedil aiirirole, Pafis. llDusseau 1902 (Tlièse doct.).
raccroissement moyen du vii^noble a été de 10.000 hectares par an. I.e rapporlenrde l'Exposition de Vienne avait déjà annoncé en 1873 que dans quelques années l'Algérie fournirait du vin au monde entier (1) Personne n'en doutait plus en 1881, et tout le monde s'accordait à voir un « avenir radieux » dans ce qui n'est plus aujourd'hui qu'un « passé assombri ». Tout le monde plantait de la vigne, même ceux qui n'en avaient jamais cullivé; tout le monde faisait du vin ; on en fabriquait n'importe comment, n'importe où, et môme, au dire d'un témoin oculaire, jusque dans des auges à bestiaux.
Le lôle de la Banque n'était-il pas tracé, et ne consistait-il pas à favoriser dans la mesure du possible ce mouvement qui devait donner à la colonie richesse et prospérité ? C'est ainsi qu'elle l'entendit, et elle se mit aussitôt à l'œuvre avec la plus grande activité. Son inode d'action fut double. Elle lit tout d'abord crédit indirectement, par l'intermédiaire des Comptoirs d'Escotnpte. Ces petites sociétés, dont le fonctionnement sera exposé plus loin, ont été créés, pour la plupart, à l'instigation de la Banque qui avait mis en campagne des inspecteurs ou des amis. Ceux-ci parcouraient les centies importants, exposaient la théorie du Crédit mutuel, et déterminaient la constitution de ces organismes auxquels la Banque prêtait l'appui de son réescompte, acceptant de négocier le papier souscrit par les colons en réalisation de crédits agricoles. Enfin, ce que la Banque faisait par l'intermédiaire des Comptoirs, elle le faisait aussi par celui de ses correspondants.
Mais indépendamment de l'aide puissante qu'elle prê-