OBSERVATION XVI
Hypertrophie avec dilatation des ventricules. — Hallucinations (Saucerotte. Annales médico-psychologiques, 1884).
M... officier, âgé de 58 ans, d’une constitution robuste, mais fatigué prématurément par la guerre, succomba en janvier 1844 à une hydropisie générale succédant à une lésion organique du cœur, qui s'était révélée depuis de longues années par les signes propres à l’hypertrophie avec dilatation des ventricules. Cette maladie offrit à plusieurs reprises des exacerbations assez violentes qui s’accompagnèrent deux ou trois ans avant sa mort d’un dérangement singulier des facultés mentales, lequel ne se manifestait jamais qu’avec le redoublement des palpitations, de loppression, etc., et se dissipait avec eux, à l’aide des moyens communément employés . contre les maladies du cœur (saignée locale, digitale, niître, elc.).
M... était religieux, des révélations intimes lui avaient appris, dit-il, des choses importantes pour le bonheur de la France. Il s’occupait alors à rédiger, sous forme de mémoire, des pétitions aux princes, aux ministres, : etc., des réflexions incohérentes, des pensées sans suite sur les affaires publiques, sur la prospérité de l’Etat, sur les destinées du peuple juif, avec mille extravagances sur le Nouveau Testament, sur la mission divine dont il était chargé, etc.
Un jour, i eut une vision. Une voix d’en haut lui enjoignait de déposer entre les mains d’un prince de la famille royale, alors en séjour à Lunéville, une huile sainte qui devait assurer le bonheur de la dynastie et
celui de la France. Vivement préoccupé de cette idée, M... se rend chez un pharmacien, y fait empléte d’une petite fiole d'amandes douces, attend le prince sur son passage et lui remet entre les mains la précieuse liqueur, sur laquelle repose, dit-il à son Altesse royale, les espérances de la patrie.
Tout cela se passait à l’insu de la famille dans laquelle il croyait trouver de l’opposition à ses vues. Ce n’est que plus tard que tout fut découvert, car sur tout autre chapitre, il parlait en homme très sensé et n’aurait laissé soupçconner à personne le trouble partiel de son intelligence. Or, il est à remarquer que ce trouble coïncidait toujours avec des exacerbations dans la maladie du cœur et qu’en se rendant maître de ces accidents, on rendait à son intelligence sa lucidité ordinaire, M... reprenait son calme, cessait d’être poursuivi par ses hallucinations.
Dans les derniers temps de son existence, M... fut constamment préoccupé et agité par les mêmes idées chaque fois qu’il était plus mal. Il avait fini par me mettre dans sa confidence, et je ne pus obtenir de luile silence sur ce chapitre à l’endroit duquel il était intarissable, qu’en lui promettant que je me chargerais de sa mission, lorsqu'il irait mieux.