CHAPITRE IV
Caractères du délire cardiaque
Le délire des cardiaques offre-t-1il un type particulier, reconnaissable à certains caractères définis ?
Nos observations nous permettent de répondre affirmativement.
Et d’abord, qu’elle est l’opinion des auteurs qui ont insisté sur ce point particulier ? « Au premier degré de l’anévrisme du cœur, le cardiaque, dit Corvisart, est triste, impatient, irascible ; au second degré : grondeur, toujours mécontent, versatile dans ses volontés, il s’irrite violemment contre le plus léger obstacle, contre la moindre contrariété. » Plus tard peuvent survenir les hallucinations, le délire, les tendances au suicide, etc. « Les formes d’aliénation mentale, dit Burmann, le plus souvent associées avec des maladies de cœur, sont la mélancolie hypocondriaque, cette forme spéciale de manie chronique appelée monomanie des persécutions, et ces variétés de folie générale dans
me lesquelles les malades sont sombres, tristes ou impulsifs. »
« Les cardiopathes sont des individus tristes, mélancoliques et concentrés, se laissant facilement aller à impatience, à des mouvements de colère même violente; on a même remarqué la fréquence du suicide chez ce genre de malades. » (Ball et Ritti, art. Délire, Dict. Déchambre.)
En lisant nos observations, nous sommes aussi frappés de la fréquence du caractère lypémaniaque de nos sujets; en effet, sur vingt observations nous le trouvons dans dix-huit. Nous remarquons des idées tristes, qui alternent avec des idées de satisfaction dans deux de ces observations; nous voyons ainsi, dans l’observation 4, une jeune personne d’une mauvaise humeur habituelle; lorsqu'elle rit, c’est sans motif; ordinairement triste et concentrée en elle-même, elle dit : « savoir tout faire » tandis qu’elle ne sait rien. Chez elle, les réactions sont excessives et peu persistantes; elle passe facilement de la joie à la tristesse. L’observation 10 est fournie par une femme de 55 ans qui se défie de ceux qui lui adressent la parole et ne dit jamais la vérité. Mais au moment de son admission, elle a manifesté quelques idées de satisfaction et de grandeur ; elle avait 40,000 fr. etattendait un frère qui devait revenir très riche d'Amérique.
Dans les observations 5 et 16, on n’observe point d’idées tristes : l'officier qui fait l’objet de l’observation 16 paraît avoir quelques idées de grandeur ; il rédige des mémoires et des pétitions à l’adresse des princes et des ministres, devient inspiré, etc. Mais dans toutes les autres observations, l’on remarque un fond de tristesse, de mélancolie,
TS de lypémanie allant quelquefois jusqu’à la stupeur, comme dans l’observation 13. Ainsi, dans l’observation 1, nous voyons une femme qui souffre de maux de tête depuis plusieurs années; lingère très estimée et très pieuse, elle se plaint, tout-à-coup, de l'inégalité des conditions et de l’injusticedu sort ; devient triste, s’imagine qu’on l’a vouée aux démons et qu’elle est damnée. Le sujet de l’observation 2 est aussi une femme toujours inquiète, se figurant que des gens lui veulent du mal, qu’un homme lui a jeté un sort. — Celui de l’observation 3 est un ouvrier fumiste qui est devenu triste et défiant ; il s’imagine être poursuivi par les gens à la tête desquels est son patron ; ses ennemis imaginaires forment ce qu’il appelle « l'intrigue. » — L'observation 6 est un beau cas de lypémanie hypocondriaque. C... se sent malade, il. souffre dans la tête et dans la poitrine, dans l'abdomen et au niveau du cœur ; c’est un esprit irritable, morne, pensif, taciturne, ne souriant jamais ; il croit que des ennemis, par des moyens qu’il ne connaît pas, lui causent les malaises qu’il éprouve ; on lui parle par analogie et comparaison, il montre des idées de persécution de toute nature. Chez lui, dit-il, on letraitait de pourri et de fumier. Mlle D..., qu’il a assassinée, avait causé la mort de son père, de sa mère et de son frère en jetant de la viande empoisonnée dansle jardin où elle avait pénétré, travestie en homme. — Dans l'observation 7, nous voyons un domestique toujours anxieux etinquiet, qui pleure souvent et accuse le personnel médical de vouloir l’empoisonner. — La vieille femme de l’observation 5 est d’un caractère très irritable, défiante, et ne voulant pas répondre aux questions qu’on lui adresse.
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Dans l’observation 9 on remarque des mouvements d’impatience après lesquels la malade ne peut plus parler; son visage exprime l’abattement et l'indifférence.
Le malade de l’observation 11 est un capitaine très irritable, capricieux, variable, fantasque, passant sans motifs de la joie à la tristese, et ayant une tendance à tout envisager sous le plus mauvais jour.— Dans l’observation 12, on remarque un caractère impressionnable et présentant des changements brusques d'humeur. — L'observation 13 est un beau cas de mélancolie stupide ; c’est une jeune fille quiprend des accès de tristesse pendant lesquels elle reste dans un coin, immobile, refusant de parler ; son visage exprimel’hébétude et l’indifférence. — La malade de l’observation 13 est une femme plongée dans la tristesse, qui se figure être poursuivie par un boulanger et d’autres personnes imaginaires qui Paccusent d’avoir fait plusieurs fausses-couches et veulent la faire mettre en prison. — L’observation 15 est aussi un cas remarquable de lypémanie hypocondriaque. — Le sous-officier de l’observation 17 est souvent inquiet, triste, morose, sombre, craignant de perdre la raison comme son frère et ayantconscience de sa maladie de cœur.
Le malade de l’observation 18 est sombre, ayant des terreurs fatigantes ; il tombe quelquefois dans la plus sombre tristesse. — Chez le malade de l’observation 19, on remarque des tendances à la tristesse et des idées délirantes hypocondriaques ; il dit « qu’il n’a pas de cœur, qu’il a un trou dans le côté gauche. » — Enfin, le malade de l’observation 10 se fait remarquer par des accès de tristesse ; il est devenu taciturne, dévot, se
UC plaint de beaucoup souffrir du cœur; se livre à des jeûnes fréquents par pénitence ; passela journée à prier et à inscrire sur le sable des maximes pieuses.
En somme le caractère le plus constant dans ces diverses observations, c’est l’existence d’un délire triste plus ou moins accentué, et qui n’est que rarement accompagné de conceptions mégalomaniaques.
Bien qu’atteint d’une forme de délire ordinairement qualifiée de dépressive, les cardiaques délirants sont assez souvent entraînés à des actes de violence. Ce caractère se rencontre dans 14 de nos observations : dans les observ. 1, 7, 10, 19, les actes sont dirigés par le malade contre son propre individu ; il cherche à se détruire ; il a des idées de suicide. Ainsi dans l’observ. 1, la femme se croyant possédée par les démons va trouver son curé pour se faire exorciser, le curé refuse, elle se croit alors à jamais perdue et manifeste l’intention de se détruire. Le malade de l’observ. 7, accuse le personnel de vouloir l’empoisonner ; interpelle tout le monde ; se répand en invectives contre ses voisins et enfin se fait des scarifications nombreuses et profondes ; pour le rendre inoffensif, on est obligé de lui mettre la camisole de force. La malade de l’observ. 10, passe une nuit sur la tombe de son mari, où elle voit de beaux messieurs apporter de belles couronnes ; plus tard elle s’enfuit du domicile de ses enfants, et est retrouvée toute nue, par un temps de pluie, dans une localité voisine. Dans l’observ. 19, nous trouvons également à côté des visions terrifiantes des idées de suicide.
Dans les observations 3, 4, 5, 6, 8, 9, 15, le caractère objectif du délire se manifeste par des menaces et des voies
Vie
defait,sur les personnes quisont en contact aveclemalade. L’ouvrier de l’observ. 3, poursuivi par des ennemis imaginaires, par son patron et par ce qu’il appelle « l’intrigue » se barricade dans son appartement, de sorte qu’on est obligé d’enfoncer la porte pour arriver jusqu’à lui ; là, on le trouve tenant une bouteille à la main et prêt à se défendre contre ses prétendus ennemis. La malade de l’observ. 4, avait mauvais caractère ; elle faisait des scènes à ses parents ; se disputait avec tout le monde et s’est battue avec son père à coups de bouteille. La malade de l’observ.3, injurie les voisins, frappe son mari à coups de bâton et menace de mettre le feu. Dans l’observ. 6, il s’est livré, à différentes époques, à des voies de fait sur des personnes : il jette une première fois de l’acide sulfurique sur les dames D...., et quelque temps après, armé d’un revolver, il les poursuit, à la sortie de l’église et parvient à tuer la fille et à blesser la mère. Dans l’observ. 9, on nesignale que quelques mouvements d’impatience. Dans l’observ. 15, on note simplement du délire furieux sans donner de détails.
Enfin, nous avons trois observations (2, 16, 20), dans lesquelles les malades se livrent à des actes qui ne sont bien dangereux ni pour le malade, ni pour la société. Ainsi, lorsque la malade de l’observ.2, a ses hallucinations, lorsqu'elle entend les démons et autres bêtes, elle se meten prière et ne cesseque lorsqu’elle tombe exténuée de fatigue. À la suite de révélations intimes qui lui ont appris des choses importantes pour le bonheur de la France, l’officier de l’observ. 16, rédige des mémoires et des pétitions aux princes, aux ministres, etc.
attend les princes sur leur passage et leur remet une
fiole pleine d’huile sur laquelle doit reposer les espérances de la patrie. Enfin, le malade de l’observ. 20, s’astreint à des jeûnes fréquents ; passe sa journée à prier, à inscrire sur le sable des maximes pieuses et dit que la fin du monde est proche, cependant il a des accès d’un caractère plus violent ; il prend par exemple un crucifix qu’il embrasse avec passion, fait des prédications ; enfin surviennent quelquefois des accès de fureur pendant lesquels il brise tout croyant s'attaquer aux faux dieux ; ce qui tendrait à le faire ranger dans la catégorie précédente sous le rapport des impulsions violentes. Hallucinations : Nous trouvons des hallucinations dans les observations : 1, 2, 3, 4, 6, 9, 10, 14, 16, 17, 18; 19, 28. Les plus fréquentes sont celles de l’ouïe et de la vue, puis celles de la sensibilité générale. Quelquefois elles s’observent toutes chez le même sujet, ainsi chez le malade de l’observ. 3, nous trouvons des hallucinations de l’ouïe, de la vue, du sens olfactif et de la sensibilité générale ; il entend parler son patron et les personnes qu’il désigne sous le nom collectif de « lintrigue» ; ressent le choc des balles gazeusesque lui envoie la machine pneumatique placée dans les caves ou dans les greniers et manœuvrée par ses prétendus ennemis. Il est oppressé de temps en temps etil l’attribue également à la machine pneumatique dont il ne peut expliquer le fonctionnement. Quelquefois il voit « tout trouble », c’est l'effet de la reverbération électrique produite par ses ennemis ; ceux-ci font encore dégager des vapeurs d’esprit de nitre et d'acide sulfurique qui le suffoquent et le
resserrent au niveau du gosier à un point tel qu’il est près d’étouffer.
Idées de persécution : Se trouvent manifestement associées avec les idées tristes dans les observations 1, 2, 3, 4, 6,7, 10, 14, 18, 20. Ces idées ont rapport soit aux personnel médical, compagnons de travail, parents, proches, etc., ou bien à des êtres surnaturels et imaginaires ; démons, bêtes, etc.
Incohérence : Est signalée dans les 5 observations suivantes : 4, 5,9, 12, 19.
Perte des sentiments affectifs : Existe chez les malades des observations : 4, 5, 10, 20.
Concomitance des exacerbations dans les troubles psychiques avec les exacerbations des troubles cardiaques : Ce phénomène important se rencontre dans les observations 11,12, 14, 16, 17, 18. Morel a d’ailleurs très bien signalé ce symptôme du délire cardiaque.
« On comprend la périodicité, dit-il, dans les exacerbations de nos aliénés atteints de maladie du cœur : hypertrophie, insuffisance et rétrécissement des orifices. Ces accès périodiques sont toujours en rapport avec une difficulté plus grande de respirer, un état d’æœdème ou d’infiltration des membres... lJ’ai remarqué chez les mêmes individus le retour périodique d’idées systématiquement bizarres, de tendances hypocondriaques et souvent j’ai remarqué des hallucinations spéciales qui surgissent avec l’augmentation de l’obstacle à la circulation, et avec la congestion cérébrale qui en était la suite. »