IL. —Problème de l'unité et de la pluralité des valeurs
La valeur est-elle une notion unique ou plurale ou, si l’on veut, existe-t-il une ou plusieurs valeurs ?
On remarque le fait suivant. Telle norme s’imposait il y a un siècle et ne s'impose plus aujourd’hui, Ne doit-ôn pas conclure de ces faits connus qu'il existe d'innombrables notions de valeur. ;
Ce n’est là qu’une erreur d'optique, en quelque sorte. Soit qu'on ait choisi uné norme qui ne s'imposait dans aucune des deux époques ou des lieux considérés; elle n’a donc pu être génératrice d’une véritable obéissance, maïs simplement de faits conformes par une simple question’ de force, ou encore, si l’on admet quà ses deux époques les deux normes dont l’objet est identique et dont le -contenu est contradictoire se soient imposées de façon véritable, cela n'implique nullement qu'elles contiennent cependant des valeurs différentes.
La valeur à réaliser est la même: seulement les conditions du milieu ayant changé, les moyens de réalisation de la valeur doivent également être modifiés, pour mieux réaliser cette même valeur. La norme médiate qui doit réaliser la valeur change donc selon les conditions du milieu. Mais ce qu’il faut saisir est la constance de la norme primaire qui, elle, contient l'expression en quelque sorte directe de la.valeur (3).
Prenons un exemple : la norme « marchez à gauche » est dans certains pays le principe de circulation dans la rue, c’est une norme médiate qui transcrit en quelque sorte un principe de valeur, l’ordre de circulation.
Supposons maintenant que la norme soit changée et devienne « marchez à droite ». Va-t-on dire qu'il y a là deux
(3) Nous trouvons dans le livre de Max Ernest MAYER : Rechtsphüosophie, 2: édition, BERLIN, 1926, de remarquables développements au sujet de la valeur : « Il est évident que le caractère périssaole d'une valeur augmente par sa relativité; la tâche d'une journée se détermine par mille contingences; Cent contingences forment celles d’un siècle; mais à l’autre bout de la gamme se trouvent les valeurs les moins périssables, les moins relatives qui déterminent les tâches de tous les temps et enfin c’est la valeur Suprême surplombant toutes les contingences.. C’est en elle que se trouvent accomplies les dernières synthèses » (page 69). es ; d
Nous ne pouvons cependant admettre ces idées qu'avec une certaine réserve. Pour nous, les valeurs et par là même la valeur absolue, ne sont affectées d'aucune contingence, de même toutes les déductions qui en découlent et qui sont les valeurs sont absolues et. inconditionnelles. Les contingences n’affectent que les modes de réalisation de la valeur et
des valeurs (voir infra).
: | valeurs différentes? 11 apparaît clairement que non. La valeur à réaliser, le but final, était un certain ordre dans la rue. Le moyen, pour réaliser cet ordre — but médiat — a été changé. Mais ce n’est là qu'une question d'organisation techrique. Au point de vue de la valeur, rien n’a été changé.
Dans un autre sens on pourrait affirmer qu'il y a pluralité de valeurs, chaque norme contenant une valeur propre à son sujet : il y aurait, par exemple, une valeur pour telle norme concrète régissant les rapports de propriété. Elle s’exprimerait dans certaines normes, tandis que d’autres, n'ayant pas le même objet, exprimeraient d’autres valeurs : les normes sur la famille, par exemple.
En vérité, là aussi nous sommes en présence d’une simple erreur d'optique. Quand on raisonne ainsi, on n'aperçoit la valeur que par rapport à l’objet concret immédiat. On ne voit ainsi que des expressions d’une même valeur suprême, expressions qui paraissent différentes, seulement vues d'en bas. Au contraire, si l'on considère ces valeurs depuis la valeur absolue on s'aperçoit qu’elles s’échelonnent; mais la valeur est la même partout, elle est partout présente dans un droit qui s'impose. La valeur peut être dans la norme la plus concrète ou la plus diverse; mais chacune de ces valeurs des normes secondaires n'est que détachée de la valeur suprême contenue dans la norme primaire. Les normes régissant la propriété et la famille ne contiennent pas la valeur elle-même; elles ne sont de la valeur que parce qu’elles sont le meilleur moyen de concevoir la mise en œuvre de la dignité humaine et parce qu'elles sont justement ces meilleurs moyens techniques, elles contiennent de la valeur en réalisant celle-ci.
À l'inverse, la valeur suprême contient en puissance à la fois toutes les conséquences de cette valeur et dans ses conséquences s'exprime la valeur elle-même. La famille et la propriété sont ainsi des valeurs à leur tour; mais ce n’est que parce qu'elles contiennent de la valeur suprême. Toute norme qui s'impose est à la fois expression d’une valeur plus haute, en ce sens que la valeur qu’elle contient est elle-même contenue dans la valeur plus haute, mais elle contient elle-même toute la valeur.
Cela fait songer à une chaîne causale. Cette comparaison peut surprendre; n'est-ce pas bien osé de parler de chaîne causale dans le domaine téléologique. Nous ne le pensons pas. Bien au contraire, car la causalité n'existe pas dans le sens étroit employé en général, Plus exactement la causalité telle
LA VALEUR, FONDEMENT DE L'IMPÉRATIF ÿ7 que nous l’entendons d'habitude n’est qu’un des aspects d’une vision générale englobant à la fois la causalité et la téléologie. Cette vision générale, les scholastiques l’ont décrite en traitant du problème essentiel des universaux (4).
Les scholastiques se sont ainsi posés le problème : la géné- .ralité n'est-elle qu'une abstraction des cas particuliers (abstraction qui n'a aucune réalité), ou bien, au contraire, l’universel est-il une véritable réalité d’où découlent tous les cas particuliers et qu'il contient en puissance. C’est là la forme sous laquelle fut présenté le problème depuis les philosophes grecs. |
Il s'agit d’une vision d'ensemble qu'on a un peu négligée aujourd'hui dans nos procédés de raisonnement, trop réduits aux méthodes de sciences physiques et naturelles. Car il suppose un autre problème, qui «n est la conséquence directe et qui donne sa plénitude à la vision d'ensemble, C'est le problème général de la causalité. Le particulier contient-il lui-même l’universel, comme l’universel contient le particulier. Ce qui revient à se demander s’il n’y a pas un autre lien entre le particulier et le général que celui de la conformité. N'y aurait-il pas dans le particulier déduit du général quelque chose emprunté directement à celui-ci; de telle sorte que l'on pourrait non seulement descendre du général au particulier qui est conforme et par la chaîne des conformités remonter du particulier au général, mais encore qu'il y aurait dans le particulier le général, la substance du général y étant incluse,
Nous croyons que l’on doit dire nécessairement que dans le particulier il y a l'essence du général, car il est logiquement impossible d'affirmer l'existence du général comme étant une REALITE sans par là même affirmer que dans le particulier il existe l'essence du général (5). Dire le contraire est concevoir le général comme une pure abstraction, donc comme dépourvu de réalité. Si le général est réel, son essence est déjà contenue dans le particulier. Mais, mieux encore, c’est parce que seulement le général est contenu dans le particulier que l’on
(} UEBERWEG : Grundriss der Geschichte der Philosophie, t. I.
(5) Cf. SPANN, Kategorienlehre, JEN\, 1924, page 1 : « Tout, ce qui est, existe comme membre d'un tout, le « tout » est tout ce qu'il y a dans chaque chose. Tout est en chaque chose et chaque chose est dans le tout ».
peut affirmer la réalité de la notion de conformité. Sans cela la conformité ne serait elle-même qu’une abstraction (6).
Dans le domaine des substances, on peut affirmer que la cause est dans l'effet, aussi bien que l’on affirme la présence de l'effet dans la cause. Remarquons qu’il n’y a pas de contradiction avec cela, bien au contraire, si l’on dit qu'un même effet peut avoir plusieurs causes.
Cette doctrine est également conforme à la conception de Bercson dans le domaine des substances. BERGsON démontre qu'il est très difficile de concevoir l'existence d’une pure individualité, d’un corps absolument simple; en tant que substance, il contient la substance des éléments précédents et des éléments suivants. Nous pouvons remonter, dit-il, sans retrouver une substance qui ne vienne d’ailleurs, jusqu’au protoplasme premier, d’ancêtre en ancêtre, sans avoir encore rien réussi à isoler.
Cela est donc bien vrai dans le domaine de la nature dite déterminée et causale, aussi vrai que dans le domaine de la chaîne téléologique. On parvient ainsi à démontrer d'un nouveau point l’absurdité de la théorie mécaniste ou sociologique du droit, qui ne veut voir la création du droit que dans un déterminisme étroit, entendant la causalité dans le sens limité de déterminisme : telle cause « doit » produire tel effet d’après une loi déterminée à posteriori, conditionnante de l’évolution future. Cette théorie sociologique suppose en effet une délimitation étroite des états analysés. Or cette délimitation est impossible : un état particulier contient déjà tout le général en substance, de même que l’état général contient le particulier. On ne peut ainsi démiliter un état qu’arbitrai-
(6) On peut rapprocher cette conception des développements de HEGEL sur le concept de Son existence dans son livre : Grundlinien der Philosophie des Rechts, Philosophische Bibliotek Band 124, LEIPZIG, 1911, où il écrit notamment, page 284 (2. Zusatz zu I, Die Idee) : « La concept et son existence sont deux aspects séparés et unis comme l'âme et le corps. Le Corps est la même vie que l’âme et pourtant les deux peuvent être considérés comme existant séparément. Mais une âme sans corps ne serait rien de vivant et inversement. Ainsi l'existence du concept et son corps et lui-même l’âme qu'il crée. Les germes contiennent en eux-mêmes l'arbre avec toute sa force bien qu'il n'existe pas encore. L'arbre correspond tout à fait à l’image du germe. Si le corps ne correspond pas à l'arbre alors c’est quelque chose de misérable. L'unite de l'existence et du concept, du corps et de l’âme est l'idée. Elle n’est pas seulement harmonie: mais pénétration totale. Il n'y à rien qui vive, qui ne soit pas en quelque sorte de quelque facon idée. L'idée du droit est la liberté et pour être envisagée sous son jour véritable, elle doit Se reconnaître aussi bien dans son concept que dans l'existence de celui-ci ». :
rement, pour en faire un facteur déterminant de l’avenir —. c'est-à-dire des états successifs. La théorie sociologique est donc en contradiction, de ce point de vue, avec les données mêmes de la science.
La solution du problème des universaux domine la chaîne causale comme la chaîne téléologique; les deux chaînes établissent la déduction du général. comme une inclusion de sa substance dans le particulier, de même que le particulier est contenu dans le général; il y a une rigoureuse symétrie. Dans chaque déduction logique il y a plus que la conformité, il y a l'IMMANENCE (5). C'est pour cela qu’une norme très concrète peut s'imposer avec’une force égale à la norme la plus générale et inversement.
C'est pour cela aussi que nous ne connaïssons que partiellément et relativement le contenu de la valeur elle-même, ne pouvant en saisir que des éléments. La valeur contient en puissance toutes les autres valeurs; mais ces valeurs sont la valeur absolue dans sa concrétisation.
Chaque valeur porte en elle-même une tendance à la réalisation à travers les circonstances les plus diverses et ce sont les lois de la causalité, de la vérité qui déterminent les possibilités les meilleures de réalisation de la valeur. Le système idéal des valeurs contient donc en lui-même les moyens objectifs de sa réalisation. En d’autres termes, en plus de son élément valeur normatif transcendantal, tel qu’on l'entend couramment, le système des valeurs, la valeur absolue contient aussi la vérité —- qui contient en elle les moyens appropriés de réalisation.
Or, nous ne connaissons pas le contenu total de la valeur, nous n'en connaissons que les trois éléments, et l'exigence d'ordre, de synthèse (8). Cette partie connaissable pour nous contient en plus les éléments de la vérité scientitique, corrolaire connaissable de la valeur absolue, de même que les trois éléments sont le corrolaire de la valeur absolue. Il existe une sorte de bloc indissoluble d'éléments de valeur absolue et d'éléments de vérité absolue qui se présente à nous sous cette forme. De ce bloc nous devons, par voie de déduction, trouver l’approximation des valeurs subséquentes et leurs
(7) Cf. PLATON : Georgids; PLATON : Symposion: PLATON : Parmenides. dans UEBERMEG : Grundriss der Geschichte der Philosophie.
(8) I s'agit des éléments du droit naturel dont nous avons traité supra, chapitre I et IT
moyens propres de réalisation, En d’autres termes nous devons trouver les normes, toutes les normes, les plus générales comme les plus concrètes. Le législateur est donc absolument lié dans cette déduction, le bloc des éléments de la valeur et des éléments de vérité le lient absolument (9). Les normes ainsi « trouvées » par voie de déduction rigoureuse contiennent de la valeur transcendentale, et c’est cette valeur qui s'impose aux hommes et qui déclenche le phénomène de la véritable obéissance.
Cette fusion des éléments de la valeur et de ceux de la vérité est féconde en conséquences; notamment dans ce sens que le législateur, sous prétexte de rechercher le meilleur moyen de réalisation de la valeur, ne doit pas créer des normes qui, tout en contenant un grand pouvoir causal de réalisation, foulent aux pieds l’un des trois principes des éléments de la valeur absolue. Dans ce cas, sous prétexte de réaliser de la valeur, on l’anéantirait dans sa réalisation. Or, une norme ayant par un de ses éléments annihilé la valeur ne s'impose plus, car la valeur est une synthèse et dès qu’un élément de cette valeur disparaît toute la valeur disparaît.
A l'inverse, lorsqu'une norme ne contient pas en elle-même les moyens propres de réalisation de la valeur, c’est-à-dire ne contient pas les éléments de la vérité absolue en tant que moyens de réalisation, elle ne s'impose pas non plus, car ici aussi un élément de la synthèse fait défaut. Les loïs sans moyens de pénétration sont sans caractère obligatoire.
Il n’y a dans ce qui précède rien de vraiment surprenant. Il y a simplement là un effort pour redonner leur sens à deux notions qui l’ont peu à peu perdu : notion de CONFORMITÉ et notion de DÉDUCTION (10). Nous avons montré par la
(9) Qu'on ne rous reproche pas un déterminisme à rebours. Nous verrons ultérieurement que l’homme ne peut pas realiser dans les normes positives une conformité absolue à la valeur absolue, Le législateur n’est donc rigoureusement lié qu'en ce sens : il doit de plus en plus perfectionner le système juridique, réaliser des normes contenant une dose toujours plus grande d’immarence transcendentale, harmonisant de plus en plus complètement les divers. éléments du droit naturel. Ainsi il accroîtra constamment la valeur impérative de ses normes. Il doit tendïe sans cesse vers la « réalisation » la plus con: plète possible. ve à :
(10) Cf. KELSEN : Das Problem der Souveränität und die Theorie des Vôlkerrechts, 1920, page 8 « Dans l’image de la subordination d'une règle de droit rar rapport à l’autre, dans celle du degré supérieur et inférieur s'exprime la relation logique entre le général et le particulier, dans le Concept de la Souveraineté apparaît la catégorie... « du plus général », du « summum genus in logicis ».
solution donnée au problème des universaux que la conformité n’était pas une abstraction de l'esprit, mais bien une réalité, il en est de même pour la déduction.
Généralement lorsqu'on parle de déduction à partir d’un principe, on a toujours l'air de dire que l’on serait libre de déduire les conséquences que l’on voudrait. Au contraire, la déduction est doublement limitée. Elle est limitée d’une part en ce sens qu'elle doit contenir « le {out » de ce dont on l’a déduit; c'est-à-dire ne pas en être seulement un élément, mais être extrait du tout, comprendre tout.
Pour saisir ce que nous voulons dire par là, il faut imaginer ce qui se passe dans les sciences chimiques. Chaque élément du corps chimique doit se retrouver dans la même substance et la même composition qu'il possédait dans le corps primitif. Ici, dans notre domaine, cette loi exige la présence simultanée des trois éléments et de leur synthèse, dans chaque règle déduite, comme chaque élément du corps primitif doit pouvoir se retrouver à l'analyse.
La limitation joue en second lieu du fait que le pouvoir causal, c’est-à-dire le pouvoir de réalisation effective, doit être contenu dans la règle déduite au même degré que dans la norme primaire de vérité et de valeur absolue.
C'est pour cela que KELsen avait tort lorsqu'il opposait droit naturel et droit positif en disant que le droit naturel était la déduction absolument rigoureuse d’une norme à une norme, la norme général contenant la norme particulière, alors que pour lui dans le droit positif il y aurait une simple délégation formelle de la norme hypothétique au législateur qui, pourvu que la validité formelle soit respectée, peut y inclure le contenu qu'il préfère (11). KELSsEN oppose le
(11) Cf. KELSEN : Die Philosophischen Grundlägen der Naturrechtslehre und der Posilivismus.
Cf. également ROHATYN : La théorie juridique de la Révolution, « Revue Internationale de la théorie du droit ». L'auteur prétend que l'opposition entre droit naturel et droit positif serait une opposition entre principe statique et dynamique: le droit naturel serait statique, car déduit d'une valeur absolue, le droit positif serait au contraire dynamique, car ses normes ne peuvent pas être déduites d’un contenu valorisé quelconque, mais proviennent de l'arbitraire d’une autorité humaine dont les dispositions n'ont qu'une valeur relative, dans ce sens que la même situation de fait peut être réglée par d’autres dispositions en sens contraire. Ce manque d'évidence du contenu de ces normes rositives expliquerait que la contrainte est l'essentiel du contenu du droit positif.
Il ne vient pas à l'esprit de l’auteur qu’il puisse y avoir un rapport entre la valeur d’où émane le droit naturel et le droit positif, permcttant la valorisation de celui-ci.
Sollen pur du droit naturel au Sollen et Sein à la fois du droit positif. Pour nous, au contraire, ‘il n'y à jamais un Sollen pur : Sollen et Sein sont toujours présents simultanément. Il faut sans cesse établir un pont entre Sollen et Sein, comme l'a bien marqué Lapyzenskr (12). Le Sein n’est pas surajouté au Sollen par un simple souci de mise en application. Mais dans la valeur, elle-même, Sollen et Sein sont déjà liés par ce pont. De telle sorte qu’un Sollen pur n'existe pas en tant que valeur.
I n'y a ainsi qu'une valeur et cette valeur est immanente dans chaque norme. Ce n’est pas seulement l'élément qui prête la validité à une norme mais elle est l’élément qui lui donne plus que cela, le pouvoir de s'imposer et de produire l'effet psychologique d’obéissance. La valeur est donc mise en œuvre par la norme qui réalise la valeur absolue et contenue en elle. De telle sorte que la valeur est à la fois immanente dans la norme extérieure à celle-ci, en même temps qu'elle jaillit en quelque sorte de la norme, pour provoquer l'effet d’obéissance (qui ne peut provenir que de la transcendance) en s'imposant à la volonté de l’homme.
Nous en arrivons déjà ainsi, au fond, à tracer les contours de la solution de la question posée en troisième lieu : celle de la définition du contenu même de la valeur.
SECTION IT
Contenu de la valeur
Des développements qui précèdent, il ressort que la valeur est à la fois une et multiple dans ses émanations. Il faut se demander comment la valeur peut être à la fois une et présente en chaque norme, même la plus concrète ? C’est poser la question du contenu de la notion de valeur. Au fond nous avons déjà été conduit à donner une solution à cette question,
(12) LADYZENSKI : Normes et lois naturelles, « Revue Internationale la
de théorie du droit », BRNO.
mais sans l'expliquer. C’est ainsi que nous avons dit que Ja valeur n'avait pas de contenu que nous puissions analyser.
Peut-on déterminer le contenu de la valeur? Il semble bien que ce soit impossible. Nous savons qu’il y a une valeur absolue qui est l'idéal premier. Mais nous ne pouvons la définir, pas plus qu'on ne peut définir Dieu et peut-être justement parce que l’on ne peut définir Dieu. Cette réponse rend cependant inquiet et l’on se demande si l’on peut accepter de croire en l'existence d'une notion à contenu non défini. Va-t-on dire que la valeur n'existe pas parce qu’on ne peut pas la définir. Nous répondrons : direz-vous que Dieu n'existe pas parce que vous ne pouvez Le définir ? Si vous niez que la notion de valeur existe, vous n'avez guère que la solution des « scientistes », qui consiste à s'abstenir de parler de Dieu par bonne méthode scientifique (disent-ils). Mais alors nous sommes en droit de leur répondre. Si vous ne niez pas Dieu et la valeur vous ne pouvez les oublier dans vos raisonnements, si ces deux notions existent elles doivent avoir une fonction. Or, la science implique que l’on s'intéresse à tout ce qui existe. Vous devez donc nous parler de Dieu et de la valeur, de leur fonction et l’on ne saurait nous reprocher, au point de vue de la méthode, de nous poser cette question Quelle est la fonction de la valeur ? Cela, alors même que l’on reconnaît ne pouvoir définir la valeur. Tout ce qui est, est objet de science. On ne peut « cloisonner » la pensée et les domaines de recherche : « Le savant ne doit pas être ‘borgne ».
Nous pouvons et nous devons pousser plus avant cet effort pour définir le contenu de la notion de la valeur, bien que nous sachions parfaitement que nous ne pouvons définir cette notion. Nous ne pouvons en faire abstraction, pas plus que nous ne pouvons oublier tout autre élément du réel. La valeur absolue a une existence sensible dans cette « nébuleuse » qui entoure la raison et qu'on appelle intuition. Si l’on prétend que la notion de valeur est une création de notre raison, il faut s'inscrire en faux. Nous n’avons conscience de la valeur que par intuition. Comme dit saint Tomas pour la Synderese, elle n'est pas issue du raisonnement. Que l'on dise alors que la valeur absolue se révèle à nous sous la forme d’une inclinaison naturelle non pensée (comme le dit le docteur Angélique) ou par intuition (comme le dit BERGsON), cela nous importe peu. Car ces définitions sont identiques au point de vue où nous nous plaçons. Nous pou-
vons encore dire avec Duns Scor, que la valeur est un prin- -cipe premier avant tout raisonnement (13).
Nous ne sommes pas devant l'inconnaissable total (14). Certes, nous ne pouvons connaître la valeur absolue; sans cela nous saurions tout ce qui existe, et la détermination de notre règle de conduite serait d’une aisance absolue, Or l'expérience de la vie nous révèle qu'aucune des règles de conduite que nous élaborons n’est parfaite. Au contraire, si nous connaissions la valeur absolue, ces règles pourraient être la perfection même.
Mais nous connaissons les éléments de cette valeur absolue. Nous en savons les composants. Chaque système politique et social est un plan d’application d’un de ces composants plus ou moins précisé. C’est pour cela qu'en chacun d'eux il y a une part de vérité. Mais chacun d'eux pris en lui-même n’est qu'une utopie, parce que la valeur absolue, qui seule est vraie et totalement efficace, est le synthèse de toutes ces parts de vérité que chacun contient associé au pouvoir causal de réalisation intégral. Ne contenant qu'une part de vérité, ils n’ont aussi qu'une efficacité restreinte, ils n'ont qu'une force relative.
La valeur équilibre et synthétise, réalise chaque principe au maximum avec le plus grand pouvoir causal. La valeur absolue dirige la vie, de telle sorte qu’elle réalise au maximum les éléments de la valeur qu’exprime chacun de ces divers
(13) Cf. J.-B, NOUBEL : Le droit naturel chez saint Thomas, TOULOUSE, 1942, p. 139. Cf. LADYZENSKI, Normes et lois naturelles, Revue Internationale de la théorie du droit, qui affirme : « que nous avons l'expérience interne de la valeur absolue, sous forme intuitive, mais certaine : nous n’avons pas à démontrer l'existence de Dieu, c'est à ceux qui le veulent contester de démontrer que Dieu n'existe pas: en attendant cette démonstration, nous « d2vons » scientifiquement croire en ce qui est un fait pour notre conscience intuitive au même titre que nous croyons aux faits perceptib'es par notre conscience sensSuelle ».
(14) PLATON : Symposion : « … Il aboutit à une science suprême, la science du beau, du seul beau, qui est toujours, qui ne naît ni périt, ne devient ni plus grand, ni plus petit, et qui, en outre, n’est ras beau uniquement d'une certaine manière, à un certain moment, à un certain endroit, dans un «<ertain rapport et autrement laid. Mais il s’agit du beau qui n’est pas imaginable par les sens, qui n’est ni pensée, ni Science, qui ne se trouve nulle part ni dans un être vivant, ni dans la terre, ni dans les cieux, ni dans un espace quelconque, mais qui est quelque chose en tant que tel, en soi, unique, perpétuel » (cité par UEBERWEG, Grundiss der Philosophie, t. I).
Dans un sens plus atténué et mêlé de subjectivisme, voyez S. ALEXANDER : Beauty (nd other forms of Value, LONDON, MACMILLAN, LB ACII OCT RNA SERV ATTS
systèmes politiques, c’est-à-dire en porte la réalisation à l’absolu. ae ù
C'est pour cela que nous ne pouvons la connaître; nous ne pouvons avoir que la perception qu'il existe une valeur idéale réalisant au maixmum tous nos idéaux ? Le drame humain réside tout entier ici. L'Homme « sait » qu'il existe un souverain bien; mais il ne peut en même temps le connaître totalement. Qu'on attribue cet état humain à la source qu'on voudra. Notre raison est imparfaite : nous dirons qu'elle est infinie. Il existe un point qui n’est jamais fixé, mais où la raison s'arrête.
La perception d'un équilibre véritable n’est compréhensible que par une raison parfaite; ce point jusqu'où notre raison peut aller dans la compréhension de la valeur n'est jamais défini. La raison est plus ou moins parfaite selon les hommes; ce qui explique qu’il existe ces « appels des héros » et ces périodes d'arrêt ou de progrès dans la mise en œuvre des règles de conduite. Cependant il ne faut jamais oublier que chacun des systèmes politiques contient une part de la valeur. Ce qui est l'idéal de la raison est l'équilibre de ces principes de la valeur, leur synthèse, Nous avons vu comment ils pouvaient se ramener à la concrétisation des trois notions; la DIGNITÉ HUMAINE, la JUSTICE; la SÉCURITÉ (15). Ce sont donc les trois éléments de la valeur absolue,
Chacun des trois principes en lui-même n'est pas un but, ni ne représente la valeur absolue. La valeur est une réalité objective et permanente; elle contient les trois principes synthétisés par la méthode d'ordre avec un maximum de pouvoir de réalisation causale, comme une ébauche de la valeur idéale absolue qui est inconnaissable. Elle est la valeur quand même, dès qu'elle comprend cette synthèse avec un maximum de pouvoir causal.
Mais ce n’est qu’une valeur relative, en ce sens qu’elle est plus ou moins proche de l’absolu, et plus elle est proche, plus la norme qui contient cette synthèse est proche de l'impératif absolu. La conséquence qui se déduit de cela le plus immédiatement est ceci : ne connaissant pas la valeur suprême en elle-même, puisque chaque déduction doit contenir en immanence tout le général {comme nous l’avons vu tout à l'heure), nous ne pouvons dire que chaque norme contient cette im-
(15) V. : CONTENU DU DROIT NATUREI, Section II du chapitre I°.
manence; en effet, elle doit la tirer du général qui est la valeur absolue; or justement nous ne connaissons pas la valeur absolue, Nous ne pouvons pas opérer une déduction (avec le plein sens de ce mot) depuis un élément inconnu et l'inclure dans le produit d’une autre déduction. Il en résulte que nous ne pouvons pas avoir un système de droit idéal. C’est pour cela que le rêve d’un droit naturel susceptible de contenir chaque règle de droit positif est irréalisable, Le droit naturel, système positif complet, n’est qu’un songe. Ce n'est point que l’on puisse affirmer que ce droit idéal complet, détaillé, n'existe pas. Mais c’est affirmer que nous ne pouvons en avoir la connaissance pratique (15 bis).
SECTION III
Rapports entre la valeur et la norme positive
Le droit naturel (constitué par les trois éléments, justice, sécurité, dignité humaine et la notion d’exigence d’une synthèse qu'est l’idée d'ordre), tel qu’il a été défini, constitue une sorte de pont entre l'absolu inconnaissable et la réalisation positive de la valeur. Il est l'instrument d'orientation de la recherche scientifique et technique d’un droit qui s'impose.
Le droit naturel est une synthèse des trois éléments JUS- TICE, SÉCURITÉ, DIGNITÉ HUMAINE. Mais nous ne connaissons que très approximativement le résultat de cette synthèse entre les trois éléments. La synthèse idéale, véritable étant précisément la valeur absolue, inconnaissable.
Le droit naturel est constitué par l’ensemble de ces principes analytiques qui sont les éléments de la valeur, joints à l'idée formelle d'ordre, c’est-à-dire d’exigence de la synthèse. Nous ne connaissons que les trois éléments analytiques. Cela ne nous permet pas de découvrir le dosage exact pour aboutir à la synthèse. Nous n'avons donc en le droit naturel qu'un
(15 bis) C'est ce que l’on peut objecter à M. ROTHE qui écrivit six volumes, détaillant des applications précises d'un droit idéal dans le moindre domaine du dioit civil. Tancrède ROTHE : Traité de droit naturel théorique et appliqué, PARIS, 1885-1912. Un tel traité est une pure vue personnelle du droit, appréciable en tant que telle et qui peut avoir le mérite de montrer le problématique de chaque institution, mais qui n'est nullement un traité de droit naturel.
Là sels
instrument de découverte d’un droit positif contenant de la valeur, Il propose en quelque sorte les éléments qui doivent diriger la formation du contenu du droit positif et l'exigence de leur synthèse dans ce droit positif qui peut ainsi seulement réaliser de la valeur. |
Nous trouvons ainsi posé le problème des rapports du droit naturel et du droit positif. Le droit naturel oblige les hommes à réaliser dans le droit positif une synthèse approximative qui doit contenir les éléments analytiques contenus dans le droit naturel. On doit réaliser ainsi une synthèse approximative qui contenant les éléments de la valeur se rapproche de celle-ci. Cette synthèse constitue l'énoncé des principes généraux, tels qu'on les nomme ordinairement. Mais cette synthèse relative faite par les hommes à un certain moment ne doit pas être confondue avec le droit naturel. Celui-ci demeure au devant d'elle, l'instrument de recherché, qui, lui, réalise la synthèse idéale contenant toute la valeur. Ces réalisations successives permettent un progrès vers la synthèse idéale de la valeur en se rapprochant du droit naturel. Ce progrès est illimité. Il n’y a pas de système idéal de droit arrêté une fois pour toutes.
Ces principes généraux constituent une entité dominant en tant qu'universalité toute la vie juridique, toutes les normes positives du droit, Comment ne pas songer que ces principes généraux devraient recevoir dans un Etat moderne une concrétisation valable pour un moment donné. On pense immédiatement que ce devrait être là le rôle de la constitution d’un pays qui ne devrait pas se préoccuper seulement d’énoncer les règles d’une élaboration technique et scientifique du droit, Au contraire, pratiquement la constitution est consacrée à des détails de procédure politique et cherche plus à réaliser un sysème politique qu'un système de valeur.
La constitution devrait être le fondement et la source directe de la validité et de la valeur d’un droit, d’un système de droit positif. Ainsi elle jouerait son véritable rôle.
L'universalité déduite du droit naturel, que nous appellerons toujours principes généraux, à défaut de la voir consacrée dans une constitution, possède les caractères d’une véritable universalité, comme nous l'avons définie plus haut. C'est-à-dire qu’elle contient à la fois en puissance tout le particulier et en même temps tout le pouvoir causal de réalisation des principes synthétisés. Elle constitue ainsi les « uni-. versaux » d’un moment donné dont la source et le fondement dernier résident dans l'effort d’approximation vers la valeur
idéale, vers laquelle, sans cesse avec les progrès de la civilisation tend la déduction.
Si l’on considère ces principes généraux à un moment donné on ne trouve en eux qu'une ébauche de la valeur absolue. Et toute norme positive qui en est simplement délachée (quelle que soit l’époque dans laquelle on opère ce détachement et quelle que soit la forme de sa réalisation) ne peut être impérative en elle-même. En effet, seule la transcendance, la valeur absolue, s'impose à l’homme.
I semble bien qu'ici se révèle alors une rupture très nette de notre construction. à
Nous avons dit que d’une part, seule la transcendance, la valeur absolue peut constituer le fondement de l'impératif. Mais par ailleurs, nous avons affirmé que nous ne pouvons pas connaître le contenu de cet absolu. Certes nous connaissons les principes contenus dans le droit naturel qui sont bien une émanation de l'absolu. Mais un des principes du droit naturel n’est qu’un principe formel — l'exigence de la synthèse. Or, la nature exacte de cette synthèse, son degré, sa densité nous échappent. C’est précisément seule la connaissance de la nature précise de cette synthèse qui nous permettrait de saisir la valeur absolue. Or, nous l’ignorons.
De ce fait, nous ne pourrons réaliser dans les normes positives qu'une synthèse très approximative des éléments du droit naturel. Ainsi, la valeur absolue ne sera que très relativement immanente dans la norme positive, La conformité, l’immanence, la réalisation de la délégation matérielle ne seront que très relatives.
La défectuosité de ce lien ne va-t-elle pas entraîner une diminution radicale de la forme impérative de la norme positive
D'une part, l’homme ne pourra jamais réaliser la perfection de la norme et d'autre part, seule la perfection peut s'imposer à lui.
Le système paraît ruiné, ou paraît devoir retomber dans les théories toute subjectives et vagues du droit naturel.
Il nous semble cependant que nous pouvons éviter cette démission théorique et pratique.
Il faut envisager le problème sous un double aspect.
On ne peut nier qu’au point de vue subjectif et conformément à notre expérience interne, l’homme ressente un appel
vers le bien. saint Tnomas {16) et son maître ALBERT LE GRAND (17) après le chancelier de Paris Pnirrppe l’écrivait, et THomas à assez longuement détaillé les préuves de l’existence de la Synderese, de l'inclination naturelle vers le bien; c'est-à-dire si l’on transpose la définition dans le domaine du social, l’inclination à réaliser la valeur, à obéir à la norme qui contient de la valeur. Et ALBERT LE GRAND a montré comment elle survit toujours, même chez ceux qui se sont détournés d'elle.
Dès lors, si une norme exprime de la valeur dans une mesure même relative, elle déclanche la tendance vers le bien qui est chez l'homme et provoque dès lors chez lui la véritable obéissance; l'homme s’inclinant par un appel naturel vers le bien, la valeur transcendantale, On peut ainsi conclure que la norme positive qui contient.de cette valeur, parce qu’elle est déduite des principes généraux qui la contient en puissance, s'impose à l’homme car elle est suffisante pour déclencher en lui l’appel vers le bien qui est l'effet de l'impératif. Nous savons, cn effet, que le général est une universalité qui contient chaque norme en puissance et que chaque norme contient aussi du général, c’est-à-dire de la valeur. Et si l’on se rappelle de la véritable notion d’obéissance, on explique bien qu'il y a un droit qui s'impose et un droit qui ne s'impose pas.
Telle est la théorie que l’on peut soutenir du point de vue subjectif, de l’homme, répondant à la question pourquoi l'homme obéit-il à une norme qui contient seulement une valeur relativement réalisée?
Mais, au point de vue objectif et strictement logique, cette explication paraît insuffisante. Seule une délégalion parfaite de la valeur, une conformilé absolue à la valeur, une immanence parfaite de la valeur dans la norme semblent pouvoir
(16) Dom LoTTiN : Le droit naturel chez saint Thomas et ses prédécesseurs, « Revue néo-scclastique de philosophie », tomes VII et VIII, février 1925, tirage à part, pp. 259-273. Cf. SAINT THOMAS : Somme, 2 à 2 sc., q. 47, art. 6, In corp. ad i um ad III um.
« Il existe en toute créature raisonnable un penchant naturel à €: qui est conforme à la loi naturelle » (I, II, q. 23, a. 6).
(17) « M. François GENY parlerait d'un « donné » et il en va bier ainsi, sauf à préciser que c’est un donné constructeur et qui requiert inéluctablement de s'’accomplir ». J.-F. NOUBEL : Le droit naturel chez saint Thomas, TOULOUSE, 1942, p. 141.
constituer le fondement valable du caractère impératif de la norme.
Cette vision de la perfection de la délégation de la conformité et de l'immanence a toujours hanté les philosophes et les techniciens du droit.
Elle serait exacte si l'on pouvait admettre un intellectualisme intégral dans le droit, en excluant tout élément volontariste. Or un tel monisme est inadmissible, car il aboutirait forcément à un déterminisme à rebours, excluant toute liberté du législateur — contraire à toute notre expérience sociale.
La notion de la conformité juridique est toujours relative. Dans le droit positif, par exemple, il est impossible d'effectuer une déduction parfaite d‘une norme particulière, depuis une norme générale, sans qu'il intervienne un élément de volonté de la part de l'organe effectuant la déduction. Le législateur lui-même ou l'organe intermédiaire établit par là une discordance plus ou moins grande entre le contenu de la norme supérieure et la règle qui en a été déduite (18) ? Il en est de même du juge qui applique la loi.
Dans toute concrétisation se trouve, en plus d’un élémenr rationnel effectuant fidèlement la déduction, un élément rationnel créateur (19).
Les notions juridiques de la délégation et de la conformité, de la concrétisation et de l’immanence ne sont donc pas des concepts absolus, mais des concepts relatifs, tout en imposant une tendance de plus en plus accentuée vers le rationalisme pur.
Cette relativité des notions de délégation, de conformité, etc... doit être transposée sur le plan qui nous occupe. Ici l'élément rationnel dans la déduction est constitué par l’incapacité pour l’homme de saisir totalement la valeur absolue, ou au moins la nature précise du degré de synthèse des éléments du droit naturel.
L'homme ne possédant dans toute science normative qu’une possibilité perfectible, mais non pas parfaite, de déduction —
(18) LADYZENSKI : Voluntarismus und Intellectualismus in der Rechtstheorie, « Revue Internationale de la Théorie du droit », 1929-
(19) C'est ainsi que nous n'avons aucune difficulté à faire notre la définition de la dialectique, que nous donne HEGEL en ces ter-
mes : « J'appelle dialectique le principe dynamique du concept « particularise le général non seulement de façon dissolvante (analytique) mais aussi créatrice ». HEGEL : Grundlinien der Philosophie
des Rechts, LEeïiPpziG, 1911, page 44.
la. validité d’une norme est simplement constituée dans tous les domaines par la concrétisation oplima de la norme supérieure.
Nous nous sommes posés comme but d'établir une liaison juridique entre l'impératif transcendantal et la valeur positive en nous servant du concept de la conformité ou de la délégation matérielle. Nous ne trouvons, avons-nous vu, aucune application parfaite de ces concepts dans le droit positif. En transposant ces concepts, tels quels, avec leurs mêmes imperfections, dans le domaine de la philosophie du droit, ils doivent remplir dans celui-ci les mêmes fonctions auxquelles ils sont destinés dans le droit positif : établir la validité juridique des normes inférieures par rapport aux normes supérieures, plus particulièrement par rapport au transcendantal, à la valeur absolue.
Nous en arrivons alors à conclure ainsi :
Une norme positive s'impose à l’homme, même objectivement et en vertu de la théorie de la validité, simplement si clle contient les éléments du droit naturel coordonnés dans une synthèse optlima.
Le législateur devra faire beaucoup d'efforts pour réaliser une perfection progressive de cette synthèse. Mais il faut qu'il ait toujours présent à l'esprit que dévelapper un seul des éléments dut droit naturel au détriment des autres aboutit à la destruction totale de la valeur dans la norme : la valeur est une synthèse complète ou elle n'existe pas.
Malheureuement, les hommes auxquels les éléments de la valeur, justice, dignité humaine et sécurité apparaissent sous forme d'idéaux, ont tendance à ne mettre en avant qu'un seul idéal parmi les trois, au détriment complet de tous les autres.
C'est cette préconisation exclusive d’un des idéaux qui est souvent la tragédie humaine. De bonnes volontés, en ne s’attachant qu'à un principe, tombent souvent dans une désillusion complète, dans un désespoir profond, en voyant qu'ont été vains tous leurs efforts de dominer la vie par l'idéal choisi. En constatant que leur révolution a causé plus de malheurs qu'ils ne l’avaient prévu : «Je n'ai pas voulu ça... »
Il faut donc que l’homme songe toujours à ce fait que la valeur est complexe; qu’elle est en elle-même inaccessible, mais que toute la dignité de l’homme est de devoir lutter sans cesse pour l’atteindre. Elle n'est pas un état auquel il
puisse parvenir sans effort, L'homme peut, à l'aide de cet instrument de recherche que constitue le droit naturel, se rapprocher sans cesse davantage de la réalisation de la valeur, s’il n'oublie pas combien cette recherche est complexe, et que cette recherche doit passer par. des états d’approximation successifs et non être réalisée avec facilité et brusquement, comme le croient tous les utopistes de toutes les époques. Il faut, d’ailleurs, remarquer que si l’idéal à réaliser est complexe, sa recherche est du moins facilitée, malgré toutes les apparences, par le perfectionnement des moyens techniques qui rapprochent les individus des gouvernants et aussi par le progrès de notre raison, qui, enrichie sans cesse d'expériences nouvelles, va de l'avant dans la découverte d’un pouvoir causal sans cesse plus grand, d’une synthèse de plus en plus puissante des éléments du droit naturel, afin de réaliser par le droit positif le maximum de valeur.
La perspective n’est donc nullement pessimiste, mais elle suppose à la fois une grande modestie de la part du législateur et la croyance en deux hypothèses.
Croire que Hogres s’est trompé en voyant dans l’homme un être foncièrement mauvais, mais croire qu'il y a en lui un appel vers le bien comme une inclination naturelle qui n’est Jamais éteinte.
Croire que la raison se perfectionne sans cesse, qu'elle peut donc utiliser de mieux en mieux l'instrument qu'est le droit naturel et le pouvoir causal. Deux hypothèses qui semblent bien nettement correspondre, en tout cas, à une réalité interne.
SECTION IV
Valeur et impératif
Il est utile d’insister sur la première hypothèse — l’aspiration de l’homme vers le bien — et de montrer les rapports entre celle-ci et la notion de la valeur. C’est, en effet, de la conjonction de ces deux notions que va jaillir la définition de l'impératif et de la véritable obéissance.
La valeur et l'impératif sont présents dans une norme qui s'impose.
Mais valeur et impératif sont-ils la même chose ou des réalités différentes ? On peut dire que l'impératif n’est qu’une
simple qualité de certaines normes qui, étant conformes à la valeur, doivent s'imposer. Le caractère impératif consisterait en ce que justement la norme conforme doit s'imposer. L’impératif conéisterait en ce mot «doit». Ge ne serait qu'une qualité de la norme conforme à la valeur.
= Nous pensons, au contraire, que l'impératif n’est pas une qualité de certaines normes. Valeur et impératif ne peuvent être distingués. L'impératif est contenu dans une norme qui s'impose; il est ce qui s'impose dans cette norme. Or, seules les normes qui « contiennent » de la valeur s'imposent.
L'impératif est justement cette valeur contenue dans la norme. Mais la valeur est une réalité absolue, insaisissable. L'impératif est l'expression dans le monde connaissable de cette valeur. Il est ce qui fait obéir et non pas seulement ce qui « doit » faire obéir (20).
Si l'impératif s'impose, ce n'est pas seulement qu'on doive obéir à cette norme, c’est que cette norme s'impose — c’est un fait. Et ce fait existe, parce que cette forme contient quelque chose qui est l'impératif; parce qu’elle contient la valeur telle que nous pouvons la saisir, la synthèse approximative du droit naturel et le pouvoir causal le plus fort permettant la réalisation efficace de la valeur.
Le « SEIN » et le « SOLLEN » dans l'impératif coïncident.
L'impératif déclanche cette inclination naturelle qui est en nous de faire le bien, donc de faire ce que commande cette norme, puisqu'elle est par hypothèse l'expression la plus proche du bien.
Nous donnons ici une définition de l'impératif qui lui
(20) Cf. H. KRABBE qui dit : « Il n'y a pas d'autre fondement à la validité du droit que celui qui se trouve à l'intérieur de l’homme... Le sentiment de la valeur repose dans notre âme, et ce n’est que de là que les normes peuvent naître... Quand la vie de la conscience (sentiment, raison, instinct) n’est pas seulement remplie par un but, mais quand la réalisation de ce but appaïaît comme un devoir, alors seulement nous nous trouvons en présence d'une valeur engendrant le
roif. à « Le caractère obligatoir: du droit repose, par conséquent, non seulement sur un rapport de causalité avec un but pensé se trouvant à la base de ce droit, mais bien su: une réaction normative qui remplit nscience » ' ; ne éme auteur affirme plus loin : « Le sentiment d'obligation à l'obéissance n'est provoquée qué par une norme de droit qui n'a pas d'autre fondement que la réaction psychique de l'individu, s'exprimant dans le sentiment du juste et de l'injusie ». Ceci décrit la réalité in eryne » im ératif.
- RUE « Der innere Wert des Rechts », Rektoratsrede 68/2/1924, page 349, Gründungstage der Leidener Universität, a dans la «Revue Internationale de la Théorie du Droit», BRNO, 1926-27, année I, pp. 159
et 160.
assigne un caractère très fort parce que celui-ci est présenté comme agissant directement sur l’homme, c'est-à-dire qu'il commande directement à sa volonté. L'impératif n’est pas tu dois obéir, mais simplement obéis car cela s'impose à toi. L'homme a alors l'impression d’une force en lui. Gette force il peut, bien entendu, l’écarter, car il est libre. Mais ce n’est que par un effort ou alors par suite d’une habitude qu'il pourra la vaincre. L'impératif préexiste à tout effort, qui ne sera que surajouté, pour chasser cette inclination naturelle à l'obéissance que l'impératif déclanche.
La confusion habituelle sur la vraie nature de l'impératif provient de l'erreur à laquelle nous nous sommes habitués dans nos conceptions sur le mot obéissance. Nous entendons souvent par là qu'il y a obéissance aussi bien de la part de l’homme qui agit conformément à n'importe quel ordre venu de n'importe qui, que pour celui qui se conforme au commandement qui réalise de la valeur.
Or, c’est faux. Lorsque l’homme n’est pas en présence du transcendant, il ne fait que se conformer librement à cet ordre. Librement, car rien ne s'impose à lui. Il a le choix ou bien subir la sanction, ou bien agir conformément au but exprimé. S'il agit conformément à ce but il fait alors sien le but d’un autre quel que soit ce but, il en endosse la responsabilité. Il n’obéit pas, en vérité, au sens propre du terme.
Au contraire, lorsqu'il s’agit du transcendant, un élan porte l’homme vers sa réalisation (21). Sa volonté d'action est mise en œuvre par sa seule présence, parce qu'il a une inclination naturelle à réaliser le bien. C’est pour cela que nous avons dit qu'il n'existait pas d’impératif conditionnel. Il existe l’impératif ou non. Certes, l’homme peut désobéir à l'impératif, mais il est obligé de faire un effort pour écarter
(21) Cf, VOEGELIN, qui écrii : « Lorsque nous disons d'une action qu'elle doit être effectuée, qu’elle est due, nous voulons exprimer par là que nous ressentons un sentiment de nécessité, de contrainte morale.. sentiment qui confère à l’action l'aspect d’un devoir. Nous avons,.en, effet, en nous, des sentiments. tels que KANT les a décrits, par lesquels nous avons conscience en tant que sujet de l’action de la conformité où de la non conformité, avec quelque chose ‘en nous qui nous. prescrit ou.interdit l'action envisagée. Dans le Sentiment de la nécessité morale rous nous sentons coupés des causes de détermination extérieures et notre action est Comme sans raison, originel, s'accomplissant spontanément comme étant déterminée par notre — ego - -
obligé ».
F, VOEGELIN, Das Sollen im System Kants, Festschrift Kelsen,