DU COU
Comme nous l’avons vu plus haut, Kœben, dans sa thèse inaugurale, parla le premier de la compression des nerfs du cou par la tumeur thyroïdienne, et il croyait dans ce cas à une lésion du grand sympathique due à cette compression ; nous n’y reviendrons pas.
Se basant sur deux examens anatomiques post mortem, Taylor (1) émit sa théorie de la compression. Dans ces cas il constata une dilatation très prononcée des veines jugulaires internes, comme si elles avaient été le siège d’une obstruction à leur partie inférieure. Et comme il ne rencontra aucune tumeur capable de les comprimer, il parut « non déraisonnable » d’admettre que l’obstacle était dû au spasme musculaire. Nous avons vu qu’il avait emprunté cette idée à Marshall Hall qui, dans son Traité des maladies convulsives et paroxystiques, signale comme fréquente la tendance au spasme des muscles du cou. Ce spasme musculaire pour Taylor rendrait compte de l’augmentation du corps thyroïde; ce serait une simple hypertrophie de cette glande consécutive à une hyperhémie long-
(1) Taylor. Med, Times and Gaz., 1856.
temps proloagée. Voici comment il résume les différentes étapes par lesquelles passe cette affection :
Une maladie originelle, débilitante (pertes, fatigue de toutes sortes), produisant l’anémie ; cette anémie produit à son tour cet état particulier du système nerveux dans lequel il y a une tendance au spasme des muscles du cou. Enfin la conséquence de ce spasme est de gêner le retour du sang de la tête et du cou et d’amener l’hyperhéraie et l’hypertrophie du corps thyroïde, en même temps que la dilatation des veines de l'orbite (exophthalmie). Cet auteur ne parle pas des palpitations, peut-être les met-il sur le compte de l’anémie cause première de tous les accidents.
Quelques années après le travail de Taylor, Piorry, dédéveloppa sa théorie dans la discussion dont nous avons parlé en 1862 devant ses collègues de l’Académie de médecine. Pour lui, le corps thyroïde est la cause de tous les phénomènes observés dans le goitre exophthalmique.
Passant en revue les rapports du corps thyroïde, sain ou malade, avec les organes qui l’entourent, il résume son opinion dans les conclusions suivantes :
1“ Le corps thyroïde comprime la trachée et il produit la dyspnée.
2° Quelquefois il s’enfonce dans le médiastin et comprime le tronc veineux brachio-céphalique, ou les jugulaires internes, ou les sous-clavières ; on l’a vu comprimer la veine cave supérieure, et même la veine cave inférieure.
3® Lorsqu’il comprime les veines sous-clavières, les jugulaires internes ou externes, il produit du gonflement du cou et de la face qui devient violacée; il amène aussi de la
gêne dans la circulation intra-crânienne. Les veines de l’orbite doivent alors devenir le siège d’une stase, d’où résultent nécessairement l’oedème du tissu cellulaire intra-orbitaire, d’où exoplithalmie.
4° S’il comprime les gros vaisseaux qui partent du cœur et des poumons, il produit des « hémostases » pneumoniques ou cardiaques. L’oreillette droite, dans ce cas,double ou triple de volume ; on s’explique ainsi la dyspnée, la suffocation et les palpitations qui surviennent.
5° Il peut presser l’œsophage et amener de la gêne de la déglutition, le larynx et produire de la toux et de la gêne dans la phonation.
6° La compression des nerfs laryngés peut amener les mêmes effets et de plus une toux quinteuse ou férine.
7“ Le pneumogastrique comprimé amène des troubles de la digestion, des palpitations.
Le grand sympathique, d’après les expériences de Cl. Bernard, est pour quelque chose dans les accidents précédents.
9 Par suite de toutes ces souffrances, l’hématose se fait mal ou incomplètement, la nutrition languit: il survient de 1 amaigrissement, de la- dysménorrhée, de l’aménorrhée par suite d’altération et de déperdition des liquides.
10° Ces souffrances habituelles, cette gêne des grandes fonctions, ces congestions cérébrales qui surviennent parfois à la suite de la gêne de circulation vers la tête, rendent iiritable, violent, produisent de l’excitation mentale et de la colère.
11° Ces phénomènes sont presque périodiques comme les lésions organiques que l’on rencontre dans les tissus vasculaires ou érectiles analogues au corps thyroïde<
Que devons-nous penser de cesthéories de compression ? L’opinion soutenue par Taylor dè la contraction spasmodique des muscles du cou, si elle est vraie dans certaines affections convulsives comme dans l’hystérie, peut-elle être admise de la même façon dans la production du goitre exophthalmique? Nous ne le pensons pas. On constate bien, pendantles grandes attaques d’hystérie, une gêne considérable dans le retour du sang de la tête et du cou vers la poitrine; on voit alors parfois une augmentation de volume du corps thyroïde, une coloration violacée de la face et du cou, peut-être même un peu d’exophthalmie ; on se rappelle que Graves met sur le compte de cette turgescence du corps thyroïde et de la compression qu’il exerce sur le larynx et la trachée, la boule hystérique dont la plupart des auteurs font une sensation purement subjective. Mais, de là à admettre que cette contraction musculaire qui se produit spasmodiquement pendant ces attaques puisse devenir continue et amener les symptômes du goitre exophthalmique, il y a loin. De plus, on ne trouve chez les malades atteints de l’affection décrite par Graves aucun signe de ce spasme dans les muscles du cou, même chez ceux où les phénomènes sont les plus accentués.
L’opinion de Piorry nous paraît plus admissible, à part quelques exagérations dans le détail, et, à part quelques symptômes qui pourraient recevoir une explication difféférente, l’ensemble des effets produits par la compression des organes du cou nous semble admissible au point de vue physiologique.
Un auteur belge, Richard Boddaert, professeur à l’université de Gand, a fait un certain nombre d’expériences sur les lapins et a cherché à en tirer des conclusions au point de vue de la pathogénie du goitre exophthalmique;
comme les faits qu’il expose présentent un certain rapport avec les idées de Piorrj/, nous donnons ici le résumé de son travail (1).
Il lie sur des lapins les quatre veinesjugulaires, en même temps qu’il coupe les deux sympathiques cervicaux, et il constate dans ce cas de l’exophthalmie par accumulation du sang dans les vaisseaux.
La ligature des veines seule donne lieu à une exophthalmie peu marquée.
La section seule du grand sympathique ne détermine pas d’exophthalmie.
Si de plus on lie les veines thyroïdiennes, on a un gonflement du corps thyroïde.
Si^on coupe le sympathique après la ligature des veines, on n observe pas d’élévation de température.
De ces faits l’auteur conclut que, dans la maladie de Ba-' sedow, il y a deux facteurs :
1“ La paralysie du sympathique cervical ;
2“ Une gêne de la circulation en retour, amenant des dilatations veineuses, des congestions et des œdèmes.
Nous avons nous-même répété ces expériences de physiologie, dans un cas où nous avions pratiqué la ligature des c|uatre jugulaires et la section des deux sympathiques, nous avons eu un certain degré d’exophthalmie, mais nous n’avons pu observer ce que devenait ce symptôme, car l’animal, quelques minutes à peine après la ligature de la dernière veine, fut pris d’une convulsion généralisée et mourut.
Nous trouvâmes à l’autopsie une congestion très considérable des veines qui rampent à la surface du cerveau, un
et) Boddaert. Gaz. hebd., 1875, p. 645.
pou d’œdème cérébral, pas de trace d’hémorrhagie cérébrale.
D»i côté des yeux, le tissu cellulaire rétro-orbitaire paraît augmenté de volume et comme infiltré de sérosité. Nous croyons que l’animal est mort d’œdème cérébral qui s’est manifesté par une convulsion.
Dans une seconde expérience, les mêmes phénomènes se reproduisant après la ligature de la quatrième jugulaire, l’exophthalmie mesurée au compas d’épaisseur paraissait peu considérable, nous enlevâmes cette ligature, l’dnimal se remit très lentement, mais cependant se rétablit et nous ne constatâmes chez lui le jour même ni les jours suivants aucune trace d’exophhtalmie.
Nous nous demandons si la suppression du cours du sang dans les quatre jugulaires, comme l’a faitBoddaert.est compatible avec la vie, et si cette expérience peut bien rendre compte des phénomènes qui se passent du côté des yeux dans le goitre exophthalmique ; la compression des veines jugulaires peut être considérable, mais elle se fait progressivement.
Il est possible qu’en ne liant les jugulaires que successivement et en permettant ainsi â la circulation en retour de s’établir partiellement par une autre voie, on arriverait peut-être â se mettre dans des conditions plus analogues â celles d’une compression par le corps thyroïde hypertrophié.
Quoique nous n’ayons pas obtenu les résultats signalés par Boddaert, nous ne nions pas les faits rapportés par cet auteur, dans les recherches de cette nature la technique est si délicate, que les divergences qui existent entre les résulats obtenus par cet auteur peuvent être attribuées aux différents modes opératoires employés; nous dirons
Hcnard. 7
même que si les faits avancés par Boddaert sont vrais, nous en pourrions tirer quelques explications des phénomènes remarqués dans nos observations, au moins au sujet de l’exophthalmie.
Nous avons trouvé dans le British medical Journal une observation de goitre exophthalmique avec exophthalmie unilatérale coïncidant avec une augmentation du corps thyroïde très marquée du côté correspondant. Cette observation, due à Eales (1), nous paraît venir confirmer la théorie de la compression, sans pour cela donner une explication de tous les faits, aussi nous la rapporterons ici :
« La malade, âgée de 22 ans, domestique, est atteinte de la maladie de Graves ; elle a souffert d’exophthalmie depuis huit ans. Cette exophthalmie est unilatérale et siège du côté droit, elle est accompagné d’augmentation du corps thyroïde qui est très marquée à droite ; il y a de l’anémie, le pouls est irrégulier et intermittent ; un murmure sanguin systolique s’entend à la base du cœur et sur les gros vaisseaux du cou, et il y a un redoublement du premier bruit du cœur. La menstruation est pauvre et irrégulière. Les pupilles sont de même volume. Le côté droit de la face paraît plus développé que le gauche. Les vaisseaux rétiniens dans les deux yeux sont pleins et tortueux, surtout les veines. Il n’y a pas de différence dans les deux yeux à cet égard. L’œil droit fait une saillie d’environ un demipouce, ^mais il n’y a de déplacement d’aucun côté ou de gêne dans l’action des muscles droits. L’hypermétropie existe dans les deux yeux, mais s’étend plus à droite qu’à gauche. »
(1 ) Eales. Brilish med. journal, 2 mars 1878.