TRANSPORT DES MATÉRIAUX PAR LE LIBER
Aucune question n’est plus capitale pour la vie de la plante que celle de la circulation des substances élaborées ou nourricières; aucune question cependant n’a été délaissée à un plus haut degré par les botanistes. Il suffit pour se convaincre de ce fait de consulter les traités de physiologie de J. Sachs, Pfeffer, etc. On y trouve des indications sur la nature chimique des composés que renferment les plantes, quelques hypothèses sur la circulation; mais aucun fait précis n’est articulé.
Il est, je crois, tout à fait inutile d’insister sur la nécessité de la circulation des substances nourricières. Du Petit-Thouars, Turpin, Schleiden, etc., ne l’admettaient point il est vrai; mais nier l’élaboration des sucs nourriciers dans les parties
vertes des plantes et leur transport ultérieur du lieu de formation au lieu d'utilisation, c’est admettre implicitement que l'eau puisée dans le sol peut suffire pour l'édification des substances si variées qui constituent la membrane et le contenu des éléments d’une plante; en un mot, c’est admettre, comme l’a dit avec raison M. Sachs, que toute matière est venue de rien à l'endroit où nous la trouvons.
Dès qu’on eut présumé (1) l'ascension de l’eau du sol par les vaisseaux du bois, il sembla tout naturel d’admettre la circulation des substances nourricières par les canaux du liber. Les preuves de cette hypothèse ne parurent pas absolument nécessaires. Dans tous les cas on n’a recherché des preuves expérimentales de cette circulation que dans l’étude des phénomènes consécutifs aux décortications annulaires ; la formation d’un bourrelet volumineux à la lèvre supérieure de la plaie a paru à beaucoup de personnes une preuve évidente et irréfutable de la marche descendante des matériaux élaborés, par la voie des tubes criblés.
Disons tout de suite que la plupart des observateurs (2) qui ont porté leur attention sur cet ordre de phénomènes cherchaient à prouver autre chose que la circulation des substances élaborées, et que leurs observations concernent presque uniquement la forme extérieure et la position des bourrelets. M. Trécul lui-même, entrainé tout d’abord par le désir de réfuter la théorie des phytons et ensuite par la préoccupation de montrer qu’une décortication annulaire n’entraîne pas nécessairement la mort de l’arbre, a renfermé ses
(1) Hales, Siatique des arbres.
(2) Buffon, Mémoires de l'Académie des sciences, 1738. — Hales, Statique des arbres. — Duhamel, Physique des arbres, t. I. — Du Petit-Thouars, Deuxième exercice sur la végétation. — Pollini, Saggio di osserv. di sperienz., etc. Vérone, 1815. — Gaudichaud, Comptes rendus, 31 mai 1852 et 7 mars 1853. — Trécul, Ann. des sc. nat., 3° série, t. XIX et XX; 4° série, t. IL. — Faivre, Ann. sc. nat., t. XII, 1869. — Niven, Gardener's Magazine, vol. XIV. — Knight, Phil. Trans., 1803 et 1806. — Lindley, Théorie de l'horticulture. Tr. fr., 1841. — Hanstein, Pringsheims Jahrbücher, 1860. — Se Bulletin de la Sociélé d'éludes des Hautes-Alpes, n° 17, 1® janvier
observations dans le cercle des. arguments qui lui étaient nécessaires pour ces deux démonstrations. Les recherches de Hanstein, effectuées spécialement dans le but d'apporter quelque lumière sur le phénomène de la circulation, présentent seules un certain intérêt au point de vue qui nous occupe, et les résultats de ces recherches peuvent être résumés brièvement dans les propositions suivantes :
1° Une bouture ordinaire développe des racines à son extrémité inférieure et une ou plusieurs pousses feuillées à sa partie supérieure. Si, avant de mettre en terre cette bouture, on pratique une décortication annulaire près de la partie inférieure, les racines naissent toutes au-dessus de celte décortication, c’est-à-dire à l’endroit où sont retenus les sucs nourriCiers ;
2 Si, au lieu d'opérer une décortication annulaire complète, on laisse une bande longitudinale d’écorce joignant les deux lèvres de la plaie, tout se passe comme si la décortication n'avait pas eu lieu, cette bande servant à transmettre les substances de haut en bas ;
3° Lorsque sur une bouture déjà enracmée on vient à enlever un anneau d’écorce au-dessus des racines, celles-ci ne recevant plus de sucs nourriciers ne tardent pas à se flétrir, et il s’en développe de nouvelles au-dessus de la décortication ;
4 Dans le cas où la décortication est pratiquée à une assez grande distance du bout inférieur du rameau bouturé, il naît de petites racines à cette partie inférieure, et ces racines sont d'autant plus développées et plus nombreuses qu'il existe une plus grande distance entre elles et la décortication ;
5° Si une opération de cette nature est pratiquée sur une plante à faisceaux bicollatéraux, il se forme généralement des racines au-dessous et au-dessus de la décortication ; la vigueur des racines inférieures est en rapport étroit avec le développement relatif du liber interne, qui peut seul leur fournir des matériaux nutritifs.
Comme on le voit par cet exposé, qui résume brièvement toutes les preuves que l’on connait actuellement du transport
ut.
des substances élaborées par la voie du liber, il reste encore bien des points à préciser el bien des lacunes à combler :
1° On n’a donné aucune preuve directe de la progression des substances élaborées dans les éléments libériens ;
2 En supposant même que le rôle conducteur du liber soit prouvé d’une façon irréfutable, il est bon de montrer que ce rôle appartient en propre à une catégorie des éléments qui constituent ce tissu ; n
3° Les expériences de Hanstein ne nous permettent pas de dire si les substances transportées sont uniquement des matières albuminoïdes ou bien à la fois des substances ternaires et des substances albuminoïdes ;
& Le mécanisme intime de ce transport a été considéré jusqu’à ce jour comme tout à fait indépendant des phénomènes connus de mouvements protoplasmiques. Notre nouvelle manière de voir sur la vitalité propre du protoplasme des tubes criblés remet la question à l’ordre du jour;
5° Enfin on peut se demander si l’étude attentive des tubes criblés à l’état frais ne permettrait pas de préciser le sens du transport dans le liber.
Nous nous proposons de répondre autant que possible à ces diverses questions dans les paragraphes suivants.