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CHAPITRE III

Parvenus à ce point de notre travail, nous devons forcément nous demander si le lichen, qui vient d’être étudié, ressemble absolument au lichen ruber décrit par différents auteurs, et notamment par Hebra.

C’est lui, en effet, qui, le premier, a dénommé telle l'affection à laquelle il reconnaît trois périodes: Une première période, dans laquelle « l'éruption consiste en papules miliaires rouges, distinctes, qui ne sont pas excoriées et sont recouvertes de squames minces. Elles ne sont pas réunies en groupes, ni disséminées sur toute la surface du corps, mais elles restent, en général, limitées à certaines régions de la peau, et notamment aux jambes ». Une deuxième période, «où les plaques infiltrées d’un rouge foncé, résultant de la réunion de nombreuses papules développées les unes près des autres, sont recouvertes de squames peu adhérentes, minces, semblables à du papier grisâtre. Quand on les a enlevées, on voit que les orifices des follicules pileux sont dilatés. Il n’y a pas de suintement, et les plaques ne saignent pas, quand on les gratte légèrement. La présence d’excoriations superficielles annonce que les démangeaisons. sont insignifiantes. Dans le voisinage des taches infiltrées, on trouve de

nouvelles papules semblables à celles poussées en premier lieu... L'extension de la maladie se produit, non par l’agrandissement des plaques isolées, mais

parleur accroissement en nombre et par l’infiltration de la peau dont ces changements sont accompagnés ». Une troisième période, « où la peau devient rouge et épaissie, et l'épiderme ‘se divise en une grande quantité de squames minces, d’un gris jaunâtre, qui se détachent facilement... [1 y a dégénérescence des ongles; il survient des rhagades, et les mouvements des articulations sont gênés. L’affection est suivie de symptômes généraux, de troubles dans la nutrition, d’amaigrissement et même de marasme, Elle a, en général, une durée de plusieurs années, et peut se terminer d’une manière fatale » (1).

Plus tard, Kaposi, le disciple d'Hebra, décrit deux formes de lichen ruber, qu’il appelle l’une « lichen ruber acuminé », l’autre « lichen ruber plan ». Cette dernière variété ressemble en tous points au lichen planus que nous avons étudié. Quant au lichen acuminé, de l’aveu même de l’auteur, « c’est la forme primitivement décrite par Hebra (2) >; seulement, Kaposi donne les papules primitives, comme étant de forme « conique », ayant à leur sommet une petite squame épidermique épaisse. Le lichen ruber plan de Kaposi, étant l’anaiogue de notre lichen plan, d’une part; et, le lichen ruber acuminé étant la même chose que le iichen ruber d'Hebra,la question se pose donc ainsi: Y ‘a-t-il un rapprochement possibie entre le lichen ben acuminé de Kaposi et le lichen plan tel que nous l’avons décrit? Pour la résoudre, nous allons comparer entre elles les deux affections.

(1) Hebra. Maladies de la peau, t. I, p. 467 et suiv, (2) Kaposi. Traduction Besnier-Doyon, p.522,

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Disons-le tout de suite, il y a entreles deux maladies, à la fois des ressemblances et des différences. Dans l’une et l’autre, nous trouvons au début, des papules rouges, grosses comine une tête d'épingle, limitées à certaines régions et recouvertes à leur sommet d’une petite squame. Ce dernier caractère, qui fait défaut dans le lichen plan à début et à marche chroniques, s’observent dans les lichens qui débutent brusquement et se généralisent vite. C'est ainsi que, chez la malade de l’observation XXV, nous trouvons qu’au . niveau du bras droit, « sur certaines papules isolées, situées à la partie interne du bras, et rangées linéairement, on voit à la partie centrale de la papule, une petite squame blanche, très fine, surtout apparente, lorsque deux ou trois petites papules se réunissent ».

Plus tard, qu’il s'agisse du lichen ruber acuminé ou du lichen plan, on voit ces papules former par çonfluence des plaques rouges, recouvertes de squames minces, grisâtres, peu adhérentes, masquant les orifices folliculaires dilatés. Jamais on n’observe de suintement. La plaque repose sur un derme d’autant plus infiltré que l'agglomération des éléments primitifs est plus étendue. Autour des plaques, on retrouve les éléments primitifs isolés, avec leurs caractères propres.

Voilà quelles sont les ressemblables. Voici maintenant les différences. Kaposi parle de papules « coniques ». C'est là, véritablement l'opposé des papules du lichen plan qui sont, au contraire, « aplaties et en facette ». En outre, nous avons vu que, dans le lichen plan, les troubles généraux et les troubles viscéraux étaient d'ordinaire peu marqués. Tout au plus avonsnous noté quelques symptômes morbides du côté de

Lavergne, 1l

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L'appareil digestif: dyspepsie, gastralgie., etc, ou du système nerveux: insomnie, migraine, etc. Dans le lichen ruber acuminé, nous assistons à un tout autre tableau. Au bout de quelques mois, et de quelques années, quand toute la peau, de la tête aux pieds, est devenue rouge et desquame abondamment, on voit survenir de nouveaux troubles. Les ongles deviennent épais, cassants, opaques, dégénèrent. Les cheveux, et plus tard, tous les poils du corps, tombent. Des rhagades se forment. Les mouvements articulaires sont gènés, douloureux. Le malade maigrit, se plaint de frissons, tombe dans le marasme, et finit par mourir d’épuisement. 7 Donc,ressemblance frappante d’une part, différence considérable de l’autre; voilà ce que nous sommes en droit de constater. Mais quelle conclusion allonsnous en tirer? Nous croyons qu'on ne doit pas séparer absolument ces deux affections. Pour nous, le lichen ruber acuminé et le lichen plan ne sont qu’une seule et même maladie, dont le tichen plan représente la forme bénigne, la seule observée en France, et dont le lichen acuminé constitue la forme grave, observée à l'étranger, et en particulier, à Vienne. À émettre cette opinion, nous sommes encouragé par la lecture d'un passage d’Erasmus Wilson (1), et d'une note ajoutée par MM. Besnier et Doyon, à la traduction de Kaposi (2). :

Erasmus Wilson, en effet, après avoir admis l’analogie entre le lichen planus, tel qu'il l’a décrit, et le

(1) Erasmus Wilson. Traité des maladies de la peau, p.193, (2) Kaposi, Los. cit,

lichen ruber d'Hebra, pense que « la maladie s’enracine plus profondément dans la constitution en Autriche qu'en Angleterre. » Chez nous, dit-il, c'est une maladie brusque, mais opiniâtre, et ne cédant qu’en dernier lieu au traitement. Elle ne produit jamais l’émaciation et le marasme,.etc.... ». On ne saurait nier l'importance de cette opinion émise par l’illustre médecin qui, le premier, a décrit le lichen plan.

De même, nous sommes heureux d’avoir à citer ici MM. Besnier et Doyon, qui déclarent le lichen ruber acuminé une maladie très rare À Paris et «s’associent aux réflexions faites par Erasmus Wilson. »

Mais, en admettant qu’il n’en est point ainsi, qu'est-ce donc que le lichen acuminé?

M. le D' Vidal (1) sedemandesi, dans certains cas graves, le savant dermatologiste de Vienne n’a pas confondu entre elles les deux affections: lichen ruber et dermatite exfoliatrice. Cette dernière maladie a fait l’objet de la thèse inaugurale de notre excellent collègue et ami M. le D' Brocq. Dans ce travail remarquable, l’auteur pose la question d'identité entre le lichen ruber acuminé de Kaposi, pityriasis pilaris, maisil ne la résont pas.

Voici, sommairement, en quoi consiste cette dernière affection, très bien étudiée par Richaud (2). Elle débute par de larges plaques rouges ou rosées, disparaissant à la pression du doigt, rugueuses par-dessus les squames, lisses au-dessous, formant un relief peu marqué ; plus ou moins confluentes, et recouvertes de ê

(1) Tribune médicale, 25 juillet 1880.

(2) Richaud. Thèse de Paris, 1877.

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squames. — Ces squames, peu adhérentes, surtout abondantes au niveau du tronc et du cou, prennent des caractères particuliers sur les mains et sur les pieds, et constituent en ces points de larges lambeaux épidermiques. Au-dessous des’plaques, le derme n’est pas épaissi. En même temps, on constate, de préférence sur les première et deuxième phalanges des doigts, de nombreuses éminences épidermiques, sié— geant autour des poils,qui tantôt traversentle sommet du cône, tantôt sont contenues dans son intérieur. — Les ongles sont épaissis, à convexité exagérée, et à leur surface, on note des gouttières transversales ou des stries longitudinales. Les poils sont parfois tombés, ou deviennent durs et cassants. Les symptômes généraux sont à peu près nuls. Il y a parfois des démangeaisons et de la sensibilité de l'ongle.

Ainsi constitué, le pityriasis pilaris ressemble en partie au lichen ruber acuminé, et en partie diffère de lui. Aussi, comprenons-nous fort, bien que la question d'analogie entre les deux affections ait été soulevée. Toutefois, nous croyons que les différences l’emportent sur les ressemblances. Dans les deux maladies, nous trouvons, comme le dit Richaud, « des squames reposant sur un derme rouge, de l'augmentation d'épaisseur de la peau de la paume de la main et de la plante des pieds, de l’hypertrophie des ongles. Mais, il y a aussi des caractères très importants qu'on note dans l’une des affections, et qui n’existent pas dans l'autre. [Je ce nombre l’épaississement de la peau, le début par de petites papules spéciales, les symptômee généraux graves, qui n'existent que dans

— 85 — le lichen ruber scuminé; les éminences épidermiques, qu’on ne trouve que dans le pityriasis pilaris.

Mais, nous objectera-t-on peut-être, « pourquoi les saillies coniques du lichen acuminé ne correspondraient-elles point aux cônes épidermiques du pityriasis pilaris ? » Certes, si le fait était prouvé, nous croyons qu il serait bien difficile de nier l'identité des deux maladies. Mais, il n’en est encore rien, et, au premier abord, il semble peu probable qu’on puisse regarder comme analogues de simples papules coniques, et les éminences épidermiques, étudiées avec tant de soin par Richaud, et qui tantôt sont traversées par un poil, tantôt le contiennent dans leur épaisseur. Nous nous en tiendrons donc à notre première conclusion, et considérerons le lichen ruber acuminé comme une forme grave du lichen planus, jusqu’à ce que l’analyse des observations publiées à Vienne soit venue éclairer la question d’un nouveau jour.

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