OBSERVATION XV
(Personnelle.)
La nommée X... (Marie), âgée de 22 ans, se présente à nous, le 7 juin 1883, envoyée par notre excellent ami, de Molènes, interne des hôpitaux.
La malade est née de père et de mère bien portants. Elle a cinq frères ou sœurs qui jouissent d’une bonne santé. Il n’y a pas de maladies de peau dans la famille.
A part quelques manifestations strumeuses très légères dans son enfance, la malade s’est toujours bien portée. Elle est seulement très nerveuse, et, bien que jamais elle n’ait eu de véritables attaques de nerfs, elle se met facilement en colère et pleure pour un rien. En outre, elle est d’habitude très constipée; cependant, elle n’est point sujette aux migraines.
Depuis l’âge de 16 ans, elle est bien réglée. Pas de grossesse.
L’affection actuelle a débuté, il y a 2 mois, par de petites boutons sur la face antérieure de l’avant,-bras gauche, prurigineux, et semblables à ceux qu’elle a maintenant. Ils ont persisté un mois, sans envahir d’autres régions du corps. Au bout de ce temps, une éruption semblable s’est montrée successivement aux cuisses, à la ceinture, au bras droit. Les poussées se sont effectuées d’une façon intermittente, et à quelque intervalle de temps l’une de l’autre. Comme traitement antérieur au jour de la venue à l’hôpital : huile phéniquée, à l’extérieur; solution de composition ignorée de la malade, à l’intérieur. Il a été suivi huit jours environ.
Etat actuel. — 7 juin 1883. L’éruption occupe les avant-bras, les bras, la ceinture, la partie supéro-interne des cuisses.
Avant-bras gauche. — L’éruption, localisée à la face antérieure, consiste en une série de petites papules, grosses comme une tête d’épingle, de couleur presque rosée, aplatis à leur sommet, qui paraît plus brillant que le reste de la papule, légèrement saillants audessus du niveau des téguments ; polygonales et en rapport avec les plis de la peau. Il n’y a pas d’ombilication bien nette. Sur certaines d’entre elles — les plus volumineuses — on aperçoit une toute petite squame. En certains points, elles commencent à se grouper, sans former encore de véritables plaques; et à ce moment la desquamation devient plus abondante. Certaines se disposent en séries linéaires (probablement sur des lésions de grattage). Cependant, le prurit est presque nul. Hyperidrose axillaire très marquée.
Avant-bras droit . — Papules beaucoup moins abondantes, mais symétriquement placées. Certaines sont taillées en petites facettes ; ce caractère n’apparaît bien nettement que lorsqu’on regarde le membre avec une certaine incidence de lumière.
Bras. — Deux ou trois petites papules isolées.
Tronc. — Au niveau de l’insertion sternale du sterno-mastoïdien gauche, entre les seins, on trouve quelques papules disséminées, sans caractères spéciaux. A 5 centimètres au-dessus de l’ombilic, plaque ovalaire de 2 centimètres environ de diamètre, d’un jaune noirâtre. En ce point l’éruption a été confluente, elle est maintenant guérie. La pigmentation seule persiste : la plaque ne fait absolument aucun relief. Mais c’est surtout à la ceinture que l’éruption est abondante. Les papules, plus rouges, plus saillantes, plus squameuses, tendent à se confondre et à former de véritables placards. Sur quelques-unes, on aperçoit, au sommet, un petit point noir déprimé, dépourvu de poils. Ceux-ci, rudimentaires, s’observent dans les intervalles laissés par les papules.
Du flanc droit part une bande large de quatre travers de doigt environ, sur laquelle on voit des papules de lichen pian, isolées, avec leurs caractères ordinaires.
Sur le sacrum, on note de véritables plaques, sillonnées de plis, très rugueuses au toucher, squameuses. La peau, à ce niveau, est très sèche.
Ganglions inguinaux nombreux dans les deux aines. (La malade a nié tout antécédent spécifique.)
Cuisses. — A la face interne des tiers supérieurs de chaque cuisse on voit des papules isolées et des papules confluentes. Ces dernières forment des plaques d’un rouge foncé, arrondies ou ovalaires, et recouvertes de petites squames fines, blanchâtres. Sur une de ces plaques, large comme un grain de millet, le centre est affaissé, uni, les bords encore un peu saillants. Elle a une couleur brunâtre. (Lésion en voie de disparition.)
Lésions de grattage au-dessus du condyle interne droit. Plusieurs papules, disposées en séries linéaires, s’observent à ce niveau.
Les jambes étaient saines.
L’éruption, dans son ensemble, est peu prurigineuse, sauf au niveau de la ceinture.
L’état général de la malade est très bon. Elle ne veut pas entrer à l’hôpital. Alin d’observer l’influence des lésions de grattage sur le développement des papules, nous pratiquons, au niveau de la face externe du bras droit et avec la pointe d’une épingle, deux légères excoriations linéaires.
Traitement. — Bains simples; arsenic à l’intérieur : trois gouttes de liqueur de Fowler avant chaque repas.
20 juin. Aucune papule de lichen ne s’est produite sur les lésions de grattage. L’éruption n’a subi aucune modification.
OBSERVATION XV bis.
(Personnelle.)
La nommée X..., cartonnière, âgée de 46 ans, nous est adressée le 16 juillet 1883, par M le Dr Besnier. C’est une femme blonde, d’aspect lymphatique, ayant eu, dans son enfance, diverses manifestations strumeuses (impétigo du cuir chevelu, maux d’yeux, etc.). Habituellement constipée, elle est très sujette à de violentes migraines, qui durent au moins vingt-quatre heures, et qui produisent l’insomnie. D’un tempérament nerveux elle se met en colère « pour rien ». Elle n’est pas syphilitique et n’a jamais eu d’autre maladie de la peau que celle qui l’amène aujourd’hui à l’hôpital. Réglée à 14 ans, elle s’est mariée à 19, avec un individu alcoolique et tuberculeux. Elle a eu onze enfants : sur les onze; six vivent et se portent bien.
Depuis deux ans, la malade avait des démangeaisons violentes dans les flancs et à la ceinture. Mais, prenant peu de soin de sa personne, elle ne peut nous dire exactement l’époque à laquelle remonte le début de l’éruption qu’elle porte, et qu’elle attribue à une émotion violente, le jour de la mort de son mari, il y a environ deux mois.
Aujourd'hui, cette éruption est presque généralisée atout le corps, sauf à la tète et à la moitié inférieure des jambes. Sur le thorax et dans le dos, on ne trouve que quelques papules de lichen plan, brillantes, en facette, offrant la teinte vitreuse caractéristique. Suites bras, outre les éléments disséminés, on voit qu’au pli du coude, à la face antérieure des avant-bras, au-dessus des poignets, l’érup- Lavergne. 4
tion est plus confluente et forme là de petites plaques, légèrement saillantes, avec une fine desquamation furfuracée qui n’existe pas sur les papules isolées. Sur certaines de ces dernières, on voit très nettement, à l’œil nu, une ombilicalion centrale.
C’est surtout au niveau du dos, des flancs, de la ceinture, que, papules et plaques sont nombreuses. Elles présentent tous les caractères du lichen plan, mais elles sont surtout remarquables par l’aspect circiné des contours formés par plusieurs plaques voisines. On ne constate pas de ganglions engorgés dans les aines. Sur les cuisses, au creux poplité, on retrouve les mêmes éléments, tantôt disséminés, tantôt remis en groupes et recouverts alors de fines squames ; au niveau du sacrum et de la partie supérieure du sillon interfessier, les plaques de lichen reposent sur un derme épaissi, sec; la maladie, en ces points, tend à prendre la forme cornée. Les frottements répétés, auxquels ces parties sont soumises, ont fait disparaître la desquamation, et on ne voit plus sur les plaques les sommets distincts des papules.
Les muqueuses sont saines. L’état général est bon; mais ce qui tourmente la malade, c’est l’intensité du prurit. En divers points, en effet, on constate la présence de lésions de grattage.
La malade ne veut pas entrer à l’hôpital. Elle viendra nous voir toutes les semaines.
Traitement. — Solution arsenicale 0,10/300, deux cuillerées par jour. Pommade à l’acide pyrogallique 10/203. Bains d’amidon trois fois par semaine.
22 juillet. Pas beaucoup d’amélioration. Démangeaisons très vives.
Le 30. Douleurs très vives sur les cuisses,
6 août. Grande amélioration. Disparition du prurit.