B. RÉFUTATION DE LA THÉORIE NERVEUSE EXCLUSIVE
La théorie nerveuse offre ceci d’attrayant qu'elle explique tous les phénomènes qui peuvent se présenter chez les sujets atteints de mal perforant par un processus unique et qu’elle les englobe tous dans un seul mot : trouble trophique.
Mais qu'est-ce à dire, cette dénomination de trouble trophique donnée au mal perforant? Et sommes-nous fixés d’une façon absolue sur la nature des différents troubles auxquels on est convenu de donner ce nom? Quelle est, dans ces troubles de nutrition, la part qui revient à la lésion nerveuse ? quelle est celle qui revient à l'apport Sanguin ? quelle est, enfin, celle qui revient à la compression ?
Nous r’entreprendrons pas de suivre sur le terrain de leurs discussions expérimentales à ce sujet Schrœder, Van der Kolk, Brown-Sequard, Charcot, Vulpian, Erb et Siemmen, Weiss, etc.
Nous nous contenterons seulement de relater cet aveu Sincère autant que modeste, recueilli dans la remarquable Thèse d’Arnozan : «Il n’est pas possible, dans l’état actuel de la science, de donner d’une façon précise la formule des propriétés trophiques du systèmé nerveux » (2). Quoi qu’il en soit des troubles trophiques, si nous arrivons à démontrer : d’une part, que le durillon peut ne pas reconnaître pour cause une
(1) Boursier et Lagrange, loc. cit.
(2) Arnozan, Th. d’agrégation, 1880.
7 ac lésion nerveuse ; d'autre part, que la lésion nerveuse, observée avec toutes ses conséquences, peut être l'effet du mal perforant au lieu d’en être la cause; enfin, si nous établissons que, dans certains cas, aucune lésion nerveuse n’existe, il faudra bien reconnaître dans ces cas donnés la fausseté de cette seconde théorie.
La quantité de gens porteurs de cors, durillons, déformations unguéales, est fort nombreuse. Ceux-ci se rencontrent surtout, et sans conteste, chez les personnes qui ont des chaussures trop étroites ou se livrent à des marches exagérées. D’autre part, les callosités qui se montrent soit aux pieds, soit aux mains, sont le propre des personnes qui fournissent un travail pénible, portant soit sur la plante des pieds, soit sur la paume de la main. Est-ce à dire que ces gens-là soient des nerveux? Et faut-il, par exemple, attribuer comme cause à ces infirmités une névrite périphérique ou non? A première vue, la chose ne nous semble pas plausible. Pitres et Vaillard (1) font suivre leur Mémoire sur le mal perforant d'un examen histologique très complet portant sur six cas de cors, durillons, dystrophies unguéales. Leur examen a porté sur les filets nerveux collatéraux, et aussi sur les nerfs qui leur donnent naissance. Or, ils ont constaté dans ces six cas, des lésions névritiques au voisinage, lésions portant non seulement sur les filets collatéraux, mais encore remontant, dans plusieurs cas, au delà. Déjà, Duplay et Morat avaient examiné des pièces provenant d’amputations d’orteils ou d’amputations partielles du pied, à l’occasion de maux perforants, et y avaient trouvé des lésions nerveuses. Faut-il conclure de ces examens histologiques que la lésion nerveuse est constante, et que durillons et maux per-
(1) Archives de physiologie, février 1885.
the forants sont sous sa dépendance? Nous ne le croyons pas. Michaud (1) a fait l'examen histologique des nerfs collatéraux dans trois cas de maux perforants, ainsi que chez plusieurs sujets qui avaient succombé à d’autres affections. Or, examen comparatif lui a démontré que l’état de ces nerfs était à peu près le même chez les sujets ayant les pieds sains et chez ceux qui présentaient des maux perforants. Il s'exprime ainsi : «Tous, en effet, se composent en grande partie de tubes sans myéline; la seule différence semble résider dans le névrilème, qui est évidemment épaissi chez les sujets atteints d’ulcération perforante. »
Pitres et Vaillard ont vérifié le fait signalé par Michaud. Laissons-leur la parole : «Lorsqu'on examine les nerfs collatéraux pris sur des sujets nullement porteurs de maux perforants, on est surpris d’y rencontrer fréquemment des altérations très caractérisées. Ces altérations sont partielles ou étendues à la totalité du cordon nerveux. Le degré de ces lésions varie depuis les phases initiales de la névrite parenchymateuse jusqu’à la disparition complète de la myéline et l’atrophie du tube nerveux. » Malgré cette constatation, ils essaient de rétorquer l’argument de Michaud en prenant la contre-partie. Ils ont rencontré quelques sujets adultes, mais surtout des enfants, chez qui il n’y avait pas la plus minime altération des nerfs du pied. Donc, disent-ils, les lésions observées ne constituent pas l’état normal. Nous voulons bien l’admettre; mais, est-ce que cela prouve quelque chose en faveur de la théorie nerveuse? La compression, cause de ces altérations, ne ressort-elle pas, au contraire, de ces explications? Et, en effet, c’est surtout chez les enfants et chez quelques
(4) Michaud, Lyon médical, 1876, T. xx1.
adultes, qui auront sans doute échappé davantage que les autres à la compression des tissus par le poids du corps et par la marche, que nous trouvons les nerfs collatéraux absolument indemnes; tandis que la majeure partie des adultes, porteurs ou non de maux perforants, nous offrent les altérations signalées. Nous pouvons donc attribuer ces altérations à la compression, toutes les fois qu’il n’y aura pas concurremment d'autre lésion nerveuse. En outre, nous nous demandons si ces altérations observées dans les nerfs collatéraux, altérations qui se produisent doucement, à la longue, sans réaction aucune et sans douleur, comme il arrive dans les compressions modérées, lentes et prolongées, seraient capables de produire les graves désordres que nous rencontrons dans le mal perforant. Non, assurément; et nous restons convaincu qu’il faut pour la production de ce mal une influence plus puissante, telle que la pression forcée, exagérée en un point fixe, ou encore une lésion nerveuse grave, intéressant des nerfs de plus grande importance que les collatéraux. Toutefois, ces lésions profondes des nerfs du membre inférieur se rencontrent souvent dans le mal perforant. Nous ne parlerons pas de la névrite descendante par lésion centrale, compression ou section des gros troncs neveux; etc... Nous avons déjà observé son influence incontestable dans la production de certains maux perforants. Restent les névrites périphériques. Ici s'élève une grosse question : la névrite est-elle primitive? est-elle consécutive? Si la névrite est toujours primitive, la théorie nerveuse reste debout dans toute sa force. Mais où trouver une solution à cette question? Ce sera la clinique qui nous la donnera.
Elle seule, en effet, est capable de nous dire si la lésion nerveuse est cause ou effet dans le mal perforant; c’est elle qui nous indiquera les conditions dans lesquelles ce mal s’est