C. THÉORIE MIXTE
Nous avons développé jusqu'ici la théorie mécanique et la théorie nerveuse; l’une faisant de la compression la cause unique du mal perforant, l’autre donnant comme origine de ce mal une lésion du système nerveux. Nous allons maintenant exposer la théorie qui veut que les deux causes précédentes s'unissent pour produire le mal perforant, tantôt le premier facteur l’emportant sur le second, tantôt le second sur le premier.
Broca (1), en 1865, est le premier qui émet un doute sur
(1) Broca, Gaz. hôpit., 1865.
la cause unique du mal perforant. Il estime que, outre la compression, il faut qu’il y ait une prédisposition individuelle.
Lucain (1), en 1868, dans sa seconde classe de maux perforants (maux perforants se rattachant à une lésion du système nerveux), fait ressortir le concours simultané de la lésion nerveuse et de la compression dans la formation du mal perforant. Les muscles, dit-il, sont privés de mouvements; ils perdent leur contractilité et s’atrophient en raison directe de la compression. Et plus loin : « Les troubles de la vitalité des membres inférieurs, et du pied principalement, sont encore augmentés par la marche et la station verticale ». En outre, il remarque que c’est au niveau des saillies anormales provoquées par la lésion nerveuse que s'établit l’ulcération.
Pitoy (2), 1877, qui reproduit les idées de Duplay et Morat, ne saurait être aussi exclusif que le sont toujours les chefs d’école. Aussi, dans ses conclusions, reconnaît-il à la compression une influence réelle dans la formation du mal perforant. Tout en plaçant cette affection sous la dépendance de la dégénérescence artérielle, mais surtout nerveuse, il ajoute : « Ces deux causes ne pourraient pas seules produire le mal perforant, si la pression extérieure ne venait s’y joindre. Les altérations nerveuses, en effet, à elles seules seraient impuissantes à amener le développement d’un durillon, puis son ulcération, si la pression du poids du corps sur le pied ne leur venait en aide. » |
Butruille (3), 1878, fait époque dans la théorie mixte. Il expose les différentes théories émises jusqu’à ce jour et ré-
(1) Lucain, loc. cit.
(2) Pitoy, loc. cit.
(3) Butruille, Loc. cit.
noie clame contre leur exclusivisme. Tous, dit-il dans l’Introduction de sa Thèse, appuient leur théorie sur des faits cliniques, mais ils voient les uns dans la cause occasionnelle, les autres dans une des causes prédisposantes l’exclusive et indispensable cause du mal perforant. Et il ajoute avec beaucoup d’à-propos : « C’est contre cet exclusivisme que nous voulons réagir. On nous reprochera d’avoir été éclectique; mais il faut peut-être le devenir pour étudier le mal perforant, et cet opportunisme qui fera concilier les différentes théories ne nous déplait pas. » Butruille est un fervent partisan et un zélé défenseur de la théorie mécanique; toutefois, il accepte des causes prédisposantes et admet que l’apparition du mal perforant peut être favorisée tantôt par une lésion nerveuse centrale ou périphérique, tantôt par l’athérôme artériel.
Savory et Butlin (1), en 1879, font du mal perforant le résultat de la compression du poids du corps, de la marche sur un tissu altéré et dont la nutrition est troublée et la vitalité irsuffisante, par suite d’une altération des nerfs de la région correspondant à lulcération.
Petit (2), en 1879, à propos d’une observation de Ball, donne des explications très intéressantes sur le cas en question. Il -sagissait d’un malade à qui on avait fait une amputation de la première phalange du gros orteil droit, à la suite d’un durillon ulcéré. Quelque temps après étaient apparues des douleurs lancinantes. Puis, à la suite d’une chute sur le dos, il s'était
(1) Savory and Butlin, Medico-Chirurg. Transact., vol. 62, 1879 ; Citirt nach IT. Page « Brain », 1883, reproduit par Hinze, in Saint-Petersburger Medinische Wochenschrift, 28 juni (10 juli) 1886.
(2) Petit, Rev. mens. de médec. et de chirurg., 1879. Ball, Gaz, des Hôpit., 1868,
cité par Hinze.
sie Jr,
produit des arthropathies. Petit explique ainsi ces différents phénomènes : Tout d’abord, la moelle avait été irritée par l’ulcération qui existait avant le traumatisme chirurgical, Ce centre nerveux était devenu par le fait un locus minoris resistenticæ ; aussi a-t-il répondu à l'opération par de la parésie et des douleurs; il a répondu à la chute sur le dos par des arthropathies.
L'action mécanique et la lésion nerveuse se multiplient ici manifestement l’une l’autre.
Arnozan (1), 1880, admet, outre la lésion nerveuse, mais seulement à titre de causes adjuvantes de ces ulcères, certaines conditions extérieures, telles que la pression continue du bord du pied dans les cas de pieds-bots, l’usage de chaussures trop étroites, etc.
Par contre, Monod (2), 1884, fait jouer à la compression le rôle principal, la lésion nerveuse n'étant pour lui qu’une cause adjuvante. Il dit : La lésion nerveuse ne fait que créer une prédisposition, l’action mécanique est la cause déterminante..; même chez les médullaires et les nerveux les mieux avérés, vous ne trouverez, quand il y a mal perforant, pas d’autres lésions que ce mal perforant lui-même, et vous ne constaterez aucune altération en dehors des points comprimés.
Fauchon-Courty (3), 1885, soutenant la théorie de Pitres et Vaillard, fait dans ses conclusions quelque concession à la théorie mixte. « L'âge, la misère physiologique, la station debout prolongée, l’athérome, les varices sont autant de causes adjuvantes qui favorisent beaucoup le développement de l’ulcé-
(1) Arnozan, loc. cit.
(2) Monod, loc. cit.
(3) Fauchon-Courty, loc. cit.
EU ration. Ces causes paraissent être efficientes lorsqu'il est impossible de découvrir une lésion nerveuse à laquelle on ‘puisse attribuer l'apparition du mal perforant. »
Pour résumer la théorie mixte, nous n’avons qu’à emprunter à la théorie mécanique et à la théorie nerveuse les différentes causes alléguées par chacune d'elles et à les faire concourir synergiquement à la formation du mal perforant. D'où cette définition : le mal perforant plantaire est une affection de la plante du pied ayant une double cause : la compression d’une ‘ part, la lésion nerveuse d'autre part. Celle-ci est la cause adjuvante, celle-là la cause efficiente, et réciproquement. Nous ne reproduirons pas les différentes causes alléguées; on n’a qu’à se rapporter aux conclusions des théories précédentes.