CHAPITRE II
DE LA NARCÉINE
La narcéine, découverte par Pelletier en 1832, constitue
le troisième alcaloïde modérateur réflexe de l’opium. Elle
répond àla formule chimique suivante : C#* H * AzO * + H?0. Elle cristallise en aiguilles prismatiques incolores, soyeuses, réunies en masses légères, inodores, amères ; une partie se dissout dans 1285 parties d’eau et 945 parties d'alcool à 800 (Manquat); elle est plus soluble dans l’eau et l'alcool chauds et dans l’eau chargée d’oxydes alcalins et d'ammoniaque. Parmi les réactions qui la caractérisent, la narcéine, traitée par une solution d’iode à 2 p. 1000, donne une belle coloration bleue, détruite par la chaleur et par les alcalis.
agent et Orfila qui ts son nt Late
en 1852, à la suite d’une injection de 10 centigrammes de.
narcéine . les veines d'un chien, obtint comme résultat un sommeil profond avec ronflement et affaiblissement évident de la sensibilité et de la motilité dans les membres postérieurs. Claude Bernard, en 1864, affirma que la narcéine,
chez les animaux, constituait le principe le plus hypnotique À de l’opium et, de plus, que le sommeil provoqué par elle pré-
sentait des caractères distinctifs du sommeil morphéique et codéique: « Le sommeil produit par la narcéine participe à la fois de la nature du sommeil de la morphine et de la codéine en même temps qu'il en diffère. La narcéine est la substance la plus somnifère de l’opium: à doses égales, avec la narcéine les animaux sont beaucoup plus profondément endormis qu'avec la codéine, mais ils ne sont pourtant pas abrutis par un sommeil de plomb comme avec la morphine. Leurs nerfs
de sensibilité, quoique émoussés, ne sont point frappés d'une
paresse très appréciable, et les animaux manifestent assez vite les sensations douloureuses à la suite du pincement des extrémités. Mais ce qui caractérise plus particulièrement le sommeil narcéique, c’est le calme profond et l'absence de l’excitabilité au bruit que nous avons remarqués dans la morphine et trouvés au summum d'intensité dans la codéine. Au réveil, les animaux endormis ‘par la narcéine reviennent très vite à leur état naturel. Ils ne présentent qu'à un beaucoup moindre degré la faiblesse du train postérieur et l’effarement, el en cela le réveil de la narcéine se rapproche de celui de la codéine». Sous l'influence de la morphine, le sommeil est plus lourd, la sensibilité se trouve considérablement plus émoussée ; de plus, le réveil morphéique se rapproche bien moins du réveil naturel: « Les chiens en se réveillant ont constamment le même aspect; ils sont souvent
+ 0 à le di une none ces be du ; des animaux ne durent quelquefois pas moins de douze heures, et ce n’est qu’ . ce temps que l'animal est revenu à son humeur normale. » D'autre part, le sommeil codéique : est de beaucoup moins nf que le sommeil morphéique : «.. Panimal peut toujours être réveillé facilement, soit par le nent des extrémités, soit par un bruit quise fait autour de lui... il a plutôt l'air d’être calmé que d’être vraiment endormi. Il est très excitable ; au moindre bruit, il tressaille des quatre membres. les animaux codéinés à dose égale se réveillent sans effarement,. sans paralysie du train postérieur et avec leur humeur naturelle ; ils ne présentent pas ces troubles intellectuels qui succèdent à l'emploi de la morphine. En résumé, conclut C1. Bernard, les trois substances som- nifères contenues dans l’opium présentent chacune un sommeil jusqu'à un point caractéristique et doivent être rangées dans l’ordre suivant: au premier rang la narcéme, au second la morphine et au troisième la codéine.
A la suite de la remarquable étude expérimentale de CL. Bernard et d’un‘tel éloge de la narcéine, Debout et Béhier administrèrent cet alcaloïde chez l’homme: les propriétés calmantes et hypnotiques de la narcéine, conclut Debout expérimentant sur lui-même, sont supérieures à celles de la codéine, elles égalent presque celles de la morphine ; elle présente sur cette dernière l'avantage d’agir sans congestionner le cerveau, de sorte que le sommeil est plus léger et ne s'accompagne jamais de rêves pémibles ; au surplus, le réveil n’est pas accompagné de l'état nauséeux auquel donne lieu si souvent la morphine. En même temps, Béhier constatait que la médication narcéique donnait à ses malades une sensation de bien-être complet, ceux-ci ne manifestant aucune
| ae ne tendance à la syncope et n’éprouvant au réveil ni engourdissement, ni malaise, ni lourdeur de tête. | Bouchut signale les bons effets de la narcéine chez une jeune fille de 10 ans, atteinte de phtisie pulmonaire au troisième degré, et qui présentait de l'insomnieet de l’agitation nocturne : « la propriété essentielle de la narcéine, propriété hypnolique et calmante, se manifeste chez les enfants comme chez les adultes, et dans des conditions morbides identiques... » Des observations encore plus concluantes sont rapportées par Laborde (1865), chez les enfants: « Chez l’enfant comme chez l'adulle, la narcéine, convenablement administrée, produit (c’est là sa propriété essentielle) l'hypnotisme. Mais le sommeil narcéique a cela de particulier, qui en fait le mérite, c’est qu'il n’entraîne pas au réveil ces lourdeurs de tête allant quelquefois jusqu'à lhébétude, ces sensations pénibles du côté du tube digestif, souvent celte tendance aux lipothymies, en un mot {ous ces malaises bien connus qui accompagnent l’administration de la plupart des autres alca- Joïdes usités de l’opium, notamment lacodénie etla morphine.» De même Eulenberg (1866), employant la narcéine par la voie stomacale et par la voie hypodermique, note, parmi les effets physiologiques, le narcotisme et, comme conclusion de ses essais, 1l assure que pour les effets sédatifs et hypnotiques, la narcéime est préférable à toute autre substance. Le sommeil qu'elle procure est un sommeil doux, tranquille, non interrompu, et suivi d’un réveil paisible ; de plus, elle n’a pas les multiples imconvénients de la morphine, laquelle détermine chez certains malades des vomissements, chez d'autres un état de surexcitalion avec rêves pénibles, au lieu d'un sommeil réparateur. La narcéine est plus fidèle et constitue, dit Eulenberg, un succédané de la morphine, qui, à tous égards, la vaut et peut même lui être préféré dans bon nombre de cas,
Je “afin, en sa thèse inaugurale, entreprise de le but d'étudier comparativement l’action de la codéine, de la : morphine et de la narcéine, Marius Barnay (1877), outre qu'il met en relief l’action convulsivante de la codéine et son
pouvoir toxique considérable,s’exprime en ces termes élogieux
au sujet de la narcéine : « Avec la narcéine, le sommeil est
calme, semblable au sommeil normal, léger, avec conservation de la volonté ; les mouvements réflexes restent normaux : il n'y a qu'un peu d’anesthésie ; les sécrétions restent normales... Nous pensons que la narcéine devrait prendre la première place parmi les alcaloïdes. En effet, de nos expériences, il résulte clairement qu'elle agit surtout comme hypnotique, qu'elle procure un sommeil semblable au sommeil
- normal, un réveil absolument normal ; qu'elle ne produit pas,
comme la morphine, des nausées, des vertiges, de l’hébétude, ce qui en rend l’emploi si pénible et si fatigant ; qu’elle ne détermine n1 démangeaisons à la peau, ni convulsions, comme la codéine, convulsions qui font de cette substance le plus dangereux des alcaloïdes de l’'opium employés en thérapeutique. Le pouvoir toxique de la narcéine, inférieur à celui de la morphine, l’est surtout beaucoup à celui de la codéine; ses propriétés hypnotiques, égales à celle de la morphine, sont bien supérieures à celles de la codéine. » Malgré les assertions formelles des auteurs précédents sur la valeur somnifère de la narcéine, d’autres expérimentateurs ou cliniciens, en particulier Schroff, de Vienne, ne peuvent se convaincre de l’action hypnotique de cette substance. Nous dirons plus loin la raison probable de cette divergence d'opinions ; pour l'instant, qu'il nous suffise de conclure avec Rabuteau que la vérité se trouve entre les avis extrêmes : chez le chien, la narcéine est plus soporifique que la morphine, mais chez l’homme, elle l’est beaucoup moins et, sous ce rapport, la morphine l'emporte sur elle. Gubler évalue sa
ee ee puissance hypnotique au s quart ou au cinquième 4e celle de : la morphine. | <
La narcéine est également douée d'une propriété analgési-
que. Cette vertu lui fut reconnue pour la première fois par Béhier, employant la narcéine en injection sous-culanée.
. Liné cite dans sa thèse divers cas de névralgies, sciatique,
intercostale, guéries par ces injections, ainsi qu’un cas lrès grave de colique de plomb; mais c’est surtout Eulenberg qui signale ses bons effets dans toutes les affections douloureuses : «Son emploi est indiqué, même en dehors des névroses essentielles, dans toutes les affections où le symptôme douleur est prononcé, telles que : affections articulaires, phlegmons, lésions oculaires (iritis, kéralite, pannus, etc.) orchite, épididymite blennorrhagique, cystite, cirrhose du foie,
dans les blessures ou après les opérations douloureuses... » De”
même Pétrini, dans sa thèse inaugurale, présente de nombreuses observalions de sciatiques, de névralgies de diverse nature, soulagées et parfois guéries par des injections de chlorhydrate de narcéine ; cette dernière substance s'est montrée quelquefois, dit-il, supérieure à la morphine. Enfin, Rabuteau rapporte que chez une femme de 26 ans, atteinte d’un epithelioma du col de l'utérus et souffrant de douleurs atroces qui la privaient de tout sommeil, des injections intravaginales d’une solution de chlorhydrate de narcéine faisaient disparaître ces douleurs que ne parvenaient pas à calmer l'application de laudanum à l'hypogastre el même l'injection d'une petite quantité de ce ne dans le rectum.
La narcéine est donc capable d'émousser la sensibilité, à un moindre degré toutefois que la morphine.
Les troubles digestifs observés par l'usage de l’opium ou de la morphine ne paraissent pas avec la narcéine. Déjà Ch. Lecomte avait noté que les doses simplement somnifères qu'il donnait à des petites filles ne produisaient jamais de
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