CRITIQUE DU TRAVAIL DE E. SLUITER
Ce travail, remarquable par la précision des expériences, ne peut prêter à aucune critique sur les résultats obtenus, apparemment au moins. Cependant, il nous a paru difficile d'admettre certains faits notés par l'auteur, notamment la non-proportionnalité entre la quantité de tissu employée et l'importance du dégagement d'hydrogène sulfuré. C’est pourquoi nous nous sommes permis d'examiner en détail la méthode, les résultats et les conclusions.
40) LA MÉTHODE. — Le dosage de l'hydrogène sulfuré ingénieusement imagé par l’auteur, nécessite un appareil électrique compliqué et d’un emploi délicat. Les méthodes colorimétriques présentent sur les méthodes volumétriques l'inconvénient d'une moins grande précision. Un dosage à l’iode centinormal donnerait, nous semble-t-il, des résultats plus exacts ; d’ailleurs, l’auteur étalonne son appareil au moyen de solutions d'hydrogène sulfuré titrées de cette façon.
D'autre part, le soufre colloïdal présente l'avantage de la plus crande division possible, mais, contenant toujours, entre autres, des
ete
tétrathionates et des hyposulfites, il est loin d'avoir celui de la pureté.
L’addition du {oluène, dans tous les essais effectués par l’auteur, ne permet pas d'examiner quel serait le dégagement en l'absence de ce liquide, or Heffter a noté une inhibition du phénomène par addition d’antiseptiques.
Enfin l’auteur n'étudie pas les différentes quantités de soufre nécessaires dans les différentes conditions d'hydratation, l'influence des petites variations de température, éléments qui, à notre avis, sont susceptibles d’influer d’une façon notable sur le phénomène.
2°) LES RÉSULTATS. — La quantité minimum de dérivés sulfhydrylés trouvés par E. Sluiter nécessaire à un dégagement d'hydrogène sulfuré nous à paru anormale. Et de fait, le mélange de 0,10 g. de pulpe de foie à autant de soufre nous à permis de vérifier, avec le papier au sous-acétate de plomb, une production d'hydrogène sulfuré à la température ordinaire ; l’auteur trouve presque toujours une production nulle pour les quantités de pulpe de foie inférieures à 0,50 g. De même, nous l'avons fait remarquer, la non-proportionnalité entre des quantités différentes d'un même tissu et celles d’hydrogène sulfuré dégagé nous à paru surprenante.
8°) CONCLUSIONS. — L'auteur laisse de côté la réduction du disulfure formé dans la réaction (se reporter à l'équation chimique) ; pourtant cette réduction du disulfure en thiodérivé par le tissu, prouvée par de nombreux auteurs, est démontrée par Hopkins (35) lui-même dans son premier mémoire sur le glutathion. Il faut probablement attribuer à ce fait l’hydrogènation intense du soufre par les tissus, les dérivés sulfhydrylés régénérés ainsi agissant de nouveau sur le soufre.
Quant au rôle des diastases, les expériences de E. Sluiter lui permettent d'émettre une hypothèse mais non une affirmation. La déshydrogènase d’Ohlson peut fort bien n'avoir aucune action, ce n'est peut-être pas le cas pour d’autres diastases ; d’ailleurs, Thunberg (114) a montré combien ces ferments sont sélectifs, sa « suceinodéshydrogènase », par exemple, ne déshydrogènant que l'acide succinique. L'autre argument, non-destruction de l'activité par la chaleur, élimine bien une action diastasique totale, mais non partielle, qui serait peut-être inhibée par le toluène et aurait pu, de ce fait, passer inaperçue de l’auteur. La décomposition du glutathion lui-même dans le tissu chauffé, remarquée par l’auteur, doit considérablement gêner l'observation du phénomène.
En résumé, le travail de E. Sluiter apporte une contribution très utile à l'étude de cette propriété hydrogènante des tissus vis-à-vis du soufre, mais il s'en faut que tous les aspects du phénomène aient été examinés, toutes les questions posées résolues définitivement.
Dans oe travail, nous nous sommes proposés d'apporter notre part
à cette recherche afin d'établir une méthode d'appréciation du pouvoir réducteur des tissus.
D — Glutathion et Philothion
Dès sa première découverte, Hopkins crut à la similitude de son composé et du philothion de de Rey-Pailhade. Celui-ci (97 et 98) en 1922-1923, fait remarquer les différences existant entre ces deux composés qui ont bien tous deux la propriété d'hydrogèner le soufre pour donner de l'hydrogène sulfuré ; mais le dipeptide agit sur le nitroprussiate pour donner une réaction colorée, au contraire le philothion de l’albumen de l’œuf, identique d’après de Rey-Pailhade (90) et Heffter (33) à l’ovalbumine, n’agit que sur le soufre. Ceci est attribué par l’auteur à la grosseur de molécule du philothion inaccessible à la molécule du nitroprussiate, accessible au contraire à la petite molécule du soufre. Sôrensein et Hansen (107) observent le même fait et remarquent en outre que le coagulum de l’albumen de l'œuf de poule obtenu soit par l’eau bouillante, soit par les acides dilués, agit sur le nitroprussiate ; par ce traitement, pensent-ils, le philothion donne naissance à un produit de dédoublement semblable au dipeptide d'Hopkins.
En présence de ces faits, de Rey-Pailhade (99) distingue :
1°) Un philothion ;, identique à l’ovalbumine, n’agissant que sur le soufre.
2°) Un philothion B, existant dans les tissus animaux, agissant sur le soufre et le nitroprussiate.
D'après cet auteur et d’après Sôrensein et Hansen le sérum sanguin ne contient aucun de ces deux corps et donne par hydrolyse non de la cystéine, mais de la cystine.
Enfin en 1928, de Rey-Pailhade (100 et 101) pense que le glutathion n'est « qu'une chaîne attachée au grand édifice du philothion », auquel il donne la formule schématique :
G - SH Re G - SH dans laquelle G - SH représente le glutathion. Par action du soufre ou de l'oxygène les chaînes se ferment en donnant un nouveau corps :
La découverte d'un di- puis d’un tripeptide semble être un argument en faveur de cette hypothèse surtout si on considère que, dans le glutathion, formule 1929, la molécule de glycocolle se trouve à une extrèmité de la chaîne.
Un autre argument est la difficile solubilisation du glutathion des tissus animaux, à moins de traumatisme des cellules par les agents
toxiques. Ce fait remarqué par Fabre et Simonnet (27, 28 et 29) au cours de leurs travaux sur le pouvoir oxydo-réducteur des tissus, les a amenés à conclure que « les dérivés sulfhydrylés existent dans les différents organes sous une forme potentielle, difficilement mobilisable ».
D'autre part les mêmes auteurs constatent que, même après de nombreux traitements à l'acide trichloracétique, les tissus donnent la réaction au nitroprussiate et réduisent le bleu de méthylène et la cystine.
Il semble donc que les dérivés sulfhydrylés existent dans les tissus sous les deux formes : soluble, le glutathion, insoluble, le philothion. Le glutathion proviendrait du clivage du philothion, qui lui-même serait une protéine de synthèse. Ces deux corps ont tous deux la propriété de réduire le soufre pour donner de l'hydrogène sulfuré, dont le dosage sera un moyen d'évaluer la teneur des tissus non seulement en glutathion sous sa forme soluble, mais encore en philothion, c'est-à-dire en glutathion sous sa forme « potentielle », insoluble. :