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CHAPITRE Il

83. Le partage et la répartition de l’eau sont également liés aux conditions physiques : ici encore, les formes sociales dépendent de causes géographiques.

Si, en effet, l'homme possède quelquefois un volume d’eau qui, par son origine, appartient à lui seul, il arrive le plus souvent que l'eau doit être distribuée sur des terres appartenant à plusieurs individus ; et, plus cette eau à répartir sera nécessaire, et plus son volume sera faible et irrégulier, plus la répartition exigera une réglementation

sévère et compliquée.

SECTION I. — Les coutumes des Arabes.

84. Les coutumes nées dans le temps du paganisme, et mal en harmonie avec la doctrine du Prophète, ont survécu dans l’usage.

Chez les nomades, aucune règle obligatoire ne vient déterminer les conditions du partage et de la répartition de l'eau : comme autrefois, la force seule y garantit le droit (1).

(1) Burckhardt, Voyages, I, 164-165 ; Musil, Arabia Petræa, IT,

85. Chez les sédentaires, où la raison d'existence des localités doit être cherchée dans les sources qui leur ont procuré une prospérité relative, l’usage de l'eau est un point trop important pour n'avoir pas été soumis à une réglementation sévère

Qu'un bassin recueille des eaux peu abondantes, ou qu'un ruisseau coule, sans interruption, d'une source puissante, une sorte de roulement est établi, fixant le temps de l’arrosage ; avec le droit de chacun, on délermine aussi le moment où il peut s'en servir. Quiconque laisse passer son tour et son heure, perd son droit, sans rémission (1).

Mais, le plus souvent, l'irrigation naturelle est insuffisante : ni les pluies rares et irrégulières, ni les ruisseaux souvent à sec, ne peuvent être longtemps utilisés. Alors, l'irrigation s'opère presque partout au moyen de puits creusés (2). Parfois, on en tire l'eau avec un seau attaché, par une corde, à l'extrémité d'une poutre dont l’autre bout porte une pierre, et qui pivote sur un support : un mouvement de bascule permet aisément d'élever l'eau, et de la déverser dans les rigoles des jardins ; ailleurs, l’eau des puits est recueillie dans de grands baquets en bois, d’où on l’épand sur le sol, au moyen de conduits, de bassins

transportables ou de petits puisoirs.

2.32, — Cpr. A. H. de Wandelbourg, Etudes et souvenirs sur l'Islam et ses mœurs, Paris, 1883, IT, 315-316.

(1) Jaussen et Savignac, 459-460.

(2) Van den Berg, Le Hadramout, 80-81. — Cpr. Zwemer, Arabia, * 93.

SECTION IT. — Les usages de l'Afrique du Nord.

86. Dans l'Afrique du Nord, la différence des deux régions naturelles du Tell et du Sahara va, ici encore, inspirer, dans des sens différents, les règles de la répartition des eaux entre les divers groupes d'usagers.

Dans le Tell, l'usage veut que le propriétaire installé en amont, ait le droit d’absorber à son profit foules les eaux relenues par son barrage ; le propriétaire d'aval recueille seulement l'excédent d'eau que le premier propriétaire ne veut pas utiliser. D'autre part, les nouveaux venus, établis en amont du propriétaire déjà installé, n’ont pas le droit d'établir, à son préjudice, un nouveau barrage susceptible de retenir l'eau (1).

On pourrait craindre qu’un tel système n'ait pour effet de frustrer les propriétaires inférieurs, en autorisant un seul groupe d'individus à accaparer les eaux. Il n’en est rien, car, le plus souvent la disposition des terrains est telle que les étendues susceptibles d'irrigation sont limitées,— les usagers ne peuvent alors absorber toute l'eau — et, d'autre part, il arrive généralement que la rivière se reconstitue plus loin au moyen de nouveaux affluents.

87. S'il s’agit, non pas de cours d’eau, mais de sources, l’eau est, en général, partagée entre les usagers, au prorata de leurs droits respectifs, en prenant pour base l’éten-

(4) Bibl, col. internat., 7° série, IV, 256-257 ; Monchicourt, in Bull. Direct. agric. et comm. de Tunisie, 498.— Cpr. Penet, ibid, , 1908, 450,

94 TROISIÈME PARTIE. — TUTRE I. — CHAPITRE Îl

due de leurs cultures (x), et, quand la quantité d’eau à partager est inférieure à la masse prévue, tous les vergers subissent une réduction proportionnelle.

D'autres fois la distribution de l'eau a lieu à la durée et à la quantité : l'intéressé reçoit toute la quantité, et non pas seulement ce qui lui est nécessaire. Il y a alors lieu à un lotissement distributif, réparti en unités de durée et de tours ; les tours passés ne sont ni repris ni compensés, et la série suit son cours comme s'ils avaient été servis. Le nombre des tours est fixe et ne peut être ni augmenté, ni diminué ; la quantité d'eau qu'ils donnent chaque fois est uniforme (2).

En Kabylie, lorsque l'eau doit servir à plusieurs propriétaires, il est admis, sans autre condition, que l'arrosage doit avoir lieu à tour de rôle : « Si les eaux retenues par un barrage, arrosent deux propriétés, l'eau est partagée, également, entre les propriétaires inférieur et supérieur (3). » « Chez nous, l’eau qui court dans les canaux d'irrigation est divisée entre les gens d’en haut et ceux d’en bas (4). » Il est difficile d'imaginer rien de plus rudimen-

taire en fait de distribution. La répartition est d'ailleurs

(1) Abdesselem ben Choaïb, in Aevue du monde musulman, 1909, 89 et suiv.

(2) Règlement d'eau d'Oudjda, in Bernard, Les confins algéro-marocains, 371-375, — Voir aux notes el textes justificatifs, appendice C.

(3) Art. 69 du ganoun de la tribu des Aït Kani, in Hanoteau et Letourneux, III, 425.

(4) Art. 53 du ganoun de la tribu des Beni Kani, in Masqueray; Formation des cilés chez les populations sédentaires de l'Algérie, 313.

souvent la même pour les jardins et pour les champs : « Au moment de l’arrosage des jardins potagers, l’eau de la séguia y est répartie entre les propriétaires, à tour de rôle, comme elle l'est entre les propriétaires de champs ensemencés ; et l'homme a la priorité sur la femme (1). »

Quelquefois, on voit apparaître l’idée, encore imprécise, d’une distribution par jour : « Quiconque possède un barrage qui lui sert à irriguer son champ, doit, s’il existe un barrage en dessous, appartenant à un autre propriétaire, laisser l'eau s’écouler suivant la pente, à certains jours (2). »

Il faut cependant remarquer que si les sources sont généralement abondantes en Kabylie, elles ne le sont pas partout, ni toujours à égal degré. Dans certaines régions du centre de la Kabylie, les règlements d’eau sont plus nombreux et plus sévères. Plusieurs qanouns prévoient une limitation des plantations. Dans quelques villages, c’est le soleil qui règle le partage des eaux : ainsi à Izghouane et à Irbane, les variations de la longueur de l’ombre de la mosquée sur le sol déterminent la durée des irrigations ; ailleurs, on compte les heures au moyen de la

hauteur d'ombre d'un homme de taille moyenne (3).

(1) Art. 53 du ganoun de la tribu des Cheurfa, in Masqueray, 277. — Cpr. l'art. 3 du ganoun des villages de Taourirt Abdallah et d’Adrar Amellal réglementant l'ordre qui doit être observé par les femmes aliant puiser de l’eau à la fontaine.

(2) Art. 14 du ganoun de la tribu des Ahel el Oçar, in Masqueray,

(3) Dans certains centres de la haute région tellienne, en Tunisie,

Dans la commune mixte d'Akbou, — et cet usage se retrouve ailleurs, — il est de règle que l’eau doit toujours être d’abord fournie aux moulins (1).

Les ganouns kabyles renferment aussi de fréquentes prescriptions contre les délits se rapportant aux irrigations : «Quiconque a rompu la rigole d'arrosage avant son tour paie un demi-douro d'amende, et perd son tour d’arrosage au profit du lésé (2)... « Si un homme arrose un jardin ou un champ au moyen d'une saguia, quiconque rompt cette saguia paie un demi-douro d'amende (3

88.Ladistributionde l’eauentre les populationssahariennes a dû s'effectuer suivant d'autres principes. Au Sahara, l'eau est une valeur qui donne même lieu à transactions. Il importe donc de l'évaluer d'une façon précise et de mesurer la quantité d'eau à laquelle a droit chaque terre cultivée.

Dans les terrains haï, l'eau affectée à chaque oasis par le barrage distributeur de la rivière, est amenée au village par une seguia ; elle est divisée en un certain nombre de parts, correspondant à un droit d'irrigation pendant un

temps déterminé, et qui absorbent, dans leur ensemble,

on se base, pour déterminer les tours d’eau, sur les prières annoncées par le muezzin, — Cf. Monchicourt, in Bull. direct. agric. et comm. de Tunisie, 1911, 305.

(1) Nous sommes redevables de ces indications à l’obligeance de M. René Lespès, chargé de conférences à la Facullé des lettres de l’Université d'Alger.

(2) Art. 43 du ganoun de la tribu des Cheurfa, in Masqueray, 279.

(3) Art. 91 du qanoun de la tribu de Sebkha, tbid., p. 289. — Cpr. art. #5 du ganoun de la tribu des Ahel el Ocçar, ibid., 321.

le volume entier de la seguia (1). Chaque part s’est subdivisée elle-même en fractions moins importantes, de façon à multiplier l'usage de l’eau entre les habitants. L'évaluation a lieu en durée, et non en volume; la surface irriguée est toujours la même. Peu importe que le débit de la source varie : la répartition par unité de temps maintiendra les conditions égales pour tous les propriétaires. Cette unité de temps est assurée, le plus souvent, par un compteur primitif, sorte de clepsydre : dans un vase rempli d'eau, on plonge un autre vase vide percé de trous ; quand le deuxième récipient est rempli, on détourne, au moyen d’une vanne, l'eau de la rigole pour la diriger vers un autre quartier. La clepsydre indique le temps pendant lequel l’eau doit être donnée à chaque usager (2). L'opération est faite en présence d’un délégué de chacun des quartiers intéressés, par un individu dont le seul rôle est d’assurer et de surveiller le bon fonctionnement de la clepsydre. Quand le temps d'arrosage est révolu, le répartiteur se contente de faire un nœud à une fibre de palmier; c'est souvent là tout son registre de comptabilité.

89. Ailleurs la réglementation est plus étroite. A Tozeur, par exemple, et dans les oasis du Djerid, le débit des canaux est subdivisé progressivement avec une extrême rigueur (3).L’eau y coule jour et nuit ; il y a doncune

(4) Bibliothèque col. internal., 7° série, IV, 258 et suiv.

(2) Pervinquière, La Tripolilaine interdite, 145-147. — Cpr. René Fage, Vers les steppes et les oasis, Paris, 1906, 114, et Monchicourt, La sleppe tunisienne chez les Frechich et les Majeur, 61. — Voir aux

notes el textes justificatifs, appendice D,

(3) Masselot, Les datliers des oasis du Djerid, in Bull. direct. agric. B. — 7

unité de jour et une unité de nuit, cette dernière étant la plus forte ; toutes deux subissent des variations suivant les saisons : le tour d'arrosage revient ainsi tous les trente jours en hiver, tous les dix-neuf jours au printemps eten automne, tous les treize jours en été. La distribution est ici encore garantie par la surveillance de fonctionnaires de la collectivité, les gardiens des eaux.

Au Mzab (1), la propriété est très divisée,et presque chaque individu possède un puits sur sa propriété. Il ne se pose donc,pour l’eau des puits, aucun problème de distribution et de répartition. Quelquefois, cependant, le puits est commun, et alors chacun profite de l’eau qu’il puise lui-même, durant les heures qui lui sont assignées.

Quant au partage des eaux pluviales, il est fait sur le pied de la plus stricte égalité, non pas par têtes, mais proportionnellement au nombre des jardins.Tout propriétaire d'un jardin a,en conséquence,droit à une part d'eau ; celui qui possède deux jardins aura droit à deux parts d’eau, et ainsi de suite. À Ghardaïa, les indigènes ont décidé de ne pas pousser leurs cultures au delà d'une certaine limite. On yavait, de tout temps, chservé que les puits d'amont avaient beaucoup plus d'eau que les puits d’aval, et que, lorsque la sécheresse survenait, les puits d'aval étaient

plus tôt à sec que les puits d’amont ; les gens de Ghardaïa

et comm. de Tunisie 1901 (137-142), — Voir aux notes el lextes justificalifs, appendice E.

(1) Feliu, Ztude, 9-10.

(2) Feliu, tbid., 116.

ont estimé que le meilleur moyen de conserver leurs palmeraies d'aval était de laisser incultes les terrains nus; ils ont acquis la propriété de ces terrains, et ont décidé que nul ne pourrait à l'avenir, sur un point quelconque de ces terrains, créer une palmeraie, construire une maison ou creuser un puits (1).

Pour l’eau exceptionnelle des crues, la distribution en

est assurée simplement par un réseau de rigoles.

(1) Feliu, Etude, 130-133.

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