‹ Contribution à l'Étude du Traitement de l'Encéphalite Épidémique par le Salicylate de SoudeChapitre 9 sur 27 · OBSERVATION I · texte numérisé non relu

OBSERVATION I

(Carnot et Blamoutier. Paris-médical, 24 février 1923).

R. A..., 19 ans, demoiselle de magasin, entre à l'hôpital Beaujon, le 12 décembre 1922, avec le diagnostic de chorée aiguë.

Depuis trois mois déjà elle était devenue irascible et maladroite, mais depuis quelques jours elle présente une sorte . d'association de mouvements spasmodiques et athétosiques : mouvements incoordonnés, d'amplitude exagérée et assez lents des membres supérieurs.

Le 10 décembre son état s'aggrave subitement ; elle est fébrile (39°), se plaint d’une céphalée frontale fort pénible, vomit, et en quelques heures présente une agitation motrice généralisée extraordinaire.

À son entrée, tout le corps est animé de mouvements désordonnés, involontaires, brusques. Les jambes se fléchissent sur les cuisses puis sont brusquement lancées en extension, le talon portant avec violence sur le plan du lit. Aux membres supérieurs, les doigts s’écartent puis se rapprochent, se fléchissent, s'étendent ; l’avant-bras se place tour à tour en pronation, puis en supination et se fléchit sur le

bras ; les épaules s'élèvent, associant leurs mouvements

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à ceux du cou. La malade ne peut saisir un objet, la main dépassant le but à atteindre. Le tronc est en proie à des contorsions incessantes. A la face; ce sont des grimaces incohérentes : les commissures labiales s'élèvent puis s'abaissent, les lèvres font la moue, brusquement la bouche s'ouvre, la langue est projetée en avant : le front se plisse, les sourcils se fronçent, les paupières clignent, les yeux roulent à droite et à gauche. Tous ces mouvements ne sont ni synchrones entre eux, ni symétriques d’un côté à l’autre. Non seulement la malade ne peut se tenir debout ; mais, de son lit si elle n’est pas solidement maintenue, elle roule à terre. Pas de secousses myocloniques parcellaires, Hypotonie musculaire très marquée. Diplopie, paralysie de l’accommodation. Délire du type érotomaniaque, avec hallucinations visuelles et auditives. Incontinence vésicale et anale. Température : 38°6. Par ailleurs, les divers appareils sont normaux.

Ponction lombaire: liquide clair, hypertendu, pas d'hyperalbuminorachie ; 1,6 lymphocyte au miliimètre cube ; glycose : 1 gr. 28.

Hémoculture et Wassermann : négatifs. Examen du sang :

rien de particulier.

Le 13 décembre, l'état d’excitation est encore plus marqué; on constate de nombreuses ecchymoses sur tout le corps ; il existe des gesticulations incoordonnées tellement violentes et larges, qu'on est obligé, pour protéger les membres contusionnés, de mettre des entraves, puis de camisoler la malade. A tous les points de friction, ce sont des zones érythémateuses qui rapidement se fissurent, saignent puis se

transforment en plaies superficielles plus ou moinsétendués.

Dès le jour de l'entrée, puis quotidiennement ensuite, on

ns 29 hs fait deux enveloppements froids de tout le corps ; on donne

10 grammes de chloral.

Surtout nous lui injectons par voie intraveineuse du salicylate de soude à haute dose. Du 12 au 19 décembre, la malade en reçoit 22 grammes {soit 4 gr. 50 par jour). Or, dès le 14 au soir, l’état s'améliore, l'excitation est moindre. Le 15 au matin, la température tombe à 37°4. L'incoordination des mouvements est moins marquée, leur amplitude plus restreinte : la malade a pu dormir trois heures (depuis le 10, elle n'avait pas eu une minute de sommeil).

Le 17 décembre, il y a rétrocession nette des symptômes. La malade essaye même de causer, mais elle a une amnésie complète de ce qui s’est passé depuis une semaine : elle

ignore où elle se trouve.

A partir du 17,la malade n’a plus de grands mouvements : elle cause, plaisante, paraît tirée d’affaire et sortie de la période d’agitation fantastique et ininterrompue qui nous avait fait porter un si sombre pronostic. Elle reste ainsi huit jours dans un état de guérison presque complète. Malheureusement nous cessâmes à ce moment les injections intraveineuses rendues difliciles par la perforation des veines chez une malade aussi agitée et par leur oblitération due à une trop forte concentration. Nous eûmes d'autre part le tort de croire à une rémission définitive. Enfin nous n’eûmes pas assez confiance peut-être en cette médication nouvelle. Le salicylate, du 18 au 26 décembre, ne fut donné que per 08 (6 grammes par jour). L'amélioration de l’état de notre malade se maintint jusqu'au 25. L’appétit revint, la température se maintint aux environs de 37 degrés, il per-

sistait bien encore de temps à autre quelques légers mouve-

ments incoordonnés et involontaires, mais la malade pouvait soutenir une conversation, mangeait, dormait.

Or, brusquement, le 25 décembre, se produit une rechute, qui nous trouve désarmé, car nous ne pouvons réprendre la médication intraveineuse de salicylate, en raison de l’état des veines. La situation change en quelques heures. Le tableau clinique redevient exactement ce qu'il était à l'entrée à l’hôpital : un délire continu s’installe, les sphincters se relâchent, la respiration devient courte, superficielle. Puis il se produit une paralysie du diaphragme, la dyspnée est vive, les réflexes jusque-là normaux disparaissent, la malade n’a plus une seconde de repos : son corps, pendant près de soixante heures, est animé de secousses telles qu’à certains moments seuls la tête et les talons reposent sur le plan du lit; ce sont des contorsions, des grimaces incessantes ; des ecchymoses apparaissent sur tout le corps. La température monte à 4r degrés. Le 28 décembre, à minuit, elle meurt après une courte période comateuse de deux heures. Les hautes doses de chloral (10 grammes), les enveloppements froids, la morphine : rien n’a pu modifier un instant ce tableau clinique fort impressionnant.

En résumé, amélioration extraordinaire et tout à fait inespérée pendant une semaine, d’une chorée aiguë à caractère inexorable à la suite des injections intraveineuses de 22 grammes de salicylate de soude. L'état local des veines

‘n'ayant pas permis de continuer par cette voie l’administration de ce médicament, il y eut après huit jours de guérison

presque totale une rechute mortelle.

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