V. Endurcissement et hygiène du corps
A côté des grandes règle^que nous venons d’exposer et qui servent de bases au traitement de la phtisie dans les sanatoria, il est une foule de pratiques hygiéniques, moins essentielles, mais qui complètent la cure. Ce sont elles que nous aurons en vue dans ce chapitre et le suivant en parlant de l’endurcissement et de l’hygiène du corps, ainsi que des soins particuliers dont on entoure les voies respiratoires.
Nous avons vu que, tout en laissant le malade à l’air nuit et jour, on prenait la précaution de le protéger en le couvrant. Il est très difficile d’éviter à un malade tout refroidissement ; il est beaucoup plus facile de l’endurcir, de lui refaire un organisme à réactions normales, se défendant par lui-même contre les intempéries.
Tout le monde tient pour vrai le mot de Peter, qu’on ne s’enrhume pas par son poumon, mais par sa peau et c’est la surface cutanée qu’on s’efforce d'endurcir. La peau, chez le phtisique, fonctionne très mal, présente
des troubles de réaction dès le début de la maladie. Les sueurs, par exemple, existent souvent bien avant qu’aucun symptôme purement pulmonaire se soit montré. Cette perversion d’une des principales fonctions du revêtement cutané, facilitant les refroidissements, cause bronchites sur bronchites, et des aggravations du processus tubercuculeux. Il en va tout autrement quand les fonctions de la peau sont normales.
La cure d’air par elle-même constitue déjà une excellente méthode d’endurcissement. Les malades qui y sont ' soumis ont rarement des bronchites^ quel que soit le temps. Gela ne suffit point. Le malade sue trop facilement ; au moindre effort, pour un mouvement rapide, il est en moiteur ; la sueur apparaît et avec elle tous les dangers du refroidissement. Il faut absolument que le phtisique ne sue plus, il faut, suivant l’expression de Dettweiler, que sa peau se déshabitue de suer.
La marche lente, les repos fréquents peuvent éviter ce phénomène, mais il survient parfois, malgré toutes les précautions. Aussitôt, le malade rentre, soit dans sa chambre, soit dans les caWets de toilette placés au rez-dechaussée de l’établissement et là se frictionne vigoureusement avec un linge sec et rude, jusqu’à ce qu^il éprouve une sensation de chaleur et que sa peau rougisse. Les inconvénients de la sueur sont ainsi évités.
L’endurcissement de la peau s’obtient surtout par la méthode que nous allons décrire et qui est bien régulièment suivie dans les sanatoria. Elle consiste en des frictions quotidiennes remplacées au bout de quelque temps par diverses pratiques hydrothérapiques.
A son arrivée, le malade est frictionné chaque matin dans son lit au moyen d’un drap sec à gros grains. La friction est faite d’abord sur les jambes, puis sur la poi-
trine ; on s’arrange de façon que le corps du malade ne soit jamais complètement découvert.
Au bout de lô jours, les frictions sont faites au gant de crin, imbibé d’abord d’alcool, puis d’alcool coupé d’eau, enfin d’eau pure. Après uninois 1/2 à 2 mois, quelquefois avant, on commence l’hydrothérapie. Ce sont d’abord des enveloppements dans un drap mouillé, on arrive à la fin à la douche froide de 4à 5 secondes.
Je viens de décrire la pratique suivie à Falkenstein. Elle est généralement adoptée, mais je dois ajouter qu’elle est très individualisée. Tous les malades n’arrivent pas forcément à prendre des douches, et cela ne les empêche pas de guérir. La douche est le terme ultime de l’endurcissement, mais c’est une arme dangereuse qu’il faut manier avec la plus grfTnde prudence. Si à Gœrbersdorf (Brehmer et Rompler) on envoie facilement les malades à la douche, il n’en est pas de même ailleurs. La plupart des médecins que nous avons vus ne l’ordonnent qu’aux malades guéris, à ceux qui ne présentent que quelques symptômes d’une tuberculose pulmonaire tout à fait au début. Bien entendu, la douche est toujours donnée sous la surveillance directe du médecin.
A Nordrach, le docteur Walther a simplifié lespratiques delà méthode d’endurcissement : il n’y a point de frictions le matin, mais le malade prend à son lever une douche, chaude ou froide, à son gré.
Les bains ne font point partie de la thérapeutique, ils ne sont qu’une mesure d’hygiène générale. Ils sont courts, une dizaine de minutes, pas trop chauds et ordinairement suivis soit d’affusions froides, soit de vigoureuses frictions.
Il va sans dire que ni les fébricitants, ni les malades trop affaiblis ne participent à cette méthode d’endurcisse-
ment. Pour eux, il faut se contenter de les protéger contre le froid.
VI. Hygiène des voies aériennes.—Exercices respiratoires.— Discipline de la tcux.
Le phtisique doit apprendre à respirer, car il dilated’ordinairetrès mal son poumon, l’air n’ârrivant pour ainsi dire jamais à pénétrer au sommet de cet organe. Aussi, dès le premier examen, la manière de respirer est l’objet des prescriptions du médecin.
Tout d’abord, le phtisique devra s’habituer à respirer exclusivement par le nez. Cette pratique est d'une utilité incontestée ; l’air en passant par les fosses nasales s’humidifie et s’échauffe avant d’aborder les premières voies de l’arbre aérien. Déplus, en parcourant les méandres des fosses nasales, il se débarrasse de la plus grande partie des poussières et des micro-organismes qu’il peut contenir, ce qui est important pour le tuberculeux. Hildebrand mojitrait en effet en 1888 que l’air qui a traversé les fosses nasales ne contient plus de germes quand il arrive à la trachée (1). Des expériences plus récentes (2) ont vérifié que le mucus trachéal est stérile et que l’air se débarrassait de ses poussières et germes dans les voies aériennes supérieures. Les expériences de Wurtz et Lermoyez (3) viennent donner la raison de cette stérilisation en
(1) Hildebrand. — Ex'perimentelle TJntersuchungen über das Eindringen pathogener Microorganismen von den Luftuoegen undder Lungeaus. Beitrage zur pathologischen Anatomie und Phy siologie 1888. p. 421.
(2) Sâint-Glair-Thomson et R. T. Hewlett. Le sort des microorganismes dans Vair inspiré. The Lancet. 11 janvierT896, p. 86.
(3) Wurtz et Lermoyez. Le Pouvoir bactéricide du mucus nasal. Annales des maladies de' l’oreille, etc. 1893.
montrant que le mucus nasal normal est bactéricide. On comprend dès lors les efforts faits pour maintenir l’intégrité des voies respiratoires supérieures, l’emploi de la poudre d’acide borique (Sabourin), des douches nasales, de l’inhalateiir nasal (Allemagne). Ce dernier appareil est constitué par deux petits tubes en aluminium qu’une lam'e du môme métal réunit en fer à cheval. Des rouleaux de papier huvard, imprégnés de substances médicamenteuses (en particulier d’une solution alcoolique de menthol) sont introduits dans les deux tubes, qui sont euxmêmes enfoncés dans les fosses nasales.On cherche aussi, pour permettre la respiration nasale, à obtenir laperméabilité du nez en traitant suivant les indications qui peuvent se présenter, les tumeurs adénoïdes ou polypeuses ou les malformations de lajcloison et des cornets.
A propos des exercices respiratoires, nous allons rencontrer bien des divergences d’opinion. Le docteur Dettweiler recommande, pendant les promenades, de « s’arrêter tous les 100 ou les 150 pas pour faire par le nez 5 ou 6 inspirations profondes ; sur la chaise-longue, d’en faire 10 ou 12 toutes les 5 ou 10 minutes. » Grâce à ces manœuvres, le poumon se dilate bien et le malade peu à peu prend ainsi l’habitude de faire pénétrer l’air dans doutes les parties de l’orgaùe. M. Sabourin recommande de faire ces exercices respiratoires de bas en haut "« c’est-à-dire en amplifiant d’abord les régions inférieures et moyennes du thorax pour ne dilater et élever la partie supérieure de la poitrine qu’à la fin de l’inspiration. » Les ascensions lentes et bien graduées forcent aussi le poumon à se dilater. L’expiration se fait indifféremment par la bouche ou le nez, bien complète.
Mais les exercices respiratoires ne sont pas estimés au même degré par tous les phtisio-thérapeutes. Brehmer s’élevait même contre les inspirations profondes que nous
venons de décrire et qui sont généralement adoptées. Le poumon étant l’organe malade, il ne faut point le troubler, lui faire faire plus qu’il ne peut produire physiologiquément ; il vaut mieux le laisser reposer. Peut-être même la gymnastique pulmonaire peut-elle apporter des désordfes au milieu des tissus en voie de destruction et par conséquent friables (Penzoldt), ou déchirer des cicatrices peu solides. Enfin, Baumler (1) craint que dans les inspirations trop profondes des particules de foyers caséifiés puissent aller infecter les parties saines du poumon.
D’autres phtisio-thérapeutes, au contraire, font faire une vraie gymnastique à laquelle concourent les bras, et .parfois même des appareils gymnastiques spéciaux. Pourtant, je dois dire que si l’on rencontre ces appareils dans les sanatoria, ils sont plutôt destinés, et encore d’une façon très prudente, à des malades bien guéris ou, d’une façon prophylactique, à des individus à poitrine mal développée et soupçonnés de tuberculose, plutôt que tuberculeux véritablement.
Il va sans dire que taut phtisique tousse et crache, mais, en général, il tousse et s’efforce à cracher hors de propos. C’est au sanatorium qu’on lui apprend à discipliner sa toux. Ce qu’on appelle la toux sèche, non suivie d’expectoration doit disparaître et elle disparaît en réalité. Cette disparition n’est pas un des résultats les moins remarquables obtenus par l’autorité et l’influénce morales du médecin.
Le phtisique apprend à ne pas obéir de suite au moindre picotement ressenti au fond de la gorge : « Il ne faut pas plus tousser, qu’on ne se gratte en société à la paoindre démangeaison », dit Dettweiler. Le résultat lui
(1) Baumler.— Deutsche medic. Wochenschrift, 1893, n» 1,
donne raison. Au début, le malade s’observe rigoureusement pour perdre l’habitude de tousser, puis peu à peu cela lui devient naturel. Il arrive à tousser sans quinte, par une simple secousse, quand il a besoin d’expulser un crachat. Cette discipline de la toux, qui semble difficile aux malades nouveaux, s’obtient en définitive assez vite. Les directeurs de sanatori'a, quand ils font déjeuner leurs visiteurs dans des salles où sont réunis quelquefois 150 à 200 malades,' mettent une certaine coquetterie à lëur faire remarquer qu’ils n’ont entendu qu’une ou deux quintes ou parfois pas du tout, pendant le repas. Si la volonté du malade ne peut empêcher la toux, une gorgée d’eau froide suffit souvent pour calmer l’irritation et juguler la quinte ; on emploie aussi parfois des pilules de codéine dans le même but, maïs très rarement. Il faut, bien entendu, excepter les malades atteints de lésions laryngées, qui ne peuvent point aussi bien que les autres commander à leur toux.
Cette discipline présente de sérieux avantages. Elle rend d’abord possible la réunion d’un grand nombre de tuberculeux. Elle évite l’épuisenient qui suit souvent les grandes quintes qui laissent le phtisique sans forces sur sa chaise. De plus, pour beaucoup de malades, au moment des repas, éviter la quinte, la supprimer par un effort dé volonté, c’est souvent du même coup éviter les vomissements qui les empêchent de prendre toute nourriture.