III. — La cure d'air
Là valeur de la cure d’air dans la phtisie est reconnue depuis longtemps, et il y a beau jour qu’on recommande aux tuberculeux le séjour de la campagne. Quand on les envoie dans des climats plus doux, c’est encore pour leur permettre de jouir d’une façon plus complète de la vie au grand air. Mais la cure d’air n’est véritablement devenue une méthode que sous les efforts de Miss Nightingale, de Bennett, de Brehmer, de Dettweiler et de tous les hygiénistes et phtisio'-thérapeutes modernes.
L’air confiné, peu recommandable aux personnes saines, est particulièrement mauvais pour les malades et los phtisiques ; il renferme en effet des produits d’excrétion éminemment toxiques. C’est ce qui résulte des expériences
de Brown-Séquard et d’Arsonval, entreprises en 1888. « Faisant respirer des animaux disposés dans des étuves closes, alimentées par l’air passant successivement d'une cage à l’autre, ils virent les animaux succomber plus ou moins rapidement alors que le tant pour cent d’acide carbonique ne dépassait pas dans laçage n°i2 de 4à 7 0/0))(l). A ces poisons, éliminés par la surface pulmonaire, viennent sans doute se joindre des poisons excrétés parla surface cutanée et qui contribuent à rendre nocif l’air d’une chambre confinée.
La nécessité de vivre à l’air libre s’impose pour le phtisique ; il va sans dire que cet air devra être aussi pur que possible, condition que les sanatoria cherchent à remplir par leur emplacement même.
La cure d’air du phtisique doit être continue, ne s’interrompre ni jour ni nuit. Pendant la journée, il semble assez facile de séjourner toujours dehors. Dans la pratique, on se heurte à quelques difficultés. Brehmer, qui ne faisait point faire la cure couchée, était obligé de multiplier les abris dans son parc pour ne pas obliger les malades à rentrer pendant les mauvais temps. On peut se promener pendant quelques instants sous la pluie ou la neige, mais non pendant une journée tout entière. C’est pourquoi les sanatoria sont munis aujourd’hui des galeries et verandahs que nous avons décrites. Les malades, à l’abri, peuvent ainsi pratiquer la cure d’air par tous les temps.
Elle se fait maintenant, dans tous les établissements, sur des chaises-longues. Même dans l’établissement de Brehmer, à Gœrbersdorf, les chaises-longues, disposées
(1) Paul Langlois. — Précis d'hygiène publique et privée, Paris, 1896.
sous une galerie, ont fait leur apparition elles sont, il est vrai, encore en petit nombre, mais des hamacs, des fauteuils de toutes sortes se rencontrent à profusion dans tout le parc.
C’est le docteur Dettweiler qui est, pour ainsi dire, l’inventeur de la chaise-longue pour faire la cure d’air : « Le meilleur moyen pour habituer le malade à l’air, ditil, est de l’y exposer couché. » En effet, il faut aux malades une certaine accoutumance avant qu’ils puissent passer leur vie au grand air. Si on ne prend quelques précautions, l’air leur donnera une sorte d’excitation suivie, comme l’ivresse, d’une dépression absolument néfaste à la cure. (Dettweiler). La position couchée, en favorisant la circulation du sang, en évitant toute fatigue du corps, en rendant plus facile l’enveloppement dans les couvertures, aide à cette accoutumance.
Pour les malades encore valides, cette précaution suffit; il n’en va plus de même pour les cachectiques, les anémiques, les fébricitants. Ceux-là devront garder la chambre pendant quelques jours ; pour les habituer à la vie au grand air, on se contente d’ouvrir leurs fenêtres. Ils ne passent au dehors, sur les vérandahs attenant aux chambres, que quelques heures par jour, puis, quand l’accoutumance est établie, ils viennent prendre leur place sous les galeries de cure.
Il faut nous préoccuper des conditions mêmes de la cure d’air. Elle se fait par tous les temps, mais encore est-il qu’on prend des précautions pour que les conditions météorologiques n’aient point d’action défavorable sur les malades.
Les galeries cojivertes n’ont pas seulement pour but de protéger le phtisique contre le vent et la pluie, elles le défendent aussi du soleil. Certes, tous les médecins sont
d’accord pour exalter les bienfaits de cet astre ou plutôt de sa lumière ; personne ne nie sa bonne influence sur la reconstitution de l’organisme. Mais il s'agit là plutôt de l’insolation, delà lumière vivifiante et non de son action directe. Celle-ci est absolument’néfaste au tuberculeux ; dans les sanatoria, on fait fuir le soleil, on recommande au moins de garantir la tête et les épaules contre ses rayons. M. Sabourin est un de ceux qui le craignent le plus ; il suffit, dit-il, d’exposer un tuberculeux aux rayons du soleil pour « donner de la fièvre à celui [qui n’en a pas et pour l’augmenter chez celui qui en a déjà, » Mais il faut bien dire qu’une fois garanti du soleil; le malade fait une cure beaucoup plus agréable par les belles journées bien ensoleillées, que parles jours brumeux. Ces jours-là, quand le brouillard enveloppe tout le paysage, il se rend aux galeries de cure à contre-cœur. Pourtant, les résultats sont les mêmes au point de vue du succès final, quelque femps qu’il fasse.
L’influence négative des conditions météorologiques sur le cours de [la phtisie pulmonaire avait, en effet déjà été démontrée par le do'cteurpettweiler au vf Congrès de médecine interne, à Wiesbaden, en 1887. La question a été reprise depuis lors par un médecin de Falkenstein, le docteur Blumenfeld. Celui-ci, en comparant chaque jour les données météorologiques aux tableaux indiquant le nombre des phtisiques de Falkenstein gardant la chambre, a cherché quelle relation existait entre ces deux facteurs. Nous avons déjàdonné plus haut les conclusions générales de ce travail, mais au point de vue de la pratique de la cure d’air, il nous faut entrer un peu plus dans son analyse.
Au point de vue de l’influence de la température, les tableaux annexés au mémoire montrent que ce ne sont pas
les mois les plus chauds, comme juin et juillet, qui donnent la morbidité la plus minime, mais bien le mois d'août plus frais. Les minima de morbidité, dans la période observée, correspondent au mois d’août 1885, juillet, août, septembre 1886, juin 1887, août 1888, mai 1889. De tous ces mois, celui qui présente la plus petite morbidité (août 1888 avec 5, 89 0/0) fut le moins chaud de l’été et le moins chaud aussi par rapport aux mois d’août des autres années. Seul, le mois de mai'1889 correspond à une forte chaleur, mais on ne peut conclure pour un seul cas. Pour rhiver, les courbes montrent de même que la plus forte morbidité ne correspond jamais au mois le plus froid, sauf un cas (janvier 1885) et l’auteur explique ce fait par l’action néfaste d’un vent violent. —Si l’on compare dans leur ensemble, toutes les courbes, il semble bien que la morbidité monte en hiver.pour redescendre à la belle saison. Cette augmentation se trouve expliquée par les habitudes de l’établissement : en hiver les malades sont gardés quelques jours à la chambre avant d’être mis à la cure d’air, ils y sont gardés plus longtemps en càs de complication aiguë, ils y sont mis plus facilement à la moindre apparence de frisson ; enfin en hiver (c’est là un fait d’expérience) il vient à l’établissement plus de malades graves qu’en été.
La pression barométrique (il s’agit bien entendu, de la pression en un même point et non pas de l’influence que peut exercer l’altitude sur le phtisique), ne paraît pas avoir une influence marquée. « Le rapport entre ces deux facteurs, dit le docteur Blumenfeld, est tout à fait inconstant ; il suffit de comparer les mois de décembre 1885 (731 mm. et 12.2 0/0 de malades), février 1887 (733 mm. et8.70/0)et décembre 1888 (730mm.et6.70/0). » On voit que pour une même pression barométrique, la morbidité varie beaucoup.
Le vent semble avoir une influence réelle et néfaste, particulièrement le vent d’est. On le voit prédominer pendant les mois offrant la plus forte morbidité : janvier 1885, octobre, novembre, décembre 1885, février 1886, janvier, et février 1888. Nous trouvons pourtant une exception ; c’est le mois de janvier 1889, avec un vent d’est et une faible morbidité, mais le vent était plutôt un souffle et l’atmosphère calme. Si d’autre part l’on prend l’influence du vent en elle-même, sans se préoccuper de sa direction, on voit que pendant vingt mois , calmes la morbidité fut de 8.5 0/0, qu’elle fut de 9.8 0/0 pendant vingt-cinq mois de vent modéré et de H.7 0/0 pendant huit mois de veut violent.
L’état du ciel n’a aucune influence ; que le ciel soit couvert ou non, la morbidité oscille autour de 9. 4 0/0 et s’en écarte à peine. L e brouillar d a peut-être une légère influence puisque la moyenne de la morbidité pendant les mois les plus chargés en jours brumeux est de 9,9 0/0 très peu supérieure à la moyenne générale 9,4 0/0. La quantité d’eau tombée influe tout aussi peu. L’aùteur a partagé les mois observés en trois groupes : 1" à ceux dans lesquels l’eau tombée a atteint de 10 mm.7 (minimum observé) à 68 mm.7 correspond une morbidité de 9,5 ; 2“ la morbidité atteint 9,25 pour les mois ou la hauteur d’eau varie de 68 mm. 7 à 126mm. 6 ; 3" elle redescend à D,05 pour ceux où la hauteur d’eau va de 126 mm.6 à 185 mm. (maximum observé). Onne peut tirer aucune conclusion de ces chiffres, ou elle serait en faveur des mois où la quantité d’eau tombée fut la plus forte.
L’auteur s’est en outre attaché, à rechercher qu’elle pourrait être l’influence des conditions météorologiques sur l’apparition des hémoptysies ; il n’a pu arriver à aucune conclusion par l’étude de ses observations et déclare « que la question reste toujours ouverte, quoiqu’on ne
puisse pas complètement se défendre de croire qu’il y ait des conditions météorologiques , qui occasionnent ce phénomène remarquable. »
Quelle conclusion pratique tirer de tout ce travail? C’est que les malades- peuvent être, sans dommage, mis à la cure par tous les temps, qu’il faudra seulement prendre un peu plus de précautions les jours de vent violent. Cette conclusion, qui s’appuie sur le travail du docteur Blumenfeld, est conforme à'' l’opinion de tous les directeurs des sanatoria que nous avons visités. Pas un ne garde ses malades à la chambre lorsqu’il fait froid, qu’il pleut, qu’il vente ou qu’il neige. Il est même reconnu depuis longtemps dans ces établissements que les cures d’hiver ne donnent pas de moins bons résultats que les cures d’été.
La cure d’air pendant le'jour commence aussitôt après le premier déjeuner, c’est-à-dire vers 8 ou 9 heures du matin, et elle se continue jusqu’à iO heures du soir, n’étant interrompue que par le temps passé dans la salle à man" ger, aux heures de repas. Les malades font ainsi la cure pendant 7, 10 et quelquefois 11 heures, par des froids dépassant souvent en hiver 12“ (Dettweiler) ; à Tonsaasen en Norvège, Andvord fait faire la cure d’air pendant 5, 7 et 9 heures par des froids de 25“ (cité par le docteur Knopf). A Davos, les malades supportent de même très bien des froids de 20“, et restent toute la journée dehors.
Voilà ce qui se passe pendant le jour ; la nuit, la cure d’air va se prolonger par l’aération continue de la chambre. Nous avons vu en décrivant les aménagements des sanatoria que les chambrés étaient construites pour assurer une ventilation abondante. Gela ne suffit point pour la cure d’air, il faut encore que les fenêtres soient ouvertes.
Celles-ci restent ouvertes pendant toute la journée et
— line sont fermées qu'au moment du coucher ou un peu avant, suivant la sensibilité du sujet. Elles sont de nouveau ouvertes quand il est dans son lit. Les malades qui arrivent au sanatorium sont habitués graduellement à ce modus vivendi. La fenêtre n’est d’abord qu’entr’ouverte puis on augmente l’ouverture, on soulève les stores qui empêcheraient le libre accès de l’air. Le malade couche donc presque en plein air ; s’il y a du vent, il est parfois bon d’entourer le lit d’un paravent. Le malade passe ainsi sa nuit, puis les fenêtres sont de nouveau fermées pour le lever.
Au début, le nouvel arrivant a quelque répugnance à suivre cette prescription, et il présente au médecin de nombreuses objections. Peu à peu, il se fait à ce nouveau genre de vie, et plus tard, il réclamera l’ouverture de la fenêtre, se réveillant au milieu de la nuit avec une sensation de malaise si par hasard on a oublié de l’ouvrir.
Si Pon force les malades à vivre au grand air, il faut pourtant les protéger contrôle froid. Le vêtement remplit ce but. Sur leurs chaises-longues, les malades sont enveloppés chaudement, les jambes empaquetées dans des couvertures de laine, ou même des fourrures pendant les grands froids de l’hiver. Quelques malades ajoutent des boules d’eau chaude aux pieds, le long des jambes, mais la plupart s’en passe.
Pendant les promenades, les phtisiques ont soin de toujours emporter, — et la recommandation est plus stricte en été qu’en hiver, — uii manteau de laine léger (mac-farlane, plaid, pèlerine, etc.), facile à porter sur le bras et à endosser. Le malade devra s’en couvrir toutes les fois qu’il s’arrêtera sur un banc pour se reposer ; il devra, au contraire, être assez légèrement vêtu pendant la marche pour éviter la sueur.
Les directeurs de sanatoria se préoccupent aussi de
riiabillement proprement dit de leurs malades. Ils réclament une obéissance absolue au sujet de la flanelle ; ils exigent que tout phtisique ait une couche de laine en contact direct avec ,1e corps. Pour le reste, le choix est laissé au goût des malades;-on les surveille cependant de façon que le vêtement ne soit point trop lourd, trop chaud, trop fatigant à porter pour éviter la sueur et le refroidissement. Gomme chaussures, M. Sabourin recommande les chaussons de Strasbourg etvles sabots.
Pour la nuit, il faut obvier aux refroidissements que le malade pourrait éprouver en se découvrant au cours de son sommeil. On lui recommande de porter un vêtement à manches, vareuse^, gilet de laine, camisole, etc. (Sabourin). D’ailleurs l’aération continue n’empêche nullement le chauffage de la chambre et la température de celle-cipeut, même pendairtl’hiver, avecla fenêtreouverte, ne pas descendre au-dessous de 10 à 12“. Les malades habitués ne se plaignent jamais du froid pendant la nuit. La plupart confondent aération continue et froid continu. Ils ne pensent qu’à s’endurcir et refusent de laisser chauffer leur chambre. Il faut souvent l’intervention du médecin^ et toute ,1a force de ses raisonnements pour arriver à leur faire comprendre qu’on ne cherche point à les acclimater au froid, que le froid ne fait pas partie intégrante de la cure d’air, qu’il n’en est qu’un élément qu’on subit, tout comme le vent, la pluie ou la neige, mais contre lequel on a le droit de se défendre sans s’écarter des principes du traitement.
Nous venons de voir ce qu’est la cure d’air, s’appliquet-elle à tous les malades du sanatorium ? On peut répondre affirmativement d’une façon générale. Il n’est pas de malade qui garde la chambre sans que sa fenêtre soit ouverte. Il n’y a de contre-indication qu’à la cure sous les galeries et cette contre-indication est un épisode aigu
au cours de la maladie, soit une complication (bronchite, pneumonie, pleurésie, etc.), soit une aggravation rapide des lésions tuberculeuses. Les malades ainsi atteints gardent la chambre jusqu’à ce que les phénomènes aigus se soit calmés. Bien entendu, on fait aussi garder la chambre aux moribonds.
Nous ne pouvons clore ce chapitre sans dire un mot des effets de la cure d’air sur le phtisique. Le bien-être qu’il en éprouve est toujours considérable. Le malade sent ses forces renaître comme par enchantement. Sa fièvre disparaît, de même son anorexie, son dégoût pour les aliments ; la digestion s’améliore. Pendant la nuit, le sommeil se régularise, les sueurs disparaissent; au matin, le réveil est agréable, la bouchie n’êst plus sèche, pâteuse, mauvaise. Latoux même s’amoindrit, disparaît la nuit. Le malade se décachectise à viie d’œil et le sent. Chez tous, l’impression est la même, ils ne se sont jamais si bien portés. C’est à la cure d’air qu’il faut attribuer la plus grande part à cette amélioration à laquelle contribuent aussi les autres prescriptions hygiéniques et le nouveau genre de vie auquel se soumet le malade.