‹ Contribution à l'étude du traitement des septicémies gangréneuses: par les injections sous-cutanées d'eau oxygénéeChapitre 11 sur 18 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

(Inédile) (Due à lobligeancé de M. le D' Pluyette. Recueillie par MM. Giraud et Arnaud, internes des Hôpitaux).

Baptistin A. charretier, âgé de 43 ans, est mordu à l’avantbras gauche par son cheval, dans l’après-midi du 23 juillet 1907. Il'est conduit presque aussitôt à l'hôpital.

L'interne du service, Ernest Giraud, constate que la morsure siège au tiers inférieur de l’avant-bras : les deux os sont fracturés, les vaisseaux rompus. Il fait prévenir le chirurgien de garde, qui discute l’opportunité de l’amputation, mais estime que l'intervention peut sans crainte être renvoyée au lendemain. La région est aseptisée, le membre plongé dans un bain antiseptiqué, puis immoblisé dans un pansement humide. Sérum antitétanique.

24 juillet. — Je trouve Ib blessé avec une température de 38°4, le pouls rapide, la respiration accélérée: Cet homme, très énergique, se plaint de souffrir énormément et réclame à grand eris

une opération. Je défais le pansement et constate un gonflement dur remontant jusqu'aux deux tiers de L’avant-bras ; la peau est

es 200 A #

tendue et teintée de nuances variées. Je sens À la palpation une très légère crépitation gazeuse, je devine plutôt que je ne le constate un début de septicémie gazeuse. |

C’est la première fois que j’observe le mal à sa naissance ; il me semble que j'assiste à l’éclosion de cette complication; aussi, tout heureux, pour ainsi parler, de pouvoir la détruire ab ovo, J'ai la conviction optimiste que je vais m'en rendre maître faeilement. C’est pour cela que rompant avee mes habitudes je m'’arrête à l’idée d’une exérèse, convaincu que si. l’amputation peut arrêter ce mal, &’est bien le cas où Jamais. ‘

Le blessé est donc porté à la salle d'opération et amputé classiquement au tiers supérieur de l’avant-bras, J'ai bien pris soin de porter le couteau dans les parties absolument saines; néanmoins; par sureroît de précaution, l’amputation terminée, je fais faire au niveau du coude, cinq injections hypodermiques d’eau oxygénée : trois sur la face antérieure, deux sur la face postérieure. Le soir, la température s’abaisse à 38°. :

25 juillet. — Le lendemain, la température est à 3895, mais le malade se sent soulagé ; il a bien dormi, le pouls est meïlleur ; l’état général s’est amélioré. Je crois prudent de ne pas toucher au pansement, et par conséquent, de ne pas renouveler Îles injections hypodermiques. Le soir, la température s’abaisse encore à 38°2.

26 juillet. — La température n'est plus qu’à 37°5 ; l’état général est aussi bon que possible ; e’est décidément un succès ; il n’y a pas lieu de toucher au pansement et je quitte l’hôpitai plus confiant que jamais.

Cette illusion devait être de courte durée. A la contre-visite, mon interne, E. Ciraud, s’apercoit qu'à la limite‘du pansement, c’est-à-dire à l’union du tiers inférieur et du tiers moyen du bras, la peau présenté un gonflement œdémateux noirâtre très prononcé ; il palpe et sent un peu de crépitation gazeuse ; le blessé st agité, loquace, son pouls fréquent, sa respiration accélérée, sa température à 38°9. Ce n’est plus un succès, c’est un échec. I1 fait prévenir le chirurgien de garde qui téléphone qu'il ne peut venir et qu’on continue mes prescriptions. On fait donc une quinzaine d’injections hypodemmiques d’eau oxygénée dans

le bras et l’épaule.

a] TOUR

27 juillet. — Quand j'arrive, je constate avec effroi les ravages qui se sont produits. Le bras est noir jusqu’au niveau du V deltoïdien, la teinte bronzée gagne l'épaule et la crépitation gazeuse se perçoit jusque sur le thorax et le cou. A mon optimisme de la veille succède un pessimisme plus accentué ; le cou et le thorax étant envahis, il n’y a plus rien à faire.

J’ouvre ici une parenthèse pour vous indiquer comment je conçois la marche foudroyante de l’affection après un temps d'arrêt, ce qui a pour moi la valeur d’une expérience de laboratoire. Les injections d’eau oxygénée faites après l’amputation ont arrêté pendant 48 heures le développement du vibrion septique, puis tout l’oxygène ayant été absorbé et les injections n’ayant pas été renouvelées, les vibrions ont recommencé à pulluler et à reprendre leur marche envahissante. J'ai été illusionné par le mieux-être de l’opéré, je me suis laissé tromper par les apparences; j'aurais dû défaire le pansement le lendemain et renouveler les injections hypodermiques ,; c’est la lecon qu'il faut en tirer et que, pour ma part, je n’oublierai plus. -

Malgré cet état désespéré, mais pour avoir-la conscience tranquille, je fis transporter le blessé à la salle d'opération, et, sous l’anesthésie chloroformique, je labourai entièrement son bras avec le thermo-cautère ; je l’inondai d’eau oxygénée, je fis faire une vingtaine de piqûres hypodemmiques au niveau de l’aisselle et de l'épaule, puis enveloppai le membre d’un pansement humide à l’eau oxygénée. Je quittai le malade convaineu”qu'il était perdu sans ressources. Le soir on renouvela les injections et le pansement.

28 juillet. — Lie malade a déliré toute la nuit, la température s’est abaissée à.36°6 ; je vois dans ce signe le prélude de l’hypothermie finale. Néanmoins, on renouvelle le pansement matin et soir, et l’on pratique vingt injections d’eau oxygénée chaque fois,

29 juillet. — Le délire a continué toute la nuit. La crépitation gazeuse se percoit sur le thorax et le flanc gauche et aussi sur le cou, mais comme la température est À 37°, je me demande si cètte crépitation n’est pas due à l’oxygène ; je m’arrête à cette idée, et on fait encore 40 piqûres, vingt le matin et vingt le soir.

30 juillet. — La nuit à encore été délirante ; la température est à 38°; mais l'état général est meilleur. Tout le membre supérieur est noir, cadavérique ; on commence à apercevoir le sillon éliminateur qui sépare le mort du vif. Je décide de débarrasser le blessé de cette partie qui commence à devenir d’une odeur repoussante. Sans anesthésie aucune, avec le thermo-cautère, je tranche, couche par couche, les tissus du bras à deux travers de doigts de l’aisselle ; je tiens une pince prête À saisir l’artère humérale, mais rien ne coule ; je scie l'os. Cette amiputation, absolument linéaire, est faite sans anesthésie et sans une seule goutte de sang. Bien entendu, on continue les injections sous-cutanées et les pansements matin et soir.

31 juillet. — Te malade, débarrassé en grande partie de son membre supérieur, se sent soulagé. Tampérature 37°9, ; la marche de la septicémie est enrayée et je pars en vacances, confiant ce malade à mon remplacement, le docteur Piéri.

Mon excellent ami, qui savait tout l'intérêt que je portais à cs malade, fit continuer les pansements à l’eau oxygénée, ainsi que les injections sous-cutanées — à dosés moindres assurément — jusqu’au 15 septembre. Et, en passant, je dois faire remarquer combien ces injections sont inoffensives, pute ‘on a pu les prolonger pendant près de deux mois.

À partir du 15 septembre, on ne fit plus que des pansements à l’eau bouillie.

Je repris mon service au moîs d’octobre et revis avec satisfac- {ion mon opéré. Son état général était parfait, mais son moignon défectueux. 11 ne faut pas oublier que j'avais fait -une amputation linéaire, en plein tissu sphacélé, uniquement pour débarrasser le sujet d’un foyer d'infection. Dépuis lors, le sphacèle était tombé peu à peu et l’os qui n’était pas encore éliminé, formait un moignon conique. |

J'étais bien tenté de faire une désarticulation de l’épaule, mais il me sembla que le traumatisme serait moindre si je réséquai seulement la partie osseuse. C’est ce que je fis le'8 octobre ; je sciai trois à quatre centimètres d'humérus, régularisai les partiss molles, laissant au blessé un moignon petit, mais mobile.

Les suites furent dés plus simples ; le soir, température 38°. Le premier pansement eut lieu le 11'octobre, le second le 18 ; j’en-

levai tous les fils et quelque temps après le: blessé quitta l’hôpital. Je l’ai revu un an après, en septembre 1908 ; son état est excellent et #e brave homme a conscience qu'il me doit la vie.

Üette observation IV est, à nos yeux, une démonstration nathématique de ce que donnent les divers traitements. La morsure a lieu, en effet, le 23 juillet ; le même jour, on asepsie la plaie, on donne des bains antiseptiques et rien de cela n’arrête la marche du vibrion. Le lendemain, 24 juillet, la crépitation gazeuse, la teinte cuivrée, débutent À peine ; les conditions semblent idéales pour pratiquer l’exérèse, si vantée par les auteurs. Elle est faite en plein tissu sain, et la marche continue encore, envahissante. Il y à, il est vrai, ‘un temps d’arrêt de 48 heures, mais celui-ci est dû uniquement aux injections d’eau oxygénée, et quand leur action est épuisée, la gangrène re-

part de plus belle, et en moins de 12 heures, elle envahit le bras, le ähorax, le cou. L’état devient désespéré, et sans autre médication que les injections sous-cutanées et les débridements, la gangrène se limite, s’arrête.

Cette observation est une des plus probantes pour démontrer l’excellence de la méthode.

Page 1