CRISE NITRITOIDE ET CORPS THYROÏDE
A. — Troubles observés en clinique
Si les phénomènes de dyssurrénalie échappent si souvent lors de l'examen le plus consciencieux des malades, l’attention peut être attirée par des troubles traduisant le malfonctionnement d’autres glandes endocrines, de la thyroïde en particulier.
Parfois, c’est un corps thyroïde légèrement saillant, parfois même un véritable goiître ; dans d’autres cas, la glande a un volume normal, mais présente, ainsi que Va signalé M. Lortat-Jacob (1), à la suite de chaque injection arsenicale, une légère hypertrophie, traduisant la congestion de l'organe. C’est la constatation d’un léger degré d’exophtalmie, ou au contraire un regard brillant avec des yeux enfoncés ; un tremblement vibratoire rapide, des battements artériels violents et précipitésquiimposent l’idée d’un basedowisme fruste et amènent à rechercher d’autres signes d’un trouble thyroïdien. Examinant le pouls, souvent au repos on le trouve
(1) Lonrar-JAco8 : Progrès médical, 17 juillet 1920. LAFONT
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aux environs de 70, mais on le voit s'élever à 90, 100 pulsations par minute pour des causes qui chez un sujet normal n’entrainent pas de tels effets ; souvent même cetle augmentation brusque se produit spontanément, au repos, sans cause directement apparente. Ces malades accusent des palpitations pénibles, des bouffées de chaleur sans raison, des alternatives fréquentes et rapides de rougeur et de pâleur des téguments, avec des sueurs plus ou moins abondantes siégeant sur tout le corps, ou prédominant sur telle ou telle partie du corps, particulièrement à la face, au front. È
D’autres se plaignent d’être frileux, de ne réussir jamais à se mettre à l’abri du froid. Souvent, ils ont des œdèmes blancs, passagers, localisés aux pieds, aux mains, aux paupières que l’on trouve enflées surtout le matin. Mais encore, élargissant l’interrogatoire, on découvre qu’ils sont sujets à des crises brusques de diarrhée qui, dans certains cas, ont pu ouvrir la scène, premiers signes longtemps méconnus d’une dysthyroïdie dont le tableau n’a été complété que plus tard par l’apparition des troubles vaso-moteurs, de l'instabilité du pouls et du tremblement.
Enfin, dans certains cas, on observe chez de tels sujets à la suite d’injections d’arsénobenzol, une fièvre élevée, accompagnée de symptômes d'intoxication et de dyspnée, d'instabilité cardiaque, d’une tachycardie accentuée qui persistent parfois après disparition de l’hyperthermie.
Cette fièvre prend alors, pour M. Lortat-Jacob, « l’im-
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portance d’un symptôme qui révèle encore la méiopragie glandulaire, comme si l'injection arsenicale avait provoqué une rupture d'équilibre, imminente, chez ces sujets, et avait ainsi occasionné l’élaboration de sécrétions toxiques complexes et l’absorption rapide de composés organiques à la fois arsenicaux et thyroïdiens, de nature encore indéterminée, dont les actions nocives se font encore plus sensibles du fait de l’élévation thermique ».
M. Lortat-Jacob, après avoir rappelé l'existence de l’arsenic à l’état normal dans le tissu de la glande thyroïde et le rôle adjuvant des petites doses de liqueur de Fowler pour seconder l’administration de l’iodothyrine dans la maladie de Basedow, cherche à expliquer ce fait d'observation fréquente que l’administration rapide et massive de composés arsenicaux dans le torrent circulatoire, apporte chez les dysthyroïdiens un ébranlement subit dans la fonction thyroïdienne, dans ses sécrétions et dans leurs actions sur l’organisme, faisant éclore les accidents : il y aurait pour lui dans toute dysthyroïdie «une allergie arsenicale, pour ainsi dire, pou- « vant être le fait soit d’une insuffisance constante des « combinaisons arsenicales organiques dans le corps « thyroïde, soit d’un excès ou d’une perturbation dans « leur constitution colloïdale... Un des éléments de la « crise colloïdale pourrait provenir, soit du fait de la « surrénale, comme l’admettent certains auteurs, soit « chez certains sujets prédisposés, de la thyroïde ».
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Ce rôle du corps thyroïde a depuis été bien mis en évidence dans une observation de MM. Widal, Abrami, et de Gennes : (1) il s’agit d’une malade chez qui apparaissent des crises d'asthme à la puberté, crises qui se reproduisent jusqu’à la ménopause, remplacées ensuite par des crises de dyspnée matinale ; cette malade sensibilisée au pollen de roses, après la ménopause présenta des symptômes de myxœdême, dont l’opothérapie thyroïdienne amena la disparition en même temps que la cessation de tous les troubles précédents ; dès que l’on arrêtait la médication opothérapique, l'équilibre cessait et les troubles reparaissaient.
« On voit chez cette malade, disent ces auteurs, à « l’évidence la diathèse colloïdoclasique créée et entre- « tenue par des troubles du fonctionnement des glandes « endocrines, l’ovaire d’abord, puis la thyroïde, rendre « en outre possible Pinstallation d’un état d’anaphy- « laxie respiratoire, et Pon voit guérir temporairement « cette diathèse et disparaître la sensibilisation, pen- « dant le temps qu’on rétablit l’équilibre sanguin, en « suppléant par l’opothérapie au fonctionnement défec- « tueux de la glande malade ».
= « Par quel mécanisme exact le trouble endocrinien « permet-il l’éclosion de l’anaphylaxie ? Le problème « est certainement complexe. Il est probable que les « altérations de glandes à sécrétion interne provoquent « une perturbation dans le fonctionnement des appa- « reils vago-sympathiques dont les recherches récentes
(1) Wivar, ABRAMI, DE GENNFS : collodoïclasie et glandes endocrines. Presse Médic, 6 mai 1922.
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« ont montré le rôle considérable dans la symptomato- « logie des phénomènes de choc. Il est non moins pro- « bable d’autre part que le défaut ou l'excès dans le « milieu sanguin des produits de sécrétion des glandes « endocrines, réalisent des conditions d’instabilité col- « loïdoplasmatique propices à Péclosion des phéno- « mènes d’'anaphylaxie ».
Pareilles opinions s'appuient encore sur des arguments d'ordre expérimental :
1° Les chiens morts d’anaphylaxie expérimentale présentent des lésions thyroïdiennes ;
2° Et, d’autre part, l’ablation de la thyroïde met le cobaÿe à l’abri du choc anaphylactique, à condition d’être effectuée avant l’injection préparante, ce qui tendrait à prouver qu'elle s'oppose, en pareil cas, à la sensibilisation elle-même. (Expériences de Lanzenberg et Képinow).
Aiosi,que la crise nitritoïde soit la traduction des propriétés vaso-dilatatrices de l’arsénobenzol chez des sujets présentant un trouble du tonus vasculaire, qu’il s'agisse de choc colloïdoclasique ou d’anaphylaxie, le corps thyroïde semble bien jouer un rôle important dans l'élaboration des troubles humoraux qui sont à la base de cet accident. Quel est le mécanisme exact de cétte action ? La composition des sécrétions thyroïdiennes, Paction du corps thyroïde sur les phénomènes circulatoires et sur la constitution intime de nos humeurs nous sont encore trop mal connues pour permettre quelque précision à cet égard.
CRISES NITRITOIDES ET TROUBLES GENITAUX
L'examen détaillé des malades qui font des crises nitritoïdes révèle avec une rare fréquence des troubles dans le fonctionnement des glandes génitales :
a) Chez la femme.— Il est rare de ne pas observer quelque anomalie de la menstruation :
Tantôt, par suite d’hystérectomie totale, la fonction ovarienne est supprimée, tantôt les règles se sont peu à peu taries, réalisant une ménopause précoce, ou bien elles sont très diminuées ; tantôt encore, elles sont très augmentées, véritables ménorragies. Dans certains cas, le trouble porte encore sur la durée, qui peut se prolonger ou au contraire être très écourtée. Elles s’accompagnent ou sont annoncées par des douleurs de violence variable, par les troubles de caractère les plus divers, par des phases d'émotivité exagérée, de dépression mélancolique ou au contraire d’hyperactivité. Dans deux cas, nous avons observé une augmentation brusque de l’écoulement menstruel jusque là normal, et
immédiatement après, à l'injection suivante de 914, une crise nitritoïde.
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Nous avons vu ces troubles ovariens s’accompagner d’une augmentation rapide du poids, parfois antérieure au traitement arsenical, et se poursuivant par la suite malgré tout traitement.
b) Chez l’homme. — Les troubles testiculaires sont certes plus rares et plus difficiles à déceler ; nous avons cependant observé ou la frigidité ou l’impuissance absolue, ou encore une fois l’augmentation brusque de la puissance génilale avec une légère augmentation de volume des testicules, coïncidant avec la crise nitritoïde.
Dès le début des traitements par le 606, on avait signalé comme petits signes de l’intolérance, corollaires des propriétés vaso-dilatatrices du salvarsan, l’exagération de la sécrétion de la plupart des glandes de l’organisme (1) en particulier des glandes lacrymales, causant le « rhume de cerveau immédiat », trahi par un reniflement prémonitoire de la crise nitritoïde, des glandes intestinales et de la glande hépatique, expliquant la diarrhée séreuse et la diarrhée bilieuse/accompagnant ces crises. Pour les glandes à sécrétion interne, le phénomène était beaucoup plus difficile à constater, mais nous avons déjà vu que l’augmentation de volume du corps thyroïde n’est pas exceptionnelle au cours du traitement, et M. Milian admettait également la possibilité de lhypersécrétion ovarienne, en même temps qu’il signalait chez l’homme l’augmentation de volume des testicules, allant jusqu’à un accroissement de moitié.
(1) Mizran. Les petits signes de l'intolérance au 606, Paris Médical, 1912, p. 536. Le