LES VEAUX D'OR DE JÉROBOAM
I . Difficultés de l'interprétation traditionnelle. — Sens figuré du mot idole. -— Les prophètes Élie et Elisée. — Principes théocratiques du rédacteur des Rois. — Le veau d'or de la Genèse. — Le temple de Dan. — L'Astarté syrienne de Samarie.
. D'après les livres des Rois et des Chroniques, il se serait produit une singulière révolution après la mort de Salomon. Un aventurier audacieux se serait fait proclamer roi parles dix tribus du nord et aurait créé une nouvelle reli-
gion.
Il fit (d'après la tradition) des veaux et dit au peuple : « Voici ton Dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Egypte. Il » plaça l'un de ces veaux à Béthel et l'autre à Dan ; ce fut » une occasion de péché » (1 er Rois, XII, 28-30). 11 créa un sacerdoce, formé de prêtres non lévitiques, et institua une fête au 15 e jour du 8 ae mois.
Le livre des Chroniques renchérit encore et parle de prê-
très, établis pour les veaux et les boucs de Jéroboam (2 e Chroniques, XI, 15).
Une pareille révolution a paru, de tout temps, vraiment incroyable ; on ne peut expliquer que de trois manières les textes que nous possédons :
1° Le peuple d'Israël, n'étant jéhovisteque de nom, à Fépoque de Jéroboam, fut heureux d'avoir un prétexte pour revenir à l'idolâtrie rimitive.
î*La religion jéhoviste n'était pas, primitivement, complètement distincte des autres religions sémitiques et n'excluait pas, plus que les autres, le symbolisme des idoles.
3* Les textes des livres historiques ne racontent pas un fait réel.
Les deux premières explications sont celles qui présentent le plus de difficultés. Elles conduisent à rejeter toute la tradition mosaïque; il deviendrait, dans ce système, impossible de comprendre comment le peuple juif est devenu un si farouche adepte du monothéisme.
La troisième hypothèse est au contraire d'une simplicité très grande : elle ne crée pas de difficultés pour l'étude de l'ensemble.
Il n'est plus question des veaux d'or et des boucs, dans les épisodes de l'histoire d'Israël. Le livre des Rois (2 e livre. XXIII, 15-20) raconte, en détail, l'expédition que fit le roi Josias dans le nord, pour détruire les hauts-lieux. Il est dit qu'il détruisit l'autel de Béthel et brûla l'idole ; il le souilla par des ossements et en fit autant pour tous les hauts-lieux, élevés par les rois d'Israël, L'auteur ne dit pas en quoi consistait cette idole. Il y avait 100 ans que le
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royaume d'Israël avait disparu ; les temples avaient été pillés par les Assyriens ; de nouveaux colons avaient été introduits dans le pays et ils avaient apporté avec eux leurs divinités ; il ne serait pas impossible qu'il y eût à Béthel des temples païens.
Je pense, cependant, que ce n'est pas cela que veut dire le narrateur. Il n'y aurait là qu'une expression symbolique. La figure, employée par les rédacteurs des livres historiques, est d'autant plus naturelle qu'on en connaît, au moins, un autre exemple. Il est question dans la tradition talmudique de l'idole du mont Garizim (Schabbath, J. XIX, 2). Onsait cependant que les hérétiques samaritains étaient aussi rigoureusement monothéistes que les juifs.
L'expression, employée par le livre des Chroniques, tend encore à fortifier cette interprétation ; en effet, personne n'a jamais admis qu'il y ait eu des boucs adorés par Jéroboam.
L'examen détaillé du livre des Rois confirme cette manière de voir. On devrait s'attendre à trouver, dans la légende d'Élie, des allusions aux cultes de Dan et de Béthel, si souvent reprochés aux rois d'Israël. Il n'en est rien; cependant, le grand prophète est passé par la seconde de ces villes. Un peu avant son ascension, il y va avec Elisée, et y rencontre des disciples des prophètes (2 e Rois, II, 3); Elisée y retourne après la disparition de son maître.
Elisée a exercé une influence très considérable sur son temps. 11 semblerait même que le fils d'Achab aurait eu pour lui beaucoup de respect, d'après un passage du livre des Rois (2* Rois, VI, 21). Cet épisode peut être contesté; il a peut-être été mal placé.
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Il est certain que le prophète a dû entretenir des rapports assez intimes avec la famille de Jéhu. Ce roi avait été l'exécuteur des terribles vengeances des jéhovistes contre les adorateurs de Baal.
Nous avons le récit de la mort d'Elisée (2 8 Rois, XIII, 14-21). Joas, petit-fils de Jéhu, vient assisteraux derniers instants du prophète. Le roi pleure et s'écrie : « Mon père! « mon père ! Char et Cavalerie d'Israël. » Au moment où Élie s'était élevé au ciel, son disciple avait prononcé les mêmes paroles (2 e Rois, II, 12). Ce rapprochement montre dans quels termes devaient vivre le roi et le prophète.
Le livre des Rois dit que Jéhu et sa famille ne se détournèrent pas des péchés de Jéroboam. Conservèrent-ils les veaux d'or? Comment alors expliquer le silence d'Elisée? Aurait-il pu souffrir, sans protester, qu'un roi idolâtre lui parlât de cette manière ?
Le rédacteur du livre des Rois dit, à propos de chacun des rois d'Israël, qu'il fit le mal comme Jéroboam. Il s'agit là d'une appréciation de l'auteur, qui ne brille point par l'impartialité. Les rois Joas et Jéroboam II furent, évidemment, de très grands souverains. Le premier infligea à Amacyas une terrible défaite et le second rétablit les limites de la Palestine jusqu'à Hamath et Damas. Pour notre historien, la grandeur ne se mesure pas à la valeur militaire ; toutes les actions des rois sont examinées au point de vue ecclésiastique.
Le rédacteur limite son horizon aux murailles du Temple ; il écrivait à une époque où l'idée de l'unité du culte était poussée jusqu'au fanatisme. Un Dieu, un Temple, un prêtre, un roi, telle était la formule à laquelle on devait
aboutir fatalement. La longue durée de la dynastie Isaïde était un fait si étonnant en Asie, que les docteurs y voyaient quelque chose de providentiel. Les révolutions en Israël avaient été au contraire très fréquentes. On en concluait, assez naturellement, que Dieu avait maudit ce royaume. Le schisme politique des dix tribus était incompatible avec l'unité du culte, devenue un article de foi. La haine du clergé hiérosolymitain contre les Éphraïmites a fortement déteint sur les idées que l'auteur se fait des rois d'Israël.
On a été, de tout temps, frappé d'un fait singulier. Jéroboam, résidant du côté de Sichem, à peu de distance des célèbres montagnes d'Ébal et de Garizim, aurait eu l'idée étonnante d'aller placer les temples du culte national à Dan et à Béthel, presque sur les frontières de son royaume! Cela est trop contraire aux usages de tous les souverains asiatiques, qui cherchent à donner de l'éclat à leur capitale, par tous les moyens possibles.
L'expression du livre des Rois <* à Dan et à Béthel » , peut très bien s'entendre comme signifiant simplement « depuis le nord jusqu'au midi ». On doit comprendre, parla, que Jéroboam éleva des autels aux taureaux dorés dans tout son royaume.
Il ne parait pas vraisemblable que les Israélites aient réellement adoré des animaux en métal. On ne connaît pas, d'une manière certaine, l'existence de ce culte chez les Sémites. Il en est fait mention une seule fois dans l'Exode : les Juifs fondent un veau et l'adorent, pendant que Moïse est sur la montagne. Le symbolisme de cette légende parait assez clair : il semble probable que l'auteur a simplement voulu désigner une fête égyptienne.
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Le culte d'Hathor a, certainement, eu quelque vogue en Judée. Il n'est pas étonnant que le rédacteur de l'Exode n'ait cru mieux faire que de parler d'une fête d'Hathor pour représenter la défection du peuple. Il est clair, d'ailleurs, que ce culte égyptien a dû plutôt être populaire dans le midi que dans le nord.
À Dan, il semble qu'il ait existé, de longue date, un sanctuaire complètement païen, si on s'en rapporte à la légende du livre des Juges (XVIII). Le fait, en lui-même, paraît extrêmement probable. Il y a eu, de tout temps, des cultes païens aux sources du Jourdain ; un des affluents se nommait Dan.
Les prophètes sont beaucoup plus utiles à consulter que les livres historiques. Leurs textes ne peuvent guère avoir été modifiés, en raison du changement des idées. Ce sont des témoignages de contemporains et c'est là surtout qn'il faut étudier la véritable nature de la religion d'Israël.
Les prophètes parlent souvent de Baal et d'Astarté ; mais on sait que ces cultes ont été également très prospères dans le royaume de Juda. Jusqu'à Josias, aucun souverain ne semble avoir eu l'idée de proscrire, d'une manière absolue, les cultes idolâtriques.
11 y avait à Samarie un quartier appartenant aux rois de Syrie. Il est évident que les gens de Damas, qui y habitaient, avaient un oratoire. Du temps de Joachaz, fils de Jéhu, (F Rois, XIII) on voyait une idole d'Astarté à]Samarie. Ce roi avait été complètement battu par Hazaël et par Ben- Hadad; il parvint à échapper à leur suzeraineté}; mais il n'aurait pu, sans imprudence, se montrer sévère contre le culte des Syriens établis dans sa capitale.
IL Le prophète Amos. — 11 reproche à Israël de violer les lois morales et d'opprimer les pauvres. — Prédication anti-ritualiste; analogie avec Ésaïe. — Lutte avec le prêtre de Béthel. — Dan, Béthel, Guilgal et Beer-Séba. — Prophéties contre Béthel .
Le livre d'Amos offre un intérêt tout particulier, parce que l'auteur était Judéen, qu'il a eu des démêlés avec le prêtre de Bélhel, et que l'on connaît bien la date de cette prédication.
Du temps d'Amos, Jéroboam II régnait à Samarie. En Judée, régnèrent Amacyas et Ouzzias : le livre des Rois en fait des rois pieux. D'après les Chroniques, le premier s'adonna à l'idolâtrie, durant une partie de son règne, et le second devint lépreux, pour avoir voulu empiéter sur les privilèges des prêtres. * Ces traditions sont difficiles à concilier.
Amos traite ses compatriotes comme des païens endurcis ; il leur reproche leurs idoles et leur annonce que le feu du ciel dévorera les palais de Jérusalem. On voit, par là, combien il faut se méfier des courtes notices des livres historiques, pour apprécier la marche des idées religieuses chez les Juifs.
La nature des reproches, adressés aux Israélites par Amos, mérite toute l'attention (II, 6-8). Ils cherchent l'argent par tous les moyens possibles; — le père et le fils courent après la même fille pour profaner le Sahit JSom ; — ils se couchent sur des vêtements saisis ; — « ils boivent le » vin saisi dans la maison de leur Dieu. » On ne voit pas que le prophète énonce vraiment un crime d'idolâtrie ; il reproche aux Israélites de violer quelques-unes des lois
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auxquelles on attachait la plus grande importance, à cette époque.
Amos insiste beaucoup sur l'oppression des pauvres, qui a tant préoccupé les prophètes.
V. 11. Ainsi donc, puisque vous maltraitez le pauvre, Et que vous lui prenez ses champs de blé....
12. Oppresseurs du juste, qui acceptez une rançon Pour faire fléchir à la porte le droit des pauvres ! VIII. 5. Vous dites : « Quand la nouvelle lune sera-t-elle passée » Pour que nous vendions du blé ?
» Et le sabbat
» Pour .que nous ouvrions nos greniers, » En faisant l'épha petit » Et le sicle grand,
» En faussant les balances pour la fraude, » 6. Afin d'acheter les indigents pour de l'argent » Et les pauvres pour une paire de sandales?
» Et nous vendrons jusqu'aux criblures de notre blé ! »
Ce passage est très caractéristique parce qu'il montre que, de ce temps, on respectait le sabbat, dans le royaume d'Israël. D'après Jérémie, il ne semble pas qu'on fût si rigoureux à Jérusalem.
Il n'est pas douteux que le peuple offrît des sacrifices à Jéhova ; Amos a, sur cette question, la même opinion qu'Ésaïe. Il semble même que ce dernier (I, 11-17) se soit inspiré de l'admirable invective d'Amos :