‹ Contribution à l'étude profane de la BibleChapitre 18 sur 74 · LE LIVRE DE RUTH · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE RUTH

I. Hypothèse de M. Reuss. — Mariages mixtes. — L'auteur est moderne. — Le retrait lignager. — Les Élohim. — Véritable sens du mot Élohim, dans les textes juridiques.

D'après M. Reuss, le livre de Ruth aurait été écrit pour démontrer que David n'était pas un étranger pour les Éphraïmites. Cette opinion paraît devoir être rejetée par les raisons suivantes :

1* M. Reuss suppose que la qualification d'Éphrata, donnée à Bethléem, indique qu'il y avait là une colonie éphraïmite; Élimelek appartiendrait à ce clan. On ne peut appuyer celte opinion sur aucune raison plausible.

2° Il aurait été beaucoup plus naturel de marier Boaz avec Noomi que de l'unir à une femme moabite.

3° Si on admet (avec M. Reuss) que l'auteur ait eu en vue

la naissance miraculeuse du grand-père de David, il aurait obtenu bien mieux ce résultat en unissant Boaz et Noomi ; la naissance d'Obed aurait alors rappelé celle d'isaac.

4° Si le narrateur avait pensé à une combinaison d'ordre politique, les auteurs des livres historiques, et surtout celui des Chroniques, n'auraient pas manqué d'en parler.

Quelques auteurs, remarquant l'opposition qui existe entre le fait raconté ici et les mesures édictées par Néhémie contre les mariages mixtes, ont pensé qu'il fallait voir, dans le livre de Ruth, un ouvrage destiné à combattre les opinions rigoristes sur ce sujet. D'autres ont cru qu'on pouvait conclure, au contraire, que cet opuscule était antérieur à Néhémie.

La Loi ne condamne pas formellement l'union avec les femmes moabites et ammonites. Cependant, il est dit que ces peuples ne pourront jamais entrer dans l'assemblée d'Israël. On a dû facilement en déduire que les mariages mixtes étaient interdits. Le rédacteur du livre des Rois (l or Rois, XI, 2) se place à ce point de vue; quand il condamne l'union de Salomon avec les femmes étrangères.

On a souvent supposé que la mère de Salomon n'était pas israéliste, parce que son mari était cananéen. La mère de Roboam était ammonite.

Moab et Ammpn, son frère, sont toujours mis sur le même pied ; il serait tout à fait naturel que la légende eût introduit une moabite dans la famille de David, parce qu'il y avait déjà une ammonite. On ne pouvait le faire à partir de ce roi, parce que c'eût été trop violenter l'histoire, mais jl était facile de marier l'étrangère avec un ancêtre inconnu du monarque.

Quoi qu'il en soit, la Moabite était fort embarrassante, pour les docteurs. Si, plus tard, on a pu tirer gloire de l'union de Salmah avec Rachab, on ne pouvait en faire autant de la mésalliance de Boaz.

Les anciens raisonnaient autrement que nous en matière de traditions. Les modernes chercheraient à démontrer que ce mariage n'est pas suffisamment prouvé ; la preuve devait être difficile à faire 500 ans après l'événement. Les anciens docteurs juifs ne procédaient pas ainsi ; ils acceptaient la tradition et cherchaient à l'expliquer, au moyen d'une légende plus ou moins vraisemblable. Bien des écrits apocryphes et la plupart des légendes lalmudiques ont pour origine des difficultés de ce genre.

On n'est pas d'accord sur l'époque où a été composé le livre de Ruth, mais il semble assez moderne. Si cet ouvrage avait été connu, au moment de la rédaction du livre des Juges, il aurait trouvé sa place à côté de l'histoire des Benjaminites. Il est certain que notre auteur a écrit à une époque où la deuxième partie du Canon était déjà fermée.

L'auteur indique lui-même qu'il est très éloigné des faits. Il n'a pas d'indicalion précise sur l'époque de ce récit ; il dit que c'était du temps des Juges, phrase prodigieusement vague. Quand il raconte la scène relative à la revendication delà propriété, il rapporte une vieille coutume (IV, 7), qui n'existait évidemment plus de son temps (d'après le texte). II dit que, pour valider une affaire relative au droit de rachat ou à l'échange, l'un des contractants ôtait son soulier et le donnait à l'autre.

Cet usage est inconnu: l'auteur semble l'avoir déduit

d'une formule juridique du Deutéronome (XXV, 5-10). La Loi prescrit que, si le beau-frère ne veut pas épouser la veuve de son frère, celle-ci lui ôtera le soulier du pied. Sa maison sera appelée maison du déchaussé.

La Thora ne donne aucun détail sur le retrait lignager, qui devait cependant exister en Palestine, comme dans presque tous les pays. Noua ignorons donc comment on yprocédait.

A l'époque de notre auteur, le sens symbolique de la règle du Deutéronome était perdu depuis longtemps ; on expliquait le texte en imaginant un usage plus général relatif au soulier. Les légistes de tous les temps et de tous les pays ne se sont pas privés de donner des explications de ce genre, pour les vieux usages juridiques.

Le récit présente plusieurs particularités intéressantes, au point de vue religieux. Quand Ruth refuse de quitter Noomi, elle lui dit : « Je veux aller où tu vas, je veux res- » ter où tu restes ; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu » sera mon Dieu... ! que Jéhova me fasse ce qu'il voudra, » aujourd'hui et à l'avenir, mais la mort seule me séparera » de toi. » On s'est demandé si Ruth était restée païenne ou si elle était devenue juive. Elle semble parler comme une héroïne de Voltaire et manifester une bien singulière indifférence en matière de religion.

Le langage de Ruth est justifié par celui de Noomi, qui, un peu plus haut (I, 15), lui dit : « Ta belle-sœur s'en est re- » tournée auprès de son peuple et de son Dieu. »

Toute la difficulté provient du mot Élohim que l'on traduit classiquement par Dieu, mais qui a un sens beaucoup plus général. On devrait bien souvent traduire Élohim par puissance constituée.

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Darfs l'Exode 1 (XXI, 6), il est question de l'esclave qui demande à rester chez son maître : « Alors son maître le » fera venir devant Dieu, et le fera approcher de la porte » on du poteau, et son maître lui percera l'oreille au *> moyen d'un poinçon et il servira à perpétuité. » Il s'agit évidemment d'un acte purement juridique, qui s'accomplit devant le magistrat.

Dans le même petit Code, on lit, au sujet du dépôt volé (XXII, 8) : « Si le voleur n'est pas découvert, le propri étaire » de la maison se présentera devant Dieu, s'il n'a pas porté » la main sur la chose de l'autre. » On pourrait admettre, à la rigueur, qu'il s'agit ici d'un serment au Temple, mais le verset suivant fixe complètement le sens : « Pour tout cas de » délit, pour un bœuf... pour tout objet perdu, dont quel- » qu'unditquec'estàlui,lacausedesdeuxpartiesdoit venir *> devant Dieu : celui que Dieu aura déclaré coupable re- » stituera le double à l'autre. » Il s'agit là si peu du serment, que le serment devant Jéhova est imposé, par le verset 10, à celui qui a eu en dépôt un animal perdu.

On est étonné de lire (XXII, 28) : « Vous ne proférerez » pas de blasphème contre Dieu et vous ne maudirez point » celui qui est le chef de voira peuple. » Après le Décalogue, cette loi paraît singulière. Josèphe a voulu que la Thora ait défendu de blasphémer les divinités étrangères ; mais n'est-il pas clair que le rapprochementjdes deux parties du verset indique qu'il est bien plus naturel de traduire Élohim par les Juges ?

Au chapitre VII de l'Exode, Dieu dit à Moïse : « Je te fais » Dieu pour Pharaon, et Aaron ton frère sera ton pro-

1 . Celte loi appartient à la collection appelée livre de l'Alliance.

» phète. » On devrait traduire avec plus de vraisemblance: « Je te donne puissance sur Pharaon et Aaron, ton frère, » sera ton interprète. »

Dans un passage, évidemment ancien, du premier livre de Samuel (XXVI, 19), David dit que ses ennemis veulent le chasser et lui disent d'aller servir des dieux étrangers. J'estime qu'ici encore Élohim doit s'entendre de puissance.

On ne doit donc pas comprendre qu'Orpah revient à adorer le dieu des Moabites ; n'ayant plus de mari et retournant à sa maison, elle retombe sous l'autorité des agnats. On peut supposer que l'auteur a imité une vieille formule juridique pour la libération d'un esclave étranger; on sait que les formules de ce genre se maintiennent extrêmement longtemps et survivent de beaucoup à la situation qui leur a donné naissance.

IL Situation servile de Ruth. — La scène de l'aire. — Véritable sens de Faction symbolique de Ruth. — Réminiscence de Thamar. — Les agnats. — Ruth achetée. — L'enfant appartient a Noomi. —Conclusions juridiques du livre.

Le mariage antique admettait plusieurs degrés : un passage très obscur de-1'Etfode (XXI, 9-H) nous apprend que souvent les pères achetaient des esclaves pour leurs fils

et que la Loi avait dû régler les droits de ces femmes. Il me semble probable que Ruth et Orpah avaient dû être épousées, d'après la loi du concubinat servile ; la mort de leurs maris les avait affranchies.

Ruth pouvait rentrer chez elle et s'y placer de nouveau

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sous l'autorité des agnats ; mais elle se donne à Noomi ; la formule qu'elle emploie est solennelle et Fauteur y attache évidemment un caractère juridique.

Dans toute cette histoire, la situation servile de Ruth apparaît très clairement. Noomi ne va pas glaner, c'est Ruth qui y va pour elle. On ne peut expliquer ce détail, en disant que la vieille femme était trop fière pour aller glaner.

Le pauvre moderne est quelquefois honteux de tendre la main, parce qu'il fait ainsi l'aveu qu'il est incapable de remplir sa mission d'homme et de travailleur et parce qu'il s'expose aux mépris de celui qui lui donne. Le pauvre hébreu était dans de toutes autres conditions. LaThora lui créait un droit. 11 glanait en vertu d'une loi divine Quand il participait aux dîmes, il prenait ce que Jéhova lui envoyait ; celui qui lui donnait, lui donnaità titre de frère. Qu'y avait-il de honteux à profiler d'une charité qui, dans bien des cas, confond le pauvre et le lévite? Le véritable motif me paraît résider dans la situation à demi servile de Ruth.

On se demande pourquoi Noomi dit à Ruth qu'elle ne doit glaner que chez Boaz (II, 22) ; aucun motif n'est donné : « Il est bon, ma fille, que tu ailles avec ses servantes, on » ne doit pas te trouver dans un autre champ. » L'intention de l'auteur me semble essentiellement symbolique : Ruth s'introduit dans la maison de Boaz [en entendant le mot maison dans le sens extrêment large que lui donnent la législation et les mœurs juives]. Elle y entre aujourd'hui en s'y mêlant avec les esclaves, demain elle y sera en épouse.

L'épisode de l'aire (III, 1-14) n'a pas été, que je sache, jusqu'ici expliqué d'une manière admissible. Noomi dit à Ruth qu'elle désire l'établir, que, dans ce but, la Moabite

devra aller le soir se coucher sur Taire à côté de Boaz. Le soir, celui-ci s'étant endormi sur l'aire à blé, Ruth soulève la couverture et se couche aussi. Il s'éveille durant la nuit et demande qui est là; elle répond : « Je suis ta servante 1 )> Ruth : veuille bien étendre le pan de ton manteau sur ta » servante, car tu es le plus proche parent privilégié ». Boaz admire la vertu filiale de Ruth, mais lui fait savoir qu'il y a un parent plus rapproché que lui et il la renvoie le matin, en lui donnant une mesure d'orge.

La première chose à remarquer, c'est l'absence absolue d'amour dans toute cette histoire. M. Reuss a très bien observé que cette prétendue églogue est absolument dépourvue de toute passion ; il a très bien reconnu que ce devait êtrel'œuvrenon pas d'un romancier, mais d'unlégiste. La femme orientale est extrêmement faible, dès qu'elle n'est plus protégée ; Ruth n'est pas une femme libre, elle se croit obligée d'aller docilement s'offrir à Boaz.

Le texte ne dit pas que Ruth se couche à côté de Boaz ; elle soulève la couverture des pieds, ce qui serait une singulière manière pour arriver à être côte à côte. Il est dit, au verset 14, .qu'elle resta couchée à ses pieds jusqu'au matin. Ce trait indique clairement la situation légale de Ruth ; cette femme joue, vis-à-vis de Boaz, le rôle d'une esclave.

L'auteur a soin de rappeler au lecteur que, dans la famille de Boaz, il y a déjà eu une union insolite ; il nous dit qu'il descendait de Thamar.

On sait que cette femme, voulant perpétuer la race de Juda, s'est dévouée, jusqu'à faire ce que les modernes regarderaient comme une infamie. En Orient on ne voit pas

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