LE LIVRE DE JONAS
J. Difficultés de l'interprétation. — La prophétie d'Ézéchiel sur Tyr. — Sodome. — Le découragement des Juifs après la captivité. — Faiblesse de la foi. — Le peuple fuit le devoir.
Les commentateurs voient, dans le livre de Jonas, une parabole ; mais ils sont très divisés sur l'interprétation.
On est étonné de voir un prophète envoyé par Dieu aux Ninivites, pour les exhorter à la pénitence. Le souvenir de ce peuple devait être, cependant, singulièrement odieux aux Juifs.
Dieu pardonne aux Ninivites ; cependant il existe contre les Assyriens des malédictions terribles dans le recueil prophétique (Ésaïe — Nahum — Sophonie).
Souvent les prophètes parlent de la conversion du monde païen ; mais il est bien évident que les Ninivites restent idolâtres.
Le caractère du prophète semble dessiné par une main
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hostile; il est peint comme un homme violent et pusillanime.
Il résulte, certainement, du texte que Jonas n'a pas prêché la Thora à Ninive. Il s'est borné à annoncer que la ville sérail détruite, à cause de ses crimes. On n'est pas habitué à voir le gouvernement providentiel de Jéhova se manifester de cette manière.
Dans Ézéchiel on trouve un document d'une importance capitale pour l'histoire des idées religieuses. Les prophéties sur Tyr sont évidemment contemporaines du grand siège qu'a subi cette ville contre Nabuchodonosor. Voici le passage le plus curieux (XXVIII, H -18) : « Tu étais un cachet » de forme parfaite, rempli de sagesse et de beauté accom- » plie ; tu te trouvais dans l'Éden, le jardin de Dieu ; des » pierres précieuses te couvraient... Avec le kéroub protec- » teur je t'avais placé, tu te trouvais sur la sainte monta- » gne de Dieu, tu marchais au milieu des pierres de feu... » C'est par suite de ton vaste commerce que ton sein s'est » rempli de forfaits, et tu devins coupable; aussi je te re- » pousse de la sainte montagne et le kéroub protecteur te » fait tomber du milieu des pierres de feu... Par tes crimes » nombreux, par l'iniquité de ton trafic, tu as profané tes » sanctuaires... »
On pourrait croire celte superbe apostrophe adressée à Jérusalem elle-même. Il est clair qu'il faut l'interpréter dans un sens symbolique. Le kéroub protecteur est le disque ailé qu'on figure toujours au dessus des personnages royaux. La sainte montagne n'est pas Sion, mais le séjour de la toute-puissance de Dieu. Les pierres de feu forment une auréole de gloire ; le prophète se sert plusieurs fois de
figures analogues. [L'éclat des pierres de Tarsis a été comparé par lui à celui des roues du char céleste.] Les sanctuaires ne peuvent être des temples jéhovistes ; le sanctuaire figure le cœur de la nation.
Dans ce beau morceau, le prophète représente Jéhova comme s'intéressant aux païens, avec presque autant de sollicitude que s'il s'agissait des juifs. Cbez les prophètes judéens, qui sont très particularistes, ces idées sont assez rares .
On trouve dans la Genèse une histoire qui offre une certaine analogie avec celle de notre livre.
Sodome élait une ville païenne, le nom de Jéhova n'y était pas invoqué. Dieu détruisit la ville, à cause de ses iniquités, mais il en fît sortir la seule famille qui ne fût pas coupable. La colère de l'Éternel faillit épargner la cité perverse, en considération de quelques justes. Cette histoire a beaucoup préoccupé l'esprit des Juifs. Ézéchiel (XVI, 45-57) nous apprend que Sodome, Samarie et Jérusalem sont trois villes également coupables : mais la miséricorde de Dieu est si grande que ces trois villes seront rétablies ; leurs enfants dispersés seront rappelés. Il est clair qu'il 9'agit ici d'une figure, le prophète n'en pouvait choisir une plus expressive, pour montrer l'énormité des fautes commises et l'immensité de la miséricorde divine.
Je crois que le livre de Jonas a été écrit pendant la restauration de Jérusalem; il y avait longtemps que Ninive avait disparu. Son nom était devenu légendaire et pouvait être employé, comme celui de Sodome, dans un sens symbolique.
On a dit qu'il est absolument contraire aux idées, déve-
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loppées dans Ja littérature prophétique, que le Nabi se soit enfui, au lieu d'accomplir sa mission ; on a cité, à l'appui de cette opinion, un passage d'Amos,(lll, 8) d'où il résulterait qu'un prophète est obligé de parler, quand Dieu le commande. Cela ne prouve pas grand chose; nous savons qu'il n'a pas manqué de prophètes ayant désobéi à Dieu.
La véritable difficulté n'est pas là: il semble que l'auteur a voulu faire une satire du caractère de Jonas. Le prophète a peur d'aller à Ninive, il veut fuir à Tarsis. Durant la tempête, tandis que les matelots païens prient leurs dieux, il reste caché au fond de la cale, où il dort. Quand Dieu épargne Ninive, Jonas se fâche; il est furieux que Jéhova ait pardonné ; il veut mourir, parce que sa prédiction ne s'est pas accomplie. Nous ne sommes pas habitués à connaître des prophètes de ce genre-là; la littérature hébraïque nous en a donné une tout autre idée. On pourrait dire que nous avons ici une caricature du prophétisme.
Les derniers prophètes ressemblent assez peu aux anciens : il y a une certaine lassitude, le genre primitif semble épuisé. En lisant Aggée et Malachie, on voit que le peuple n'a pas une foi aussi robuste que ses chefs. Le zèle pour le Temple, et pour la restauration des lois mosaïques, fait souvent défaut. Ce découragement était naturel; on Ta facilement expliqué.
Les fidèles ne voyaient pas venir ces temps prospères, que les prophètes semblaient annoncer, pour l'époque de la restauration de la ville sainte. Les nations ennemies vivaient comme par le passé; elles avaient perdu leur indépendance politique; mais elles conservaient leurs lois et leurs mœurs. Au lieu d'être exterminées, elles étaient dans une situation
généralement beaucoup meilleure que le peuple de Dieu. Tyr était toujours florissante, malgré les prophètes. L'Egypte était riche et bien administrée. Babylone, elle-même, était toujours une grande ville. Dans de pareilles conditions, le découragement était naturel; on devait se mettre à douter de la parole des prophètes et à s'étonner de la patience incompréhensible de Jéhova.
Les Âchéménides avaient fait cesser la persécution, qui avait sévi contre les fidèles; ils accordaient aux juifs la tolérance, mais pas davantage. À tout instant, ceux-ci se trouvaient vexés par des fonctionnaires subalternes, gagnés par leurs voisins et par leurs ennemis. C'est à grande peine qu'on parvenait à relever le Temple de ses ruines. Il est probable qu'il fallait, bien souvent, acheter la tolérance des gouverneurs persans.
Le livre de Néhémie a conservé le souvenir des grandes difficultés que rencontrèrent les patriotes dans leur œuvre. Il fallut beaucoup d'énergie pour mener à bonne fin la restauration de Jérusalem ; il fut extrêmement difficile d'établir une bonne discipline religieuse.
Le livre de Jonas a dû être écrit à ces époques de découragement; l'auteur persiffle l'esprit trop positif de ses contemporains. Dieu donne une mission à Jonas ; mais celuici ne se soucie pas de la remplir; il a peur d'être malmené par les Ninivites. Pour ne pas être poursuivi par la voix de Dieu, il s'exile. Que d'Israélites préféraient, à cette époque, le séjour des pays païens à celui de la Terre-Sainte!
L'auteur a sans doute une intention, en désignant Tarsis pour le but du voyage entrepris par Jonas. II pense à ses compatriotes, qui vont, au loin, trafiquer avec les incircon-
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cis, au lieu de s'occuper de remplir la mission sainte, qui leur incombe à Jérusalem.
La tempête s'élève; Jonas ne prie pas ! A quoi bon prier? Jéhova ne s'est-il pas engagé à protéger son peuple ! L'orgueil de la race est finement satirisé par l'auteur. Dans Jérémie, on trouve déjà ce sentiment : les juifs infidèles à la Loi, se croient sûrs de l'impunité, à cause du Temple, qui ne peut être détruit.
I. Le symbole du poisson. — L'interruption du sacrifice. — Le monstre chaidéen. — L'égolsme de Jonas. — Dien prend plaisir à contempler la création. — Universalité de la Loi. — Conséquences morales du livre.
Le séjour de Jonas dans le ventre du poisson se rapporte évidemment à l'histoire du peuple d'Israël.
J'estime qu'il faut rattacher ce symbole à la captivité ou, plutôt encore, à l'interruption du culte à Jérusalem. On y parviendrait de la manière suivante: le sacrifice a été suspendu durant 42 ans, probablement: ce nombre divisé par 3 donne 14; comme il est fait mention du jour et de la nuit, on peut admettre que chaque jour (ou chaque nuit) est de 7 ans, ce qui donne bien le compte exact.
De même que le peuple, Jonas n'est pas mis à mort, pour son péché de désobéissance et son manque de foi. Le monstre marin doit figurer la Babylonie, où les Juifs vécurent en exil. Ce rapprochement est d'autant plus naturel, que les Hébreux avaient dû être frappés de la quantité de monstres marins figurés dans les temples chaldéens.
Le cantique de Jonas, loin d'être un hors-d'œuvre, peint très bien les sentiments qui animent les prophètes de la
captivité. Us remercient Jéhova de ne pas avoir exécuté le peuple coupable ; ils lui promettent que l'Alliance ne sera plus méconnue ; ils chantent l'espoir de contempler, de nouveau, le Temple.
Jonas annonce la ruine de la grande ville coupable. Ézécbiel avait prédit la destruction de Tyr et des pays qui avaient combattu Israël. Ces tirades, pleines d'une poésie si forte, avaient dû faire une grande impression sur les Juifs de la captivité. Mais la prédiction de Jonas ne s'accomplit pas, la ville n'est pas détruite, non plus que Tyr ne l'avait été, malgré la prédiction d'Ézéchiel.
Jonas adresse des reproches à Jéhova, qui lui rend la vie dure, en se montrant trop miséricordieux. 11 s'était installé déjà dans un poste d'observation, pour délecter le spectacle de la destruction de Ninive. Dieu, pour le consoler, lui donne un abri de feuillage, qui fait grand plaisir au prophète, toujours préoccupé de son intérêt immédiat. Le lendemain, le ricin étant mort, et le vent du désert s'étant mis à souffler, Jonas se plaint amèrement. Dieu lui répond qu'il a tort de se plaindre d'avoir perdu ce ricin, lui, qui aurait voulu que Jéhova détruisit une grande ville, qui, aux yeux de la divinité, est bien autrement importante que le ricin ne Test pour Jonas.
L'égoïsme étroit d'un peuple vivant séparé, toujours bercé par des rêves d'avenir, entretenu dans l'idée que Dieu ne songe qu'à lui, est bien dépeint dans cet épisode. Les gens, probablement assez nombreux, qui lisaient les prophètes, sans aller au delà du sens littéral et populaire, se plaignaient que Dieu n'eût pas rasé Tyr, Babylone, et tant d'autres villes païennes et que la Palestine ne fût pas deve-
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nue le pays prospère et puissant qu'ils avaient rêvé. Le livre de Jouas flagelle ces hommes de peu de foi et leur oppose une conception plus large et vraiment conforme à la tradition mosaïque.
Le livre de Jonas soulève une question d'ordre philosophique très élevé. L'auteur compare la conservation de Ninive à celle du ricin qui abritait Jonas. Pour que cette figure soit à peu près exacte, il faut que Dieu soit considéré comme prenant plaisir à la vie et à l'activité humaines. Il semble que Dieu prend pitié des animaux comme des hommes, car il dit (IV, 11): « Et moi je n'aurai pas pitié de Ni- » nive, de cette grande ville, dans laquelle il y a plus de » 12 myriades d'hommes, qui ne savent pas distinguer leur » droite de leur gauche et des animaux en grand nombre !» Ces sentiments de sympathie universelle sont parfaitement d'accord avec les idées des grands prophètes. Si le judaïsme y a été quelquefois infidèle, c'est lorsque la nation a été surexcitée par les atroces persécutions qu'elle a subies.
Le principe de l'unité du Divin devait conduire tout naturellement à l'idée qu'adopte notre auteur. Dieu ne porte pas seulement son attention sur le peuple saint qui forme une minorité infime. C'est pour lui une nation de prêtres. Il prend plaisir à voir sa création. Le rédacteur de la Genèse nous a rendu cette idée très familière; elle nous parait fort naturelle. Cette notion du Dieu créateur et protecteur, par amour y n'a pas été assez remarquée dans F Ancien-Testament ; elle joue cependant un rôle considérable dans l'histoire morale du peuple juif.
Cette idée a des conséquences importantes dans la législation. Si on admet cette théorie, il faut reconnaître que le
maître est tenu à des devoirs, vis-à-vis de ses animaux et de ses esclaves. Ces devoirs ne vienuent pas de la bienveillance du législateur humain, mais de la volonté de Dieu. Tout le monde, en étudiant la Bible, a été frappé du soin que met le Code sacré à protéger l'animal et l'être faible, à leur donner des garanties et à élever la bienveillance à la hauteur d'une règle légale.
On a bien souvent méconnu l'esprit de cette législation, en croyant y trouver simplement des règles, inspirées par un sentiment analogue à celui qui a dicté chez nous la loi Grammont. C'est une erreur énorme : la Thora est universelle, elle règle tout et crée aussi bien- des lois entre l'homme et l'animal qu'entre les hommes eux-mêmes.
Si la valeur littéraire deJonas dévoile une époque où la grande inspiration fait défaut, on doit admirer, sans réserve, l'idée qui dirige l'auteur. Il est, évidemment, nourri de la lecture des prophètes et de la tradition la plus pure. Il comprend l'idée jéhovique, dans son sens le plus général. 11 s'attaque aux préjugés des gens à esprit étroit, qui voudraient voir s'accomplir les prédictions des prophètes contre les ennemis d'Israël. 11 fait une critique amère des hommes, qui croient que Jéhova est tenu de changer, pour leur faire plaisir, l'ordre du monde. Ce livre de Jonas représente le véritable esprit du judaïsme, avant les persécutions, qui forcèrent les observateurs fidèles de la Loi à s'enfermer dans un cercle de plus en plus restreint.