LE CANTIQUE DES CANTIQUES
I. Diverses théories proposées. — • Difficultés d'interprétation. — Les filles de Jérusalem. — La description de la bien-aimée. — L'épouse-sœur. — La petite sœur.
Dans le Cantique des Cantiques, plusieurs exégètes, très distingués, ont cru découvrir un drame. En effet, au premier abord, il semble qu'il y ait un dialogue. Quand on veut arriver à reconstituer ce drame, on est obligé de supposer des situations bizarres ; on réduit beaucoup l'échelle du poème, qui devient une pastorale mal dirigée.
M. Keuss me paraît avoir eu une idée heureuse, en refusant d'accepter l'interprétation dramatique. Il a eu une conception très remarquable, quand il a écrit : « Le poète » parle seul, tout seul, d'un bout à l'autre du livre. Si, de » temps à autre, il fait parler sa bien-aimée, c'est une » affaire de forme et rien déplus. Cette tournure prête à » ses couplets une grâce particulière, une élégante et naïve
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» vivacité». Il y a là une découverte 1res importante, que malheureusement le savant traducteur n'a pas développée comme il était nécessaire.
Cette constatation n'épuise pas le sujet ; faut-il, comme M. Reuss, voir dans le Cantique un simple exposé de la passion du poète pour la belle Sulamite?
Les systèmes classiques présentent les plus grandes difficultés 1 ; je vais examiner les principales.
On ne comprend pas dans quel but sont introduites les filles de Jérusalem. Une première fois (I, 5), la Sulamite leur dit qu'elle a le teint brûlé par le soleil, qu'elle est noire comme les tentes des pasteurs, et que sa vigne a été mal gardée. Les filles de Jérusalem apparaissent comme des rivales envieuses de la beauté de la Sulamite. Celle-ci choisit assez singulièrement son image, en se comparant à des tentes en poil de chameau. Si on doit accepter le sens généralement admis, elle fait (en parlant de sa vigne) une singulière confidence; aucune femme ne parlera jamais ce langage.
A trois reprises, le poète prie les filles de Jérusalem de ne pas réveiller sa bien-aimée (II, 7. III, 5. VIII, 4). Le discours de l'amant est absolument déplacé, si l'on suppose (comme on doit le faire nécessairement) que ces rivales ont entendu les paroles enflammées des deux jeunes gens.
Dans le chapitre V, la Sulamite leur dit qu'elle est malade d'amour et leur vante la beauté de son amant ; c'est d'un goût douteux. Le chapitre III contient une description de la marche triomphale de Salomon et le poète invite les fil-
1. Au fureta mesure des commentaires, je signalerai les impossibilités de l'hypothèse erotique.
les de Jérusalem à venir l'admirer ; c'est un hors-d' œuvre plus qu'inutile.
11 y a plusieurs monologues des plus bizarres. On a supposé des rêves, que raconte la jeune fille (II, 8-17. V, 2-8).
Cela enlève beaucoup de charme au développement de l'idée ; ce sont des intermèdes, qui allongent le poème sans utilité.
Lorsque la jeune fille parle de son bien-aimé, elle emploie de singulières expressions. Au troisième verset, elle dit que ses huiles répandent une odeur suave et que ses caresses sont plus douces que le vin. Les bergers d'Orient n'allaient pas aux gymnases et ne se parfumaient pas. On sait que, dans les pays du midi, les femmes ne boivent presque jamais de vin. On comprendrait ce langage dans la bouche du jeune homme, qui boit du vin et qui s'enivre du parfum de sa bien-aimée. Elle trouve utile de nous apprendre qu'en ouvrant la porte, elle a couvert le verrou de myrrhe, tant ses doigts en étaient imprégnés. Quel genre de * femme est-ce donc ?
Le jeune homme chante, en termes enthousiastes, la beauté de sa bien-aimée ; plusieurs images sont inexplicables.
Dans le chapitre VII, le poète décrit le corps de la jeune fille; le troisième verset ne peut affronter la traduction française. M. Réussie rend enlalinde la manière suivante : i Feminal tuum calix est rotundus quem nunquam deficiet » vinum nxixtum : venter tuus est acervus titrici liliis circurn- » datus ». Les Septante et divers modernes ont cru pouvoir modifier un peu le texte ; ils remplacent calix par umbilicus, bien à tort d'ailleurs comme cela résulte du contexte. Je ne
veux pas chicaner le poète sur l'extrême liberté de ses images et je suis disposé à admettre tout ce qui est beau. Les Grecs se sont permis bien des licences de langage, pour exprimer la passion ; mais on a le droit d'exiger que la figure ait un sens poétique ; on doit être d'autant plus sévère que le poète se montre plus ardent.
Dans le chapitre IV, on voit s'introduire une nouvelle série d'images qui sont bien plus étonnantes. Le poète, si enflammé d'ardeur sensuelle, appelle la jeune fille sa sœur et son épouse-, il la compare à un jardin clos, une source fermée, une fontaine scellée. On rattache généralement à ce morceau le premier verset du chapitre V, où le poète enivré encourage ses camarades à se livrer aux plaisirs de la table et de l'amour.
La comparaison d'une jeune fille et d'une source est bien mauvaise; mais je ne chicane pas sur ce point. J'ai le droit de déclarer impossible, au nom de la morale juive, le rapprochement des idées de sœur et d'amante. Il y a là quelque chose de trop contraire aux mœurs israéliles.
Dans le chapitre VIII (8-10), le poète parle d'une petite sœur: le sens est énigmatique. M. Renan croit à une conversation entre les frères de la Sulamite, qui méditent de la vendre au harem. Les versets suivants semblent être prononcés par la Sulamite, qui compare sa vigne à celle de Salomon (VIII, H-12}. Les commentateurs ne peuvent aboutir qu'à des explications malpropres et ridicules.
IL L'érotisme est impossible dans le drame. — Le poème bucolique. — Principe de la déformation des images. — Caractère vague des images hébraïques. — Décomposition du Cantique.
L'hypothèse qui fait du Cantique un drame suppose aussi que le sujet est erotique. Il y a là une contradiction. L'érotisme a besoin d'une forme extrêmement vaporeuse : la poésie lyrique n'exige pas la précision ; elle se prête par suite à l'expression de ces sentiments. 11 en est tout autrement du drame: celle poésie exige au contraire une extrême précision ; elle est comme la contre-partie de l'ode. Le drame ne pourrait être erotique, sans tomber dans la trivialité et l'ordure.
Je pense que cette raison, tirée des principes de l'esthétique, est absolument démonstrative contre l'hypothèse d'un drame. J'estime qu'il faut chercher un système qui donne de l'unité à l'œuvre, qui en fasse ressortir l'harmonie et la beauté.
Le Cantique est un poème bucolique. Ce genre est généralement assez froid ; cependant les Grecs ont pu lui donner beaucoup de grâce, parce qu'ils animaient toute la campagne. Ils la peuplaient de nymphes et de satyres, ce qui permettait au poète d'exprimer, d'une manière vraie et passionnée, tous les sentiments que produisait en lui la vue des spectacles naturels.
Le poète hébreu n'a pas cette ressource ; mais il peut symboliser la campagne sous les traits, soit d'un beau garçon, soit d'une jeune fille. En adoptant cette double
figure, l'auteur peut donner à ses images de la variété et du charme.
Les images de la poésie lyrique sont soumises à une loi de déformation, qui joue un plus grand rôle dans la littérature. L'image n'est jamais exacte. Lorsque le poète compare un héros à un lion, il est obligé de créer un lion fictif plutôt homme qu'animal.
Le poète, figurant la campagne sous une double forme, est obligé de se transformer lui-même : il devient tantôt homme, tantôt femme. Toutefois, la transformation n'est jamais complète ; le dialogue (quand il y en a) n'est jamais réel ; les personnages ne sont donc pas obligés de s'accuser avec la précision des acteurs dramatiques. Le poète juif n'est pas rompu, comme le poète grec, aux défigurations anthropomorphiques.
Dans notre rhétorique moderne, nous exigeons que les images soient susceptibles d'être dessinées. Il faut qu'elles aient assez de coordination pour correspondre à quelque chose de réel. Chez le poète juif, on ne saurait exiger l'application de cette règle, parce qu'il n'était pas dessinateur : il a donc beaucoup plus de liberté dans le choix des images et surtout dans le mode d'arrangement.
Souvent il faut retourner la comparaison ; quand il dit, par exemple, que la chevelure de la bien-aimée ressemble à un troupeau de chèvres et ses dents à des brebis sortant du bain, il faut comprendre que le troupeau de chèvres est beau comme une chevelure de femme et que les brebis sont blanches comme les dents d'une jeune fille.
Dans ce système, on peut comprendre qu'il compare le eou de la nymphe à la tour de David, ornée de mille bou-
cliers. Cette image, entendue littéralement, serait ridicule, mais on trouve beaucoup de grâce dans la comparaison inverse. La tour blanche, bien droite, décorée de boucliers, apparaît au poète semblable au cou d'une jeune fille entouré de séquins.
La poésie lyrique a, chez nous, pour origine la chanson
décomposée en couplets, qui forment chacun un petit poème; ils sont tous coupés sur un patron uniforme, pour pouvoir s'appliquer à un nombre restreint de motifs musicaux, qui reviennent périodiquement. Les Juifs n'ont probablement pas connu la mélodie ; la forme de leur poésie semble plutôt comporter un récitatif, animé, de place en place, par une phrase musicale courte et répétée plusieurs fois.
L'auteur du Cantique a cherché à user de toutes les ressources que lui fournissait l'art musical ; il y a donc une grande variété dans les formes qu'il adopte.
Pour faciliterles explications, j'emploierai pour distinguer les diverses parties du poème la momenclature suivante :
Strophe : Le poète chante la beauté de la campagne, symbolisée
par une nymphe. Métastrophe : La chanteuse célèbre les champs, figurés par un jeune
homme* Épistrophe : Les auditeurs s'adressent à Pun des chanteurs. Antislrophe : Versets dans lesquels la campagne s'adresse au poète:
il y a inversion de personnages ; elle exprime ce que
celui-ci devrait dire lui-même.
L' antistrophe constitue un moyen puissant ; on obtient ainsi des oppositions très curieuses dans les discours. Il semble que l'auteur ait coupé son poème en chants :
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on voit apparaître à plusieurs reprises une formule finale qui certainement marque un arrêt.
III. Le premier chant. — Les parfums des champs. — La Sulamite célèbre sa beauté. — La vigne mal gardée. — Le grand dialogue apparent entre les amants. — Les filles de Jérusalem.
Le premier chant débute par un dialogue apparent :
Métastrophe : 2. A qu'il me donnât un baiser de sa bouche ! Strophe : Plus douces que le vin sont tes caresses;
3. Tes huiles répandent une odeur suave; Métastrophe : Ton nom même distille un parfum,
Aussi les jeunes filles t'aiment-elles !