Tu es belle mon amie
Rien ne manque à tes charmes.
Le sixième verset, compris dans le sens erotique, ne peut correspondre qu'à une image licencieuse ou très précieuse. Il est, au contraire, parfaitement naturel s'il s'agit de vanter la beauté delà montagne du Liban.
Viennent ensuite des images d'un genre tout nouveau, qui sont singulièrement embarrassantes. Le poète appelle sa bien-aimée, sœur et épouse ; il lui dit que ses caresses le charment, qu'elles sont plus douces que le vin.
IV. il. De tes lèvres, ô mon amour, Dégoutte le miel ; Le miel et le lait Coulent de ta langue.
Tout ce langage est inadmissible, s'il s'agit réellement d'une pièce erotique; il est inutile d'en faire ressortir la suprême inconvenance. Ces mêmes vers, lus dans le sens
strictement bucolique, n'offrent rien de choquant. J'ai déjà dit que les images lyriques n'ont jamais une très grande précision dans la poésie hébraïque : dans ce petit ouvrage il y a une liberté d'allures qui dénote un poète très raffiné.
J'ai déjà signalé, à propos du cinquième verset du premier chapitre, un mode curieux de parallélisme que l'on retrouve ici. On pourrait appeler cette forme rhétorique le parallélisme emboîté, parce qu'il comprend deux images dont les développements se mêlent : il y a un trait, un contre-trait et quelquefois un trait commun. On doit lire de la manière suivante les versets 9 à 1 1 du chapitre IV :
Tu m'as ravi le cœur, ma sœur, avec l'une des chaînettes qui entourent ton cou.
Que tes caresses me charment, ma sœur.
L'odeur de tes baumes est plus suave que tous les parfums.
Tu m'as ravi le cœur, mon épouse, par l'un de tes regards.
Que tes caresses sont douces, mon épouse, plus douces que le vin.
De tes lèvres, ô mon amour, dégoutte le miel ; le miel et le lait coulent de ta langue.
L'odeur de tes vêtements est comme un parfum du Liban.
Cette décomposition me paraît la plus naturelle : les deux séries d'images sont réunies et comme confondues sur un même sujet, la sœur-épouse, de la manière suivante : « Tu m'as ravi le cœur, ma sœur, mon épouse ! tu m'as » ravi le cœur par l'un de tes regards, avec l'une des chaî- » nettes qui entourent ton cou. Que les caresses me char- » ment, ma sœur, mon épouse ! Que tes caresses sont » douces, plus douces que le vin ! L'odeur de tes baumes » est plus suave que tous les parfums. De tes lèvres, ômon
» amour, dégoutte le miel ; le miel et le lait coulent delà » langue ; l'odeur de tes vêtements est comme un parfum » du Liban. »
Le chant rendait les distinctions très claires ; il devait en résulter de très singuliers effets, soit que le poème fût débité par une seule personne, soit qu'il fût chanté par un chœur à plusieurs parties. On évitait la monotonie, qui résulte de la mélopée ordinaire et qui est prodigieusement fatigante, quand des stances identiques et parallèles se suivent, soit par voie de répétition de l'idée, soit par voie d'antithèse.
La strophe se continue par un chant d'un effet simple et large : la bien-aimée est un jardin clos, une fontaine scellée, un jardin à grenades où poussent les arbres les plus parfumés , une source d'eau vive, un ruisseau du Liban. Pour trouver là une femme il faut vraiment de la bonne volonté ! Le seizième verset est absolument ridicule dans l'hypothèse erotique.
Lève-toi, aquilon,
Venez, antans,
Soufflez sur mon jardin,
Que se9 parfums se répandent !
On ne saurait plus mal parler le langage de l'amour. La fin du seizième verset me semble être une antistrophe.
Que mon bien aimé entre dans son jardin, Et mange de ses fruits exquis.
C'est le poète qui devrait parler, mais il obtient un effet pittoresque en supposant que la nymphe l'appelle.
Le premier verset du chapitre V est une strophe : le poète entre dans son jardin ; il savoure le miel, boit du vin
et du lait ; il engage ses amis à se réjouir. Le commencement de la strophe est d'un bel effet, par suite du parallélisme avec Fanti strophe qui précède :
J'entre dans mon jardin, ma sœur, mon épouse, Je cueille la myrrhe odorante.
V. Quatrième chant. — La Sulamite court après son bien -aimé. — La beauté du jeune homme. — Cinquième chant. — Nouvelle description de la Sulamite*
Le quatrième chant commence au deuxième verset du chapitre V et finit au troisième du chapitre VI ; il comprend dix-huit versets.
Au commencement, la chanteuse revient sur une scène qu'elle a déjà décrite au deuxième chant. Elle entend la voix de son bien-aimé, durant la nuit. 11 l'appelle, lui tend la main. Elle se lève pour ouvrir; le bien-aimé a disparu. Elle le cherche, les gardiens de ronde la rencontrent et la maltraitent. Elle conjure les filles de Jérusalem de dire à son bien-aimé qu'elle est malade d'amour.
Tout cela est absurde, s'il s'agit d'amants réels; d'ailleurs, on doit reconnaître que ce passage n'a pas autant de grâce que le deuxième chant. Cette répétition des situations est tout à fait incompatible avec l'hypothèse d'un drame.
On trouve là une des images les plus singulières du
poème : la jeune fille, en allant au devant du bien-aimé, sent
le baume suiuter de ses doigts. Dans le système bucolique,
on se rend bien compte de ce que veut exprimer le poète.
La campagne est tellement parfumée qu'en s'en approchant
on se croit dans un bain embaumé. L'image a quelque
chose (l'un peu précieux, mais tout ce morceau a le même défaut.
Le neuvième verset est une épistrophe : les filles de Jérusalem demandent en quoi le bien-aimé est plus beau que les autres jeunes gens.
La chanteuse répond (9-16) en décrivant la beauté du jeune homme : sa tête est pure comme l'or, ses yeux sont des colombes, ses joues des parterres à parfums, ses lèvres des lis qui distillent la myrrhe, ses mains des rouleaux d'or, son corps un ouvrage d'ivoire garni de saphirs, ses jambes des colonnes de marbre : « A le voir on dirait le Liban tant » il est beau comme un cèdre ». Cette description d'un berger me paraît bien cherchée, bien mal comprise. Si c'est une figure des collines, qui entourent Suie m, elle ne manque pas de grâce.
Le premier verset du chapitre VI est une épistrophe : les filles de Jérusalem demandent où est le bien-aimé ; question au moins singulière, puisque la chanteuse ellemême le cherche. Elle répond qu'il est dans le parterre aux parfums, danslaprairie*aux lis (VI, 2-3).
Le cinquième chant commence au quatrième verset du chapitre VI et finit au dixième du chapitre VII ; il comprend dix-neuf versets ; il est formé tout entier d'une strophe, où le poète chante la beauté de sa bien-aimée. Il revient sur les idées qui Font déjà inspiré au troisième chant ; mais ici Fauteur ne se tient plus dans la réserve qu'il s'était d'abord imposée ; il parle comme un amant pour lequel il n'y a plus de mystères.
. On voit là, d'ordinaire, l'expression de la passion chez un Oriental surexcité. Je crois que l'élude de cette pièce est
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tout à fait convaincante en faveur de mon système. Le poète reproduit, d'abord, quelques images déjà connues: sa chevelure est un troupeau de chèvres y ses dents des brebis sortant du bain, sa joue une moitié de grenade. 11 s'écrie qu'il préfère sa colombe, Tunique fille adorée de la mère, au harem du roi, qu'elle est belle comme la lune, pure comme le soleil et redoutable comme un bataillon de guerriers. Toute cette partie est facile.
Les versets 2-10 renferment la description de la bienaimée des pieds à la tête ; c'est là où se trouve la strophe sur laquelle j'ai déjà appelé l'attention et qu'on ne peut traduire en français. Entendu au sens direct, 1 tout ce passage est licencieux et d'un goût détestable. Compris comme je le propose, non seulement il est acceptable, mais il est vraiment beau. Comment dire à une femme :
VU. 5. Ton oou est une tour d'ivoire ;
Tes yeux sont les réservoirs de Hesbon, A la porte de Bat-Rabbim ; Ton nez est comme la tour du Liban Qui domine la plaine de Damas ; 6. Ta tête ressemble au Carmel, Ta chevelure eat de pourpre, Un roi serait enchaîné par tes boucles,
8. Ta taille est svelte comme le palmier, Tes seins en sont les grappes ;