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LES JUIFS AU PREMIER SIÈCLE, D' APRÈS LES ÉVANGILES

I. La topographie du Temple d'après Saint Luc. —Relations de Jésus avec sa famille. — Grand rôle joué par Jacques, après la mort de Jésus • — Les Ébionites. — L'incrédulité des gens de Nazareth.

Dans presque tous les livres écrits sur la primitive Église on regarde les Synoptiques comme des historiens et saint Jean comme un théologien dogmatique. Le grand apôtre aurait défiguré les faits, en vue de la démonstration de ses thèses.

Je vais examiner si les Synoptiques nous donnent vraiment un tableau historique des mœurs, des lois et des idées juives, à l'époque de Jésus. Je comparerai au fur et à mesure leur témoignage à celui de saint Jean.

Au commencement du 3 e Évangile, on trouve le récit d'une vision de Zacharie (I, 9-23). Ce prêtre fut appelé à entrer dan s le naos, pour offrir le parfum ; un ange lui apparut, se tenant à droite de l'autel. Le peuple était inquiet sur

le sort de Zacharie. Quand le prêtre sortit il était muet, et Ton comprit qu'il avait eu une vision.

Dans les Septantes, le Saint des Saints s'appelle dabir et la grande salle qui précède est le naos; l'autel des parfums était dans cette salle, qui n'était point fermée.

Luc a en vue une cérémonie exceptionnelle. Lorsque le grand-prêtre entrait dans le Saint des Saints, il avait souvent des apparitions ; s'il restait trop longtemps, le peuple avait peur que Dieun'eûtfrappédemortlepontife. Lascèneracontée par Luc se rapporterait assez bien à une fête du Kippour.

Dans l'Épitre aux Hébreux (IX, 2-4) on lit que dans le Saint des Saints se trouvaient l'arche et l'autel des parfums. On s'explique ainsi que Luc parle d'un autel.

Pour le 3 e Évangéliste, le Saint des Saints devait bien être le naos. Les Grecs, en effet, désignent par ce mot la partie la plus sacrée de leurs temples. Dans ceux où l'on rendait des oracles, il y avait un pronaos ouvert, un espace intermédiaire oikos et le naos. Luc, parlant du voile qui fermait le Saint des Saints, l'appelle le voile du naos.

On comprend que Luc, peu familier avec les usages juifs, ait rapporté cette tradition d'une manière aussi embrouillée. Son récit paraît être sous la dépendance du symbolisme de TÉpître aux Hébreux.

A l'origine, les parents de Jésus se montrèrent incrédules (Marc. HI, 21-35. Jean. VII, 5).

D'après Jean, les frères de Jésus lui dirent d'aller en Judée, pour se faire reconnaître pour prophète, s'il l'était réellement. Cette observation paraît tout à fait naturelle et i'Évangéliste ne signale pas qu'il y ait eu de discussions violentes à ce sujet.

Marc dit que les parents de Jésus le prennent pour un fou et veulent l'arrêter. Sa mère et ses frères le font appeler et il répond (d'après Mathieu et Marc) : « Qui est ma » mère et qui sont mes frères ? » puis se tournant vers ses disciples : « Voici ma mère et voici mes frères ». (Mathieu. XII, 46-50.)

D'après Luc, Jésus aurait dit: « Ma mère et mes frères » sont ceux qui écoutent la parole de Dieu. » (VIII, 21) Une autre fois (Luc. XI, 27), une femme ayant crié : « Heureux » les flancs qui t'ont porté », Jésus répond : « Heureux plu- » tôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ».

Jean ne connaît aucune tradition de ce genre. On pourrait en rapprocher, cependant, une phrase de Jésus aux noces de Cana (Jean. II, 4). On traduit quelquefois : « Qu'y a-t-il de commun entre toi et moi, femme ? » Le sens est douteux et M. Reuss a cru pouvoir traduire (en tenant compte du contexte) : « Laisse-moi faire, mère. » Ce n'est pas encore très satisfaisant. Le passage est fort difficile.

D'après Marc, la scène eut lieu en présence de docteurs, venus de Jérusalem, qui ne se gênaient pas pour accuser Jésus de chasser les démons par le nom de Belzébuth. Mathieu semble avoir reçu la même tradition ; un peu avant il parle de docteurs qui demandent un signe. Comment les juifs orthodoxes et instruits, qui assistaient à cette scène, auraient-ils pu la supporter sans protester? Ils avaient là belle matière à discourir contre leur adversaire.

Le judaïsme a poussé jusqu'au fanatismele respect filial ; le Talmud abonde en légendes naïves sur les honneurs h rendre aux parents. Pour que les Synoptiques aient ac-

cep té cette tradition, il faut qu'ils aient eu des motifs puissants, basés sur l'enseignement de quelques docteurs chrétiens.

Marie ne paraît, chez les Synoptiques, qu'à cette occasion [à partir du moment où Jésus a commencé sa prédication]. Quand il meurt, il n'a près de lui que des disciples et quelques femmes de Galilée. Dans les Actes (I, i 4) on voit, après l'Ascension, paraître la mère et les frères de Jésus ; puis il n'en est plus question.

Les frères de Jésus ont continué à jouer un rôle dans l'histoire chrétienne. Jacques, frère du Seigneur, apparaît tout à coup dans les Actes comme un personnage important, sans que l'on sache comment il a pris de l'autorité. Quand Pierre est délivré de prison (Actes . XII, 17), il recommande d'aller prévenir Jacques et les autres frères : il ne s'agit pas de Jacques, frère de Jean, puisque, peu auparavant, on a parlé de 'sa mort. Jacques joue un rôle prépondérant dans les discussions sur la circoncision (Actes. XV, 13-21). Il fait décider que les païens convertis ne seront pas soumis à la loi mosaïque.

D'après Paul, Jacques était une colonne de l'Église, honneur qu'il partage avec Pierre et Jean (Galates. II, 9). Il a eu la faveur d'une apparition spéciale de Jésus (1" Corinthiens. XV, 7). Lors du dernier voyage de Paul à Jérusalem, c'est Jacques qui agit comme le chef reconnu de l'Église (Actes. XXI, 1 8). La tradition fait de lui et de ses frères l les premiers évêques de Jérusalem.

Cet homme pieux, d'une orthodoxie incontestable, en-

1. Je crois qu'il convient de conserver à cette expression un sens vague, sans trop chercher à préciser la généalogie des parents de Jésus.

touré du respect universel, a rendu au christianisme les plus grands services, au moment des premières crises qu'il eut à subir. Les préjugés d'un populaire ignorant contre celui qui s'appelait Fils de Dieu, les préjugés des docteurs contre le galiléen, les préjugés des autorités contre un prétendu iils de David, perdaient beaucoup de leur force, lorsqu'on voyait à la tête de l'Église naissante, ce Jacques, qui, malgré sa parenté avec Jésus, avait douté et n'avait embrassé la nouvelle doctrine qu'aux jours du danger. La résurrection, attestée par un tel homme, avait pour les Juifs une toute autre valeur qu'affirmée par des femmes galiléennes. Il me parait bien probable, qu'après la mort de Jésus, les disciples étant revenus en Galilée, Jacques les ramena à Jérusalem, ce qui eut des conséquences incalculables pour l'avenir.

Malgré les services rendus à sa cause, Jacques a été sacrifié, comme beaucoup d'autres ouvriers de la première heure. Leur histoire est devenue obscure par suite de la destruction des anciens documents. Toute la famille de Jésus a partagé le même sort. Les Ébionites, devenus bientôt hérétiques, prétendaient opposer à leurs adversaires la tradition, qu'ils auraient reçue des parents de Jésus, restés en Palestine. Cela embarrassait les docteurs grecs, qui constituaient une théologie nouvelle. Us ont pris le parti de faire le silence autour des gens qui les gênaient et ils ont avidement recueilli la tradition d'après laquelle les parents de Jésus avaient été incrédules.

Le récit de Jean est le bon ; les Grées ont plus tard transformé la tradition dans un but dogmatique ; ils ont mis dans la bouche de Jésus des paroles dures et inadmissibles»

Nous pouvons conclure de là que les Synoptiques écrivaient à une époque et dans un milieu absolument fermés à toute culture judaïque ; déjà l'histoire était transformée au gré des thèses théologiques. On peut encore penser que les Grecs n'étaient pas fâchés de s'appuyer sur cette tradition, arrangée par eux, pour montrer que Jésus avait repoussé les Juifs, ses compatriotes, et n'avait reconnu d'autres liens dans le monde que ceux qui proviennent de la communauté de la foi.

On peut rapprocher de ce récit celui qui a pour objet l'incrédulité des habitants de Nazareth. Suivant Luc, (IV, 16-30) Jésus prêchait dans la synagogue de cette ville et tout le monde était dans l'admiration ; puis les auditeurs se disent : « N'est-ce pas le fils de Joseph ? » Jésus leur répond que nul prophète n'est en faveur dans son pays, qu'Élie et Elisée ont plus favorisé les païens que les Israélites. Les Juifs irrités veulent le tuer.

D'après les autres Synoptiques (Mathieu. XIII, 53-58. Marc. VI, 1-6) les Juifs de Nazareth tournent en ridicule la prédication de Jésus et lui reprochent d'être le fils d'un charpentier. Mathieu ajoute qu'il fit peu de miracles et Marc qu'il ne put en faire.

Cette tradition s'appuie sur un fait réel. Jean (VI, 42) rapporte qu'à Capharnaum, les Juifs font entre eux la réflexion qui est prêtée aux gens de Nazareth. Cela est bien naturel, car Jésus vient de leur dire : « Je suis le pain descendu du » ciel » ; et tous les discours qu'il prononce paraissent bien ' durs à entendre, même à ses disciples. Les auditeurs opposent à Jésus qu'il est bien un homme comme eux : « Com- » ment doncl dit-il. Je suis descendu du Ciel. »

Je trouve dans les Synoptiques une intention dogmatique. Les Grecs prétendaient que, si les Juifs étaient restés incrédules, c'est qu'ils étaient incapables de comprendre le haut enseignement de Jésus et qu'ils se figuraient un Messie enveloppé d'une gloire toute matérielle. Ce lieu commun a fait son apparition dès l'origine. Nos auteurs, qui vivaient dans une société où les rangs avaient une grande importance, ne se figuraient pas quelles idées juives fussent différentes des leurs. Les plus grands docteurs ne rougissaient pas de gagner leur vie par des travaux manuels.

II. L'entrée triomphale à Jérusalem. — La résurrection de Lazare. — La purification du Temple. — Les prières juives. — Les Juifs insultant Jésus crucifié. — Opposition entre le récit de Saint Jean et la tradition synoptique.

L'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem est racontée par tous les Évangélistes ; le fait paratt impossible à nier. D'après les Synoptiques on ne comprend pas comment il a pu être amené ; Jésus n'a (suivant eux) fait aucun miracle en Judée. En Galilée, même, il a toujours pris soin de dissimuler sa dignité messianique ; il a commandé de garder le silence sur les révélations faites par les démoniaques.

On ne peut pas admettre que les acclamations viennent seulement des disciples ; ce serait singulièrement diminuer l'importance de cette scène. Le peuple de Jérusalem aurait-il accepté sans protestation une pareille manifestation, s'il n'y avait été, en grande majorité, sympathique?' D'ailleurs Mathieu et Marc parlent, très nettement, d'une foule distincte du cortège des disciples.

D'après le 4* Évangile, l'enthousiasme est molivé par la résurrection de Lazare. Les Synoptiques ont passé cet épisode sous silence, ce qui est d'autant plus remarquable que leurs livres sont remplis de guérisons et de miracles. On a grand peine à comprendre ce fait ; je n'y vois qu'une seule explication. Lazare a dû partager le sort de la famille de Jésus ; il a subi la même défaveur auprès des Grecs \

Les Synoptiques n'attachaient pas une très grande importance à ce miracle, dont ils ne comprenaient pas l'intérêt tout particulier. Jean, au contraire, donne les détails les plus circonstanciés et son récit a une importance capitale . Quand Jésus arrive, il y a quatre jours que Lazare est mort. Suivant les croyances de l'époque, l'âme restait trois jours auprès du cadavre. La résurrection d'un mort, qui venait d'expirer, n'était donc pas du tout la même chose que celle de Lazare. On s'explique pourquoi Jésus ne vient pas de suite. Le miracle a, en effet, bien moins pour objet la guérison du malade que la manifestation de la gloire de Dieu * (Jean. IX, 3 et XI, 4).

Jean nous dépeint très bien l'impression produite : Gaïphe réunit ses adhérents et déclare qu'il y a un péril imminent à laisser, plus longtemps, en liberté un homme qui entraînera le peuple et provoquera des troublés : « Que » devons-nous faire, puisque cet homme fait beaucoup de » miracles? Si nous le laissons faire, tout le monde croira

• \ . La critique allemande a soutenu que Lazare n'avait jamais existé, que c'était un personnage fabuleux. Voir Strauss. Nouvelle vie de Jésus, tome H, pages 202-225.

2. Jean se place au point de vue de tous les docteurs. Pas de miracles inutiles.

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» en lui et les Romains viendront mettre fin à notre ville et » à notre nation. » Et Caïphe dit : « Il vaut mieux qu'un » seul homme meure pour le peuple et que la nation ne pé~ » risse pas toute entière. » (Jean. XI, 47-53) Ce miracle provoque à la fois l'entrée triomphale et la catastrophe.

D'après les Synoptiques (Mathieu. XXI, 12-13. Marc. XI, 15-17. Luc. XIX, 45-46), ce serait après l'entrée triomphale à Jérusalem que Jésus aurait chassé les marchands du Temple. D'après Jean, cette scène aurait eu lieu au commencement de sa prédication. Cette dernière opinion est généralement acceptée. En Orient, on supporte facilement qu'un inconnu, d'allures pieuses, se permette des incartades, motivées par le zèle religieux. L'action de Jésus était sans conséquence, quand il était un simple prédicateur galiléen, mais elle prenait, au contraire, un grave caractère séditieux, après son triomphe.

Le Temple renfermait un nombre considérable de servitours des prêtres. C'était une véritable forteresse, où les chefs du clergé étaient en état de faire respecter leur autorité. Nul doute qu'ils ne l'eussent fait, si Jésus s'était permis à cet époque un acte pareil ; en tout cas, il n'auraient pas manqué d'en arguer contre lui, quand il fut accusé devant Pilât e. Les Synoptiques n'avaient évidemment qu'une idée confuse du Temple et de la puissante organisation du clergé.

D'après les Synoptiques, Jésus aurait dit : « Ma maison » sera appelée une maison de prière, mais vous en avez » fait un antre de brigands. » Jean a une autre tradition (Jean. Il, 16) : « Ne faites pas de la maison de mon Père un » lieu de marché. » Cela est beaucoup plus vraisemblable.

mais les Synoptiques n'y auraient pas trouvé le sens qu'ils voulaient attacher à l'acte de Jésus. Suivant eux, il accuse les Juifs d'avoir corrompu la religion révélée. Ils aiment à développer cette opposition, qui aurait fait le fond de l'enseignement de Jésus. J'estime que la tradition a été transformée dans un but dogmatique.

Les Synoptiques sont pleins de détails sur la vie journalière de Jésus et de ses disciples et de critiques sur les usages des pharisiens. À cette époque, la récitation du Schéma et de YAmida était déjà réglementée, au moins en grande partie. Ces prières ont dû disparaître assez vite chez les chrétiens, sans que l'on sache comment.

On ne peut pas considérer l'oraison dominicale (Mathieu. VI, 9-13. Luc. XI, t-4), comme destinée à remplacer le Schéma ou YAmida; car beaucoup de docteurs juifs avaient composé des prières que récitaient leurs disciples. Suivant Luc, les apôtres demandent à Jésus de leur enseigner une formule, comme Jean-Baptiste l'avait fait déjà 1 .

Les Synoptiques, toujours empressés à relever les oppositions qui existent entre les Chrétiens et les Juifs, n'avaient aucune connaissance des prières consacrées par la tradition juive. Sans cela ils n'auraient pas manqué de tourner en ridicule YAmida, comme ils le font pour tous les préceptes rabbiniques, qu'ils connaissent plus ou moins exactement \

Le récit de là mort de Jésus offre de curieuses particula-

1. Chez les Musulmans, chaque chef d'ordre crée une formule qui n'est pas exclusive des précédentes.

2. Cette objection n'a pas de valeur contre le 4* Évangile, qui n'oppose pas la nouvelle loi et le rabbinisme.

rites dans les Synoptiques. Marc (XV, 23) dit qu'on lui offrit du vin, aromatisé avec de la myrrhe, qu'il refusa de boire. Mathieu (XXVII, 34) dit que c'était du vin mélangé avec du fiel»

On a rapproché ces passages d'une tradition talmudique, d'après laquelle on donnait aux condamnés à mort une coupe de vin aromatisé d'un grain d'encens, afin de les étourdir, comme le dit le livre des Proverbes (XXXI, 6) : a Donnez de la cervoise à qui va mourir et du vin aux cœurs » désespérés ' . »

On remarquera une différence entre l'indication de Marc et celle du Talmud. D'ailleurs, à ce moment, il n'y a sur la colline que des soldats ; ce n'est que plus tard que l'on voit intervenir les gens du pays. On n'a jamais relevé, ehez les Romains, l'usage du vin aromatisé.

Mathieu, certainement, entend parler d'une aggravation de supplice. Il est remarquable que Jean ne dise rien de cet incident.

Jésus, sur la croix, aurait été outragé (d'après Mathieu et Marc) par les passants, les scribes, les chefs des prêtres; (d'après Luc) parlesmagistrats. LeVÉvangelisteneparlepas de cette scène horrible ; d'après lui, tout se passe avec beaucoup de calme et de dignité. Les deux malheureux, crucifiés avec Jésus, gardent le silence. Tout cela est bien conforme aux mœurs orientales ; les Juifs, notamment, n'ont jamais aimé le spectacle de la souffrance. En Orient, le condamné meurt avec beaucoup de dignité et la foule est toujours très calme.

On ne peut pas admettre que les chefs de la nation soient

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