Renan, Vie de Jésus, p
par bienveillance et, probablement, contrairement à la consigne.
Les Synoptiques, éloignés des événements, ont transformé l'histoire primitive, dans un but dogmatique ; ils ont voulu accuser plus nettement les souffrances et les humiliations du Christ. Us tenaient à mettre en relief la haine des Juifs pour les martyrs, symbolisés ici par leur Maître.
Les Synoptiques, vivaient dans un milieu bien éloigné des idées juives: La populace des grandes villes était accoutumée aux combats de gladiateurs ; elle aimait à voir couler le sang et courait aux supplices des martyrs comme à un jeu du cirque. Elle était devenue bassement cruelle. Les souvenirs des souffrances des martyrs ont beaucoup influé sur les traditions synoptiques.
UI. Discussion de Jésus et des pharisiens sur les ablutions. — Incertitude des règles rabbin iques. — Observation des usages locaux. — Le korban.
11 est question, dans les Synoptiques, de disciples qui ne se lavent pas les mains, avant le repas, au grand scandale des pharisiens (Mathieu. XV, 1-20. Marc. VII, 1-23. Luc, XI, 37-41). La manière dont la question est posée n'est pas tout à fait la même dans tous les cas. Jésus condamne les pharisiens, qui s'attachent à la pureté extérieure, tandis que le cœur est rempli de mauvaises passions. Il est bien probable que les paroles de Jésus sont authentiques, mais que les Synoptiques ont créé le cadre et modifié quelque peu les expressions dans un but dogmatique.
Il faut examiner de près leurs traditions : d'après Mathieu et Marc, l'ablation des mains est une ancienne tradi-
tion des Juifs ; Marc ajoute que ceux-ci se lèvent jusqu'au poignet, prennent un bain en revenant du marché, lavent leurs gobelets, vaisselles et couchettes.
En Orient, il a toujours été nécessaire de se laver les doigts avant démanger, et on ne saurait féliciter les disciples de Jésus, s'ils avaient cru réellement devoir rompre avec des usages de la civilité puérile et honnête. Cela eut été d'autant plus choquant, que les Juifs ne haïssaient rien tant que la violation des usages par ostentation. Les plus grands docteurs se soumettaient aux usages locaux, pour ne pas scandaliser ou blesser les personnes avec lesquelles ils vivaient. C'est faire gratuitement injure aux disciples de Jésus que d'admettre qu'ils aient voulu se distinguer en mangeant malproprement.
Les règles de pureté ont été continuellement en s'aggravant, durant la période que nous examinons et jusqu'à la rédaction de la Mischna. Nous lisons daus le traité Bérakkhoth. J(VIII, 2) que, d'après certains docteurs, l'ablution des mains avant le repas n'est pas obligatoire. Suivant d'autres, il suffît de se laver les doigts et non les mains jusqu'au. poignet [comme l'assure Marc] ; suivant d'autres, on se lave les mains pour manger des mets trempés dans une sauce (ce qui est vraiment indispensable).
A cette époque, en Galilée, on ne devait pas être sévère sur ces règles de pureté, qui étaient loin d'être bien fixées. Dans beaucoup de cas, elles auraient rendu la vie sociale très difficile, au milieu de ce pays à population fort mélangée.
Sans contester les paroles de Jésus, on peut croire qu'elles ont été prononcées à propos de quelque règle rab-
LE PROBLÊM OS jftSUS 207
binique inconnue ; nos auteurs ont cru bien faire de créer une scène où ils ont figuré les Juifs comme ils les voyaient de leur temps.
Il est probable que les Synoptiques n'avaient- qu'une connaissance assez imparfaite des règles rabbiniques, car ils auraient facilement trouvé des exemples bien plus curieux pour ridiculiser les préceptes traditionnels des docteurs juifs.
Dans sa réponse aux pharisiens, Jésus leur reproche d'avoir inventé des traditions, grâce auxquelles ils seraient arrivés à violer les préceptes les plus formels de la Loi. Un père étant dans le besoin, le fds imaginerait, pour échapper à l'obligation de le secourir, de dire que son argent est un don (korban) (Mathieu. XV, 5. Marc. VII, 11).
La Loi ayant prévu ces dons, il semble bien difficile que Jésus se soit permis d'attaquer un texte formel. Je n'ai pu trouver aucune doctrine juive se rapprochant de celle que nous révèlent les Synoptiques. 11 s'agit évidemment d'un subterfuge, imaginé par un fils ingrat et subtil pour échappera l'accomplissement d'un devoir.
Je crois que l'on peut en donner une explication plausisible. Après la prise de Jérusalem et la ruine du Temple, quelques docteurs enseignaient qu'il fallait mettre de côté l'argent destiné à certaines obligations, devenues impossibles à accomplir [comme le sicle, les prémices sacerdotales]. Cet argent devenait un dépôt sacré, un forban, comme l'appelle Marc. On admettait que l'on pouvait employer au commerce l'argent des choses saintes (Schequalim. J. IV, 4), On comprend les abus auxquels cette doctrine (tout à fait transitoire d'ailleurs) a pu donner lieu.
En Orient, il existe, encore aujourd'hui, quelque chose d'analogue. Les riches musulmans, pour éviter les exactions du pacha, donnent souvent la nu-propriété de leurs domaines aux mosquées de la Mecque et de Médine. Cette pratique permet de comprendre ce que Marc appelle le korban.
Ce subterfuge n a jamais pu avoir beaucoup de partisans, même parmi les casuistes, car la jurisprudence fait un devoir d'aider ses parents, quand même on serait obligé de mendier.
La manière de procéder des Synoptiques est très facile à comprendre; les Grecs ont cherché à donner une forme concrète aux paroles de Jésus que rapportait la tradition, et ils ont créé des scènes fictives .
On a un exemple bien authentique de ce procédé dans la légende delà femme adultère. Personne n'accepte plus cette péricope comme appartenant à l'Évangile johannique ; elle y a été introduite, parce que Ton a voulu trouver un moyen d'illustrer une parole qui, probablement, venait vraiment de Jésus : « Que celui de vous, qui est sans péché, lui jette » la première pierre ! »
IV. Les antinomies de l'ancienne et de la nouvelle Loi. — Le discours sur la montagne. — L'adultère. — Le divorce. — Le serment. — Le pardon des offenses.
Le sermon sur la montagne a élé bien souvent commenté; il ne s'agit plus ici d'opposer les principes religieux et les pratiques purement traditionnelles. D'après le texte de Mathieu, Jésus oppose l'ancienne et la nouvelle Loi.
Les antinomies sont au nombre de six :
Ancienne Loi.
(V, 21). !• Tu ne tueras point.
(V, 27). 2° Tu ne commettras pas
d'adultère.
(V, 31). 3° Tu donneras à la femme
répudiée une lettre de divorce.
(V, 39). 4° Tu ne te parjureras
pas.
(V, 38). 5° Œil pour œil, dent pour
dent.
(V, 43). 6° Tu aimeras ton prochain
et haïras ton ennemi.
Nouvelle Loi.
Tu ne te mettras pas en colère centre ton frère et tu ne l'insulteras pas.
Tu ne regarderas pas une femme avec convoitise.
Tu ne répudieras pas ta femme, sauf pour adultère, et tu n'épouseras pas une femme répudiée.
Tu ne jureras pas.
Tu ne résisteras pas au méchant.
Tu aimeras ton ennemi et prieras pour ton persécuteur.
La première antinomie est présentée d'une manière tout à fait artificielle. La morale juive interdisait les disputes et les injures. Les savants juifs n'ont pas eu de peine à montrer que la plupart des préceptes, contenus dans ce sermon, appartiennent aussi bien à renseignement de la Synagogue qu'à celui de l'Église.
Jésus défend de se présenter à Tau tel, sans s'être réconcilié avec son frère. Cette règle était connue. Le Lévitique disait d'ailleurs (XIX, 18). « Vous ne nourrirez point de » haine contre votre frère. Vous ne serez pas vindicatif et » rancuneux contre les enfants de votre peuple, mais vous » aimerez votre prochain comme vous-même ». Les docteurs enseignent que le Kippour ne suffit pas pour laver le tort contre le prochain ; il faut d'abord lui donner satisfaction.
Moïse avait dit : « Vous ne convoiterez pas la femme de
» votre prochain » (Deuléronome. V, 21). La tradition lalmudique est très sévère; « ce n'est pas seulement le fait » réel d'un adultère qui est interdit, quoique dans un but » de guérison, mais même une défense secondaire de ce » genre comme celle d'entendre la voix d'une autre femme » (Schabbalh. J. XIV, 4). Sans doute, il était utile de rappeler fréquemment ces principes, non seulement aux juifs, mais aussi aux chrétiens. Notre auteur, témoin, peut être, de désordres analogues à ceux de l'Église de Corinthe (Paul l r * Corinthiens. V), a cru devoir insister sur un enseignement bien marqué de Jésus.
La 3 4 antinomie offre un caractère tout différent des deux premières. Moïse avait implicitement admis le divorce, mais il avait prescrit (Deut. XXIV, 4) qu'une femme divorcée et remariée ne peut revenir avec son premier mari.
Sur ce point, Jésus a eu un enseignement très rigide, car il y revient ailleurs (Mathieu. XIX, 3-12. Marc. X, 12. Luc. XVI, 18). Paul, dans la l re aux Corinthiens (VII, 10), dit : « À ceux qui sont mariés, j'ordonne, non pas moi, » mais le Seigneur, que la femme ne se sépare point de son » mari (et, si elle est séparée, qu'elle reste sans se remarier » ou qu'elle se réconcilie avec son mari) et que le mari ne » répudie pas sa femme ».
Les docteurs n'étaient pas d'accord sur les cas de divorce; la Loi ne les avait pas énumérés; tout était remis à la sagesse des tribfbaux.
Si nous voulons bien comprendre la pensée de Mathieu, il faut se reporter au second texte relatif au divorce. 11 raconte que les pharisiens demandèrent à Jésus, pour le met-
tre à Tépreuve : « Est-il permis de répudier sa femme pour » un motif quelconque ? »
Mathieu croit que la répudiation était libre, comme cela existait chez les païens. Marc partage la même manière de voir, car il fait dire aux pharisiens; « Moïse a permis » d'écrire une lettre de divorce et de répudier », ce qui implique l'idée que le mari est libre de se séparer, quand il lui plaît. Cela n'était pas exact pour ltfs juifs 1 .
La question du serment est assez difficile ; les chrétiens n'hésitent pas à prêter serment (sauf les quakers dont on rit). L'Église catholique tient à la conservation du serment; elle condamne seulement l'abus. Les Juifs ont eu toujours une si grande vénération pour la formule religieuse du serment qu'ils n'en abusent jamais. 11 n'en était pas de même chez les païens et ce déplorable usage s'est perpétué jusqu'à nos jours. Mathieu, ne connaissant pas les usages juifs, parle en réalité pour les païens. Il est très probable qu'il a mal rendu un discours authentique de Jésus, dont le sens est impossible h retrouver.
La 5 e antinomie est bien étrange; elle oppose une formule juridique à une recommandation morale. Malhieu admet que la morale juive est fondée sur la loi É du talion. 11 ne comprend pas que cette formule est donnée comme le symbole du droit pénal. Encore aujourd'hui, d'excellents esprits croient qu'il n'y a pas de meilleure base pour discuter rationnellement l'échelle des peines. Dans son ardeur à découvrir des oppositions entre l'ancienne et la nouvelle
1. On sait que les chrétiens orientaux n'ont jamais admis la thèse absolue, posée par rËglise romaine : celle-ci a été certainement la véritable interprète <le Jésus.
Loi, il accuse la morale juive d'être une morale de sauvages. La Loi et la doctrine avaient érigé en devoir le pardon des offenses ; notre auteur l'ignorait.
La 6' antinomie suffirait pour caractériser le mode de composition de tout ce discours; où a-t-il été dit de haïr son ennemi? D'après le parallélisme des versels cette règle devrait se trouver dans la Bible; l'assertion de Mathieu prouve que, de son temps et dans le milieu où il vivait, non seulement il y avait déjà une séparation très prononcée entre l'Église et la Synagogue, mais que les chrétiens et les Juifs vivaient en fort mauvais termes. En admettant que Mathieu ait voulu faire allusion à quelques-unes des opinions peu charitables, émises par des zélateurs contre les ffotm, il n'en serait que plus certain qu'il ignorait le véritable droit juif. Il aurait pris, pour une proposition reconnue dans 1a Synagogue, une opinion isolée et fort contestée.
On admet généralement que les discours, insérés dans Mathieu, proviennent d'un recueil hébreu très ancien, dont on avait fait diverses traductions pour les besoins des Églises. Mathieu avait certainement sous les yeux un texte corrompu : au verset 22, il a laissé subsister un mot (raka) qu'il n'a pas compris et qui n'a de sens dans aucune langue connue. 11 me semble bien probable que le verset sur le serment est incomplet.
En admettant l'authenticité des formules morales, mises dans la bouche de Jésus, on doit reconnaître que la forme du discours appartient certainement à l'Évangéliste : c'est lui qui a imaginé de présenter la nouvelle Loi en opposition avec l'ancienne. Il n'a pu faire ce travail qu'à une époque
où les chrétiens n'étaient plus au courant de la jurisprudence juive.
V. La règle du sabbat. — Le paralytique de Béthesda. — Comment Jésus explique la guérison. — Les épis. — L'exemple de David. — La main sèche et l'hydropique. — Raisons dogmatiques qui inspirent les Synoptiques.
La question du sabbat est souvent discutée dans les Évangiles. Pour bien comprendre le problème, il faut se reporter à ce que rapporte Jean (V, 8). Jésus voit un paralytique, près de la piscine de Béthesda; c'était un samedi. Il lui dit : « Lève-toi, prends ton lit et marche ». Les Juifs reprochent au miraculé d'emporter son grabat ; il leur répond que Jésus le lui a commandé. Il résulta de ce miracle une grande discussion, qui fut encore reprise à la fête des tabernacles (VII, 10-25).
Jésus, dans sa réponse aux zélateurs, s'appuye sur la loi de la circoncision; pour circoncire, on viole le sabbat et il dit : « Vous m'en voulez, parce que j'ai rendu la santé à un » homme tout entier un jour de sabbat ».
Jean parle d'un autre miracle sabbatique, opéré sur un aveugle-né (IX, 1-16). La discussion qui a pu se produire en ce moment ne nous est pas connue.
La loi sabbatique est très formelle dans la Thora; mais les docteurs avaient été amenés à chercher des moyens de concilier un texte aussi rigide avec quelques-unes des exigences de la vie. La jurisprudence était extrêmement compliquée et très mal enchaînée; les docteurs s'en rendaient parfaitement compte. Il était de tradition, dans les écoles, que ces règles tenaient & nu cheveu.
Les guérisons, sauf les cas d'urgence, n'étaient pas admises; on devait s'abstenir de tout acle pouvant amener une amélioration dans la maladie, aussi bien de la lecture d'un verset thaumaturgique, que de l'emploi de remèdes. Le fait de guérir le paralytique un jour de sabbat pouvait donc à bon droit être critiqué parles rigides. , Jésus répond, en arguant de sa dignité hors de pair; il n'était ni thaumaturge ni médecin; il était prophète, Fils de Dieu (Jean. V, 17-19). Ce qu'il fait, il l'exécute comme une image de ce que fait Dieu ; « le Fils ne peut rien faire de lui- » même et à moins qu'il ne le voie faire au Père, car ce » que celui-ci fait, le Fils le fait également ». Ce n'est pas le moment d'examiner le sens de ces fameux symboles du Père et du Fils sur lesquels je reviendrai.
Les docteurs enseignaient qu'en faveur des prophètes Dieu avait plusieurs fois levé des interdits. On citait notamment Élie et Gédéon, qui avaient sacrifié tout à fait en dehors des règles sacerdotales. Jésus dit n'avoir pas fait une guérison, mais un acte religieux, aussi compatible avec le sabbat que l'accomplissement de la circoncision. Ce raisonnement était irréfutable.
Le fait d'avoir dit d'emporter le lit pouvait donner lieu à discussion. La théorie du transport était liée à celle des divers domaines ; pour un homme couché en plein vent et n'ayant pas de demeure, la théorie ordinaire était en défaut. Aussi voit-on les Juifs ne pas insister sur ce point, pour discuter seulement la guérison sabbatique.
Dans les Synoptiques, la question se présente sous un aspect tout différent. Jésus fait mystère de sa dignité; il ne la révèle que tardivement à ses disciples et il leur impose
le silence, en sorte que l'argumentation présentée dans Jean ne pourrait plus s'appliquer.
Un jour, les disciples traversent un champ de blé, ils cueillent des épis et les mangent (Mathieu. XII, 1-8. Marc. II, 23-28. Luc. VI 1-5). Le I e Évangéliste ajoute qu'ils agirent ainsi parce qu'ils avaient faim. Les pharisiens se récrient; cependant le fait de trier le grain pour le manger de suite est autorisé, bien que le triage soit un des 39 travaux interdits.
D'après les trois Synoptiques, Jésus argue de l'exemple de David, qui mangea avec ses compagnons les pains de proposition, dans le sanctuaire du Nob (I e Samuel. XXI, 1-7). Cet exemple ne prouvait pas grand chose, du moment que Jésus ne se réclamait pas de sa dignité prophétique.
Enfin, selon nos trois auteurs, il aurait dit : « Le Fils de » l'homme est maître du sabbat » . Il formulait ainsi une déclaration bien hardie, qui aurait dû provoquer des réclamations et des demandes d'explication. Jésus se désigne assez souvent sous ce nom et il semble, en lisant les Évangiles, que cette formule avait un sens bien défini chez les Juifs, ce qui n'est pas. On aurait dû lui demander ce qu'il entendait par ces mots et comment il prétendait être audessus du sabbat.
On trouve, dans Mathieu, une phrase qui donne la clef de l'énigme ; Jésus aurait rappelé que les prêtres violent le sabbat pour exercer leurs fonctions et il aurait dit : « Il y a ici » quelque chose de plus grand que le Temple ». Il s'agit évidemment de sa personne; nous sommes transportés dans un ordre d'idées bienéloignéde celui où devaient se placer les auditeurs de Jésus . Mathieu pense à l'Épitre aux Hébreux.
Toute l'argumentation, donnée par les Évangélistes, ne s'adresse pas à des juifs, mais à des chrétiens.
Examinons maintenant la guéri son de la main sèche (Mathieu. XII, 9-14. Marc. III, i-6. Luc. VI, 6-1 1). Jésus entre dans une synagogue, où se trouve un homme ayant une main sèche. Les pharisiens l'observent, prêts à l'accuser; il guérit le malade. Il demande s'il est permis un jour de sabbat de faire le bien, de sauver la vie à un homme.
Les docteurs enseignent qu'on peut, un jour de sabbat, sauver la vie d'un homme (ce qui n'était pas le cas). Mais nos auteurs ne savaient probablement pas cette règle, qui a une grande extension pratique. Les docteurs en avaient déduit la permission d'accoucher une femme, de voyager pour chercher une sage-femme et, mus par un sentiment de charité universelle, ils permettaient d'aider une bête à mettre bas, de donner à manger et à boire aux animaux, pour lesquels ce soin est nécessairement journalier.
Jésus taande aux pharisiens, s'ils ne retireraient pas d'un pui une brebis qui y serait tombée? Le sens qu'il faut donner à ces paroles serait discutable, si Luc, à deux reprises différentes, n'en avait donné le commentaire. Jésus guérit une hydropique dans une synagogue (Luc. XIII, 10-17); le chef de la synagogue lui fait des reproches et lui fait observer qu'il aurait pu le faire un autre jour. Jésus répond : « Hypocrites ! chacun de vous ne délie-t-il pas son » bœuf ou son âne de la crèche, le sabbat, pour le mener à » l'abreuvoir? et cette femme, qui est une fille d'Abraham » et que Satan tenait liée depuis 18 ans, ne devait-elle pas » être déliée de ce lien, même un jour de sabbat? »
LE PROBLÈME t>£ JÉSUS 247
Une autre fois, chez un pharisien (Luc. XIV, 1-6), il guérit un hydropique et dit : « Qui de vous, si son fils ou son » bœuf vient à tomber dans une citerne, un jour de sabbat, » ne l'en retire aussitôt? ». La pensée des Synoptiques me paraît bien claire ; Jésus dit aux pharisiens : « Vous êtes des » hypocrites, tout préoccupés de vos intérêts; vous ne vous » gênez pas pour violer le sabbat par avarice ; vous voulez » m'empêcher de faire le bien aux malheureux ce jour-là. » L'argumentation est faible, et il n'eût pas été difficile d'y répondre. Les pharisiens n'auraient pas été embarrassés et ne fussent pas restés interdits devant ces singuliers raisonnements.
À mon avis il ne faut pas voir là des récits rigoureusement historiques. Dès l'origine, il se produisit dans les Églises chrétiennes un mouvement très prononcé contre le respect du sabbat. Il était indispensable pour la constitution de la nouvelle religion que toutes les formes changeassent. Les nouveaux docteurs travaillèrent, avec passion, à abolir la loi sabbatique; enfin on transporta le repos o atoire au dimanche.
La nouvelle règle ne dut pas s'introduire sans quelques luttes ; les chefs des communautés chrétiennes avaient besoin de s'appuyer sur des paroles de Jésus, pour montrer à leurs ouailles que Ton n'avait plus besoin de s'inquiéter de l'obligation, si souvent rappelée dans l'Àncien-Testament. Les Synoptiques, qui avaient reçu, sur ce sujet, des traditions tronquées, les ont arrangées adprobandum. La logi-
que et l'histoire sont complètement sacrifiées aux raisons dogmatiques, par suite de ces combinaisons de textes.
VI. Le pardon des péchés et la guérison. — Les grandes argumentations de la dernière semaine. — Le baptême de Jean. — Le tribut à César. — Le premier commandement. — Le Messie.
Les Synoptiques rapportent la guérison d'un paralytique à Capharnaûm (Mathieu. IX, 1-8. Marc. II, 1-12. Luc. Y, 17-26). Des pharisiens et des scribes assistent au miracle; il s'élève une discussion; la question soulevée est de la plus haute importance. S'adressant au malade, Jésus lui a dit : « Tes péchés sont pardonnes. » Les assistants s'écrient que c'est un blasphème et que Dieu seul a le pouvoir de pardonner. Jésus répond ces paroles énigmatiques : « Qu'est-ce » qui est plus facile de dire : tes péchés sont pardonnes, ou » de dire : lève-toi, marche? mais, pour que vous sachiez » que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner les » péchés sur la terre, je te dis à toi : lève-toi, prends ton » grabat et va-t-en chez toi. »
Cette scène est fort extraordinaire; on comprend facilement toutes les objections qu'auraient dû faire les docteurs. Suivant l'usage, ils restent sans pouvoir répondre. L'idée, qui dirige les Synoptiques, parait facile à saisir; ils sont persuadés que les sacrements sont efficaces, non seulement au point de vue moral, mais aussi au point de vue matériel. Maladie et péché viennent ensemble et disparaissent ensemble.
Dans le 4* Évangile, on ne voit point que Jésus ait jamais engagé de discussions de ce* genre, ni même qu'il ait jamais fait une déclaration publique sur le pardon des péchés. Après le miracle de la piscine (Jean. V, 14) Jésus dit au
paralytique guéri : « Ne pèche plus, de peur qu'il ne t' arrive » quelque chose de pire. » Jésus parlant aux pharisiens; après la guérison de Faveugle-né (Jean. IX, 41) dit : « Si » vous étiez aveugles, vous seriez sans péché, mais, comme » vous prétendez voir, votre péché subsiste. » Sans aucun doute, ces paroles ont surtout un sens symbolique.
Luc rapporte (VII, 36-50) comment Jésus pardonna à la pécheresse ; la scène se passe chez un pharisien et les convives se bornent à dire entre eux : « Quel est celui qui par- » donne même les péchés? » Nous sommes en présence de pharisiens créés par l'imagination d'un théologien.
Durant la dernière semaine passée à Jérusalem, i ésus est continuellement accablé de questions. Il n'avait plus affaire à des scribes de Galilée, mais aux plus savants docteurs. Il est extrêmement intéressant de voir comment les Synoptiques représentent ces discussions. Elles manquent absolument dans le 4° Évangile.
Les docteurs lui demandent de quelle autorité il agit (Mathieu. XXI, 23. Marc. XI, 28. Luc. XX, 2). Jésus répond, en demandant si le baptême de Jean vient de Dieu ou des hommes. Ses adversaires ne savent que lui dire, ce qui revient à les supposer bien naïfs. Cette question avait dû être discutée ; si Jean avait réellement eu l'importance que lui attribuent lés Évangiles, les docteurs devaient être préparés. D'ailleurs, tout prophète qu'il pût être, Jean ne pouvait établir une règle de ce genre comme venant de Dieu.
Les docteurs croyaient que toute la Loi avait été donnée sur le mont Sinaï; les règles de prudence, établies par les rabbins, n'étaient pas des lois ayant la prétention de venir de Dieu. Pour les contemporains de Jésus, le baptême ne
pouvait être qu'un acte symbolique, ou une forme de mortification, mais ce n'était pas un acte sacramentel venant de Dieu. Cette dernière manière de voir les choses devint plus tard celle des chrétiens et nos auteurs ont transporté les idées de leur milieu dans le monde juif.
Des gens, qui cherchent à tendre un piège à Jésus, lui demandent s'il est permis de payer le tribut à César (Mathieu. XXII, 15-22. Marc. XII, 13-17. Luc. XX, 20-26). Jésus, après avoir regardé la pièce marquée à l'effigie impériale, dit : « -Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui » est à Dieu. » Suivant Mathieu et Marc, il y avait là des Hérodiens dont la présence est assez difficile à expliquer à Jérusalem.
Il y avait si longtemps que les Juifs payaient l'impôt à des souverains étrangers, que la question ne pouvait faire de doute à cette époque [sauf, peut être, dans quelques confréries de zélotes]. M. Renan estime avec raison que cette scène est antidatée.
On croit posséder, dans la tradition talmudique, une parole de Jésus, au sujet d'argent impur : il faisait l'application du verset de Michée (I, 7) : « le salaire de la prostitution re- » deviendra salaire de prostitution * ». 11 y a une analogie frappante avec le cas actuel. La pièce idolâtrique de César, venant du commerce avec les païens, doit rentrer au trésor des païens. Idolâtrie, abomination et prostitution sont synonymes; les disciples de Jésus ont pu, très facilement, donner une forme plus concrète à sa parole.
Le récit des Synoptiques montre qu'à leur époque on regardait chez les Juifs l'impôt comme odieux: cela nous re-
t. L'Évangile de Mathieu, par Elie Soloweyciyk.
porte au temps où les Juifs étaient soumis à un cens spécial, qui leur était d'autant plus pénible, qu'ils devaient verser au trésor impérial ce qu'ils payaient, autrefois, au trésor du Temple. On sait qu'ils étaient d'ailleurs vexés de mille manières au sujet de cette capitation. Nos auteurs ont transporté à l'époque de Jésus une situation qu'ils avaient sous leurs yeux.
Les pharisiens, étonnés de la réponse de Jésus, délèguent un docteur pour l'interroger (Mathieu. XXII, 34-40. Marc. XII, 28-34). Il semblerait que nous allons assister à un tournoi de dialectique. Les pharisiens lui demandent quel est le premier commandement; Jésus répond en citant les premières paroles de la prière du Schéma (Deut. VI, 4-5) et il ajoute que le sçcond commandement est d'aimer son prochain comme soi-même (Lévit. XIX, 18). Le docteur admire ces réponses et nul n'ose plus l'interroger.
Jésus pose à son tour une question aux pharisiens (Mathieu. XXII. 41-46. Marc. XII, 35-37. Luc. XX, 41-44). Il leur demande comment on peut concilier l'opinion qui fait du Messie un fils de David avec le psaume CX, où David appelle le Messie son Seigneur. On ne peut lui répondre .
Il est difficile d'imaginer une représentation plus fausse de ce qui se serait passé, si vraiment ces discussions avaient eu lieu sur le terrain de l'interprétation de la Loi et de F exégèse subtile, les docteurs de Jérusalem ne craignant personne. Les Synoptiques, fidèles à leur système, créent une société juive de fantaisie, incapable de comprendre le premier mot des textes bibliques.
Les Synoptiques ne connaissaient pas les écoles juives;
ils ont usé d'un procédé fréquemment employé chez les Grecs; ils ont mis en présence le Maître et des représentants imaginaires des anciennes doctrines . La forme dialoguée, l'opposition des thèses, toute l'enveloppe leur appartient en propre. Us étaient trop loin des événements pour pouvoir conserver une apparence de vie à leurs récits. Ce défaut n'existe pas dans le quatrième Évangile.