LA PRIMITIVE SYMBOLIQUE
I. Symbolique juive. — Causes de son indétermination. — Les anges. - Les attributs. — Ézéchiel.— La prétendue idolâtrie des Talmudistes.— L'Apocalypse.
La symbolique juive est d'une étude extrêmement difficile, parce qu'elle n'a aucune attache avec les idées grecques. Le principe fondamental du mosaïsme empêchait de créer une mythologie, analogue à celle des païens. La divinité ne pouvait se décomposer, pour donner naissance à des personnes complètement distinctes. J'ai déjà montré par quels moyens Moïse avait, dès l'origine, rendu le polythéisme impossible.
Les Juifs ne pouvaient être ni peintres, ni sculpteurs; il leur était impossible de donner une forme précise aux images de la poésie. J'ai déjà signalé cette insuffisance, à propos de l'interprétation du Cantique des Cantiques. La difficulté d'établir un dessin est bien grande, quand il s'agit tle se rendre compte des images qui se trouvent dans les
livres des prophètes. 11 résulte de là une très grande indétermination.
Dès cette époque les Juifs avaient une angélologie très compliquée. Ce n'était pas sans peine que la doctrine des anges s'était introduite. Il y avait encore des docteurs qui la rejetaient, mais elle avait définitivement acquis droit de cité et elle devait se développer de plus en plus.
Les contemporains de Jésus admettaient l'existence d'anges personnels, formant une espèce de Cour céleste. Le livre de Daniel avait consacré cette doctrine par des textes, acceptés dans les synagogues.
11 y avait une autre série de personnages, purement symboliques, d'origine bien juive. On s'était habitué à parler des attributs de Dieu, comme d'êtres ayant une existence réelle.
On connaît la fameuse description de la sagesse, dans le livre de la Sapience ; mais on peut contester le caractère purement juif de cette œuvre, composée en pays grec et rejetée du Canon hébraïque.
D'autre part, je ne crois pas qu'il soit prudent de se servir, dans cette étude, des théories de la Cabbale. Leur date est trop incertaine.
On a souvent soutenu que le quatrième Évangile était d'origine grecque, parce qu'il y est parlé du Logos. Les différences qui existent entre la théorie johannique et les thèses de Philon sont énormes.
M. Renan, dans sa Vie de Jésus, dit (p. 257): « Cette théo- » rie du Logos ne renferme pas d'éléments grecs. Les rap- » prochements qu'on a faits avec YHonover des Parsis sont » aussi sans fondement. » Et plus loin (p. 258) : « La Sa-
» gesse de Dieu, la Parole de Dieu, deviennent des person- » nés distinctes. C'est le germe du procédé qui a engendré » les Sephiroth de la Cabbale, les Œons du gnosticisme, » les hypostases chrétiennes, toute cette mythologie sèche, » à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand il » veut introduire en Dieu la multiplicité. »
Dans Y Eglise chrétienne, il semble revenir un peu sur ses premières affirmations et attribuer une certaine influence àPhilon.
Je crois qu'il faut s'en tgnir à l'origine purement juive du symbolisme johannique. On n'a pas assez remarqué les affinités qui existent entre l'œuvre d'Ézéchiel et le quatrième Évangile. L'étude attentive du livre du grand prophète est indispensable pour qui veut bien comprendre saint Jean.
Lors de la première vision, Ézéchiel dit que X Esprit de Y être était dans les roues du Char; il voit l'image de la Majesté de l Eternel. 11 est enlevé par la Force de Dieu. Dans la vision des ossements, il appelle le Souffle qui vient ressusciter les morts.
Ces formules devinrent rapidement populaires et leur emploi (pour ne pas dire leur abus) se répandit dans les écoles. Certains docteurs protestaient et interdisaient à leurs élèves de commenter le Char d'Ézéchiel.
Quelquefois, il semblerait que les Juifs eussent abandonné leur principe ; mais il faut toujours bien se mettre dans l'esprit que cène sont là que des symboles, que l'on composait avec la plus grande liberté.
On a beaucoup de peine à bien entendre ces abstractions. Il est encore bien plus difficile de se rendre compte d'au-
très symbolismes, que nous a transmis la tradition. Les vieux livres bibliques avaient souvent des allures anthropomorphiques, mais les docteurs avaient mis tous leurs soins à détruire toute apparence d'idolâtrie chez les Juifs.
On pourrait, à première vue, conclure de certains livres juifs qu'il y a eu un mouvement de retour vers les conceptions païennes . Lorsqu'au moyen âge on signala que, d'après le Talmud de Babylone, Dieu porte des phylactères, on cria au blasphème. Suivant d'autres docteurs, Dieu se soumet à la Thora, il prie, il a porté le deuil sept jours pour le monde, etc.
D'après Ézéchiel (XX, 9), Dieu n'extermine pas les Juifs infidèles, par égard pour son nom, afin qu'il ne soit pas avili. » Dans le même chapitre, le prophète fait dire à Dieu, irrité contre les Juifs: « Aussi leur dounai-je des préceptes » qui n'étaient pas bons et des commandements qui n'amè- » nent pas à la vie... C'est que je voulais les mettre dans la » désolation pour qu'ils reconnussent que moi je suis l'Éter- » nel. » Le grand prophète usait d'une licence, pour laquelle il avait le droit d'invoquer des manières de parler employées dans les vieux livres bibliques.
Cette symbolique a fait le désespoir des docteurs chrétiens, obligés d'expliquer, tant bien que mal, les livres canoniques ; ils ont jeté l'anathème sur les ouvrages talmudiques dont ils ne pouvaient comprendre le sens. L'inaptitude, acquise de longue date, à représenter, par des formes plastiques, les choses pensées, a permis aux Juifs d'avoir une liberté extraordinaire dans leur langage. Ils ne songent jamais à la réalisation matérielle des images qu'ils évoquent.
L'existence de la théorie du Verbe, chez les contemporains de Jésus, est démontrée par le témoignage de l'Apocalypse (XIX, 13). L'auteur est uniquement nourri de la littérature juive, il connaît parfaitement les prophètes et on ne'trouve dans son œuvre rien de philonien. 11 y a dans tout l'ouvrage une certaine recherche en vue d'affirmer le caractère hébraïque de la révélation : il n'y a pas une image qui appartienne à l'art grec.
II. Le Fils de l'homme. — Le symbole d'hzéchiel. — Le médiateur et la victime symbolique. — Le Fils de Dieu. — Le Saint de Dieu. — Les Fils de Dieu. — Dignité de Jésus, d'après saint Jean et saint Paul,
L'expression Fils de F homme nous est familière, mais il ne paraît pas qu'elle fût employée, chez les Juifs, pour désigner le Messie. Mathieu (XVI, 13) semble faire une distinction entre les deux formules ; Jésus se désigne par le nom de Fils de l'homme et ses disciples ignorent cependant encore qu'il est le Christ.
* Je vais d'abord examiner le témoignage du quatrième Évangile ; le mot de Fils de l'homme n'y est pas souvent employé.
Lorsque Dieu s'adresse à Ézéchiel, il l'appelle Fils de l'homme. Le prophète n'est pas seulement le porte-parole de Jéhova, il est aussi justicier et victime symbolique. Au chapitre XXI il semble certain que c'est Ézéchiel qui tient l'épée; nous voyons, au chapitre IV, Dieu lui imposer une dure pénitenoe, pendant laquelle il porte en figure les iniquités d'Israël.
Jésus déclare, généralement, qu'il exécute, purement et
simplement, sur la terre, les actes de Dieu. On a vu qu'il emploie cet argument pour se justifier d'une guérison sabbatique. Le Fils de l'homme est un médiateur délégué par Dieu (Jean. V, 26-27) : « Car de même que le Père a la vie en » lui-même, de même il a donné au Fils d'avoir la vie en » lui-même, et il lui a donné le pouvoir de juger parce qu'il » est Fils de l'homme » et plus loin (VI, 27) : « Tâchez » de vous procurer une nourriture qui subsiste en vie éler- » nelle, celle que le Fils de l'homme vous donnera; car » c'est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau « et (VI, 53): « A moins que vous ne mangiez la chair du Fils » de l'homme, vous n'aurez point la vie en vous-même; » et (VIII, 28) : « Quand vous aurez exalté le Fils de l'homme » alors vous reconnaîtrez qui je suis, que je ne fais rien » par moi-même, mais que je prêche comme le Père me » l'a enseigné. »
Jean mélange souvent les expressions de Fils de l'homme et de Fils de Dieu. Quand il emploie la première, c'est qu'il veut faire ressortir davantage le rôle de médiateur joué par Jésus. 11 doit être revêtu d'une forme corporelle, semblable à la nôtre, pour pouvoir entrer en relation directe avec les hommes. 11 se donne alors surtout comme un prophète, en relation continue avec Dieu.
La théorie du Fils de Dieu se présente, dans Jean, d'une manière plus intéressante que dans les Synoptiques. Dès le commencement, Nathanaël (I, 50) appelle Jésus Messie et Fils de Dieu. Dans les Synoptiques, c'est Pierre, qui, par une révélation spéciale, reconnaît ces qualités à Jésus, après qu'il a accompli de nombreux miracles.
Après le miracle de la piscine, les Juifs veulent tuer
Jésus, parce qu'il parle de Dieu comme de son Père ; il développe un long sermon. 11 apprend que le Fils ne fait que ce que le Père lui montre (Jean. V, 19-47); que, s'il juge, c'est d'après la volonté de celui qui l'a envoyé; que, si la Parole de Dieu ne demeure pas chez les Juifs, c'est qu'ils ne croient pas à celui qui l'a envoyé.
Dans la synagogue de CapharnaUm (VI, 27-58) Jésus expose le symbole du pain de la vie, sur lequel il y aura à revenir plus loin. Il vient accomplir la volonté de celui qui l'envoie; il ressuscitera ceux qui croient en lui. Lui seul a vu Dieu, il vit par lui et quiconque mangera sa chair vivra. Ce discours paraît difficile à entendre à plusieurs disciples qui le quittent. Pierre lui dit: « Tu as des paroles de vie » éternelle, nous avons reconnu que tu es le Saint de » Dieu. » On remarquera que Pierre n'ose pas employer le mot de Fils de Dieu. Cette expression choquait évidemment une oreille juive et l'on n'était pas encore habitué, chez les disciples de Jésus, à la considérer comme identique à celle de Messie. [On voit combien nous sommes loin des Synoptiques, qui font employer cette formule parle grandprêtre.]
A la fête des tabernacles, nous trouvons un grand discours de Jésus contre les Juifs incrédules (VIII, 12-59). Il se déclare la lumière du monde; il n'est pas de ce monde; les Juifs se disent fils d'Abraham et de Dieu et il leur répond: « Si Dieu était votre Père vous m'aimeriez, car c'est » de Dieu que je suis issu et que je viens, car je ne suis pas » venu de mon propre chef, c'est lui qui m'a envoyé. Vous » avez le diable pour père et ce sont les desseins de votre » père que vous voulez acccomplir. »
Mois, de toutes ces discussions publiques, la plus curieuse est celle qui a lieu à l'époque de la dédicace (X. 25- 39). Des zélateurs, irrités de l'entendre parler du Père, l'accusent de blasphème et Jésus leur répond : « N'est-il pas » écrit dans votre Loi : Moi je dis vous êtes Dieux? Si elle a » pu appeler Dieux ceux auxquels cette parole de Dieu s'a- » dressait, comment pouvez-vous dire de moi, que le Père » a consacré et envoyé dans le monde, que je dis un blas- » phème parce que j'ai dit: Je suis le Fils de Dieu... Croyez » en mes œuvres afin d'apprendre et de reconnaître que le » Père est en moi et que moi je suis dans le Père. » Ces explications atténuaient les conséquences qu'on pouvait tirer de ses précédents discours; cependant les auditeurs continuent à le menacer et il se retire.
L'expression Fils de Dieu n'est pas absolument inconnue dans les ouvrages juifs, mais elle est entendue d'une manière toute symbolique. D'habitude, l'alliance de Dieu et de son peuple est représentée sous l'image du mariage, mais elle est aussi quelquefois figurée comme une relation de père à fils, comme par exemple dans le Deuléronome (XIV, 1) : « Vous êtes des enfants pour l'Éternel. » La symbolique juive est si hardie que cette expression n'aurait pas choqué les auditeurs, si Jésus n'avait, tant de fois, parlé de Dieu comme de son père et déclaré que le nom de Fils de Dieu lui appartenait en propre.
La formule a eu un double sens, dans le premier christianisme. Suivant un symbole exposé dans Jean (III, 3-9) et beaucoup développé dans Paul, les hommes doivent renaître pour entrer dans le royaume des cieux. D'après Paul, les croyants deviennent: « enfants de Dieu... cohéritiers du
» Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, pour être aussi » glorifiés avec lui » (Romains. VIII, 17).
Il est clair, cependant, que Jésus occupe un rang à part parmi les enfants de Dieu; mais Jean et Paul évitent ce qui pourrait blesser les idées sévèrement monothéistes de leurs lecteurs juifs: A plusieurs reprises, l'apôtre des gentils exprime l'idée de la subordination de Jésus à Dieu. On peut citer comme exemples (Éphésiens 1,17): « Pour que le Dieu » de notre Seigneur J. C, le Père de gloire, vous donne un » esprit de sagesse..: » — (I re Corinthiens III, 23) « Vous » êtes à Christ et Christ est à Dieu. » — (id XI, 3) « Le » chef de tout homme c'est le Christ, le chef de la femme » c'est son mari, et le chef de Christ c'est Dieu... » — (Philippiens. H, 8-1 i). «Jésus s'humilia et fut soumis jusqu'à la » mort; c'est aussi pour cette raison que Dieu Ta élevé » jusqu'au plus haut degré et lui a octroyé un nom au-des- » sus de tout autre nom, afin qu'au nom de Jésus fléchis- » sent tous les genoux... et que toute langue confesse que » J. C. est le Seigneur à la gloire de Dieu le Père. »
Il est curieux de rapprocher du quatrième Évangile ces *ormules pauliniennes. Puisque Paul était un docteur pharisien, sa symbolique devait avoir une forme juive prononcée. Dans Jean, on trouve également la même préoccupation; après la résurrection, Jésus dit àMarie-Magdeleioe: » Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et » votre Dieu » (Jean, XX, 17) .
Le rang éminent, occupé par Jésus, provient de ce qu'il est un prophète d'une espèce tout particulière. Les prophètes classiques exprimaient, à certains moments, les ordres de Dieu; mais ils n'étaient pas tout le temps sous Fin-
fluence de l'Esprit. De plus, leur communication avec Dieu ne consistait guère que dans la déclaration des oracles. Jésus, au contraire, est comme le miroir de l'activité divine. Il ne cesse d'être conduit par la Parole. 11 ne fait et ne dit rien, qui ne vienne de l'Éternel. Celte doctrine esta plusieurs reprises exposée dans Jean.
Cette communication réelle et permanente est exprimée par un beau symbole (I, 52); Jésus dit:
« Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter » et descendre sur le Fils de l'homme. » A ce titre Jésus est évidemment par excellence le Fils de Dieu.
A cette époque, vivait chez les Samaritains un faux prophète, Simon, que ses disciples appelaient « la grande force « de Dieu ». Cet homme, qui a joué, dans la littérature apocryphe chrétienne, un rôle si considérable, avait fait déjà pas mal de bruit. Je crois que les Juifs faisaient allusion à ce Simon, quand ils disaient à Jésus qu'il était un Samaritain (Jean. VIII, 48). Il venait de leur expliquer qu'il sortait de Dieu, tandis que ses adversaires étaient les fils du démon .
Ce symbolisme n'était pas sans créer de graves embarras aux auditeurs. Ils n'étaient pas tous préparés à suivre Jésus dans ces développements. Nous voyons, dans Jean, qu'à plusieurs reprises il scandalise vivement des Juifs, qui prennent son langage dans le sens littéral et auxquels il est obligé d'en expliquer le sens; il est vrai qu'il ne s'agit que de gens grossiers.
Les disciples ont grand peine à accepter la nouvelle doctrine. Au dernier repas, Philippe demande avoir le Père (Jean. XIV, 8); Jésus répond en exposant que le Père de-
meure en lui, parlant et agissant (9-H). Vers la fi» de son entrelien avec ses disciples ceux-ci disent: « Nous croyons » que tu es issu de Dieu », et Jésus répond: « A cette heure » vous croyez..., je ne suis pas seul, carie Père est avec »> moi... moi, j'ai vaincu le monde » (XVI, 31-33).
IU. Le Fils de Dieu dans Saint Mathieu. * La révélation de Saint Pierre. — Les guérisons des démoniaques. — Le Saint-Esprit. — La Pentecôte et la çlossolalie. — Le baptême de Jésus. — Les voix célestes.
Les Synoptiques n'emploient pas très fréquemment l'expression Fils de Dieu. A leur époque, on élait habitué à l'identifier avec celle de Christ: aussi n'entrent-ils pas, comme saint Jean, dans de longues explications.
Je vais donner des exemples de leur manière de faire : on verra que Jésus n'aurait pu parler de la sorte qu'à des chrétiens.
(Mathieu. Vil, 21) : « Ce ne sont pas ceux qui me disent : « Seigneur! Seigneur! qui entreront dans le royaume des » cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père cé- » leste. »
(Mathieu. X, 32) : « Quiconque se déclarera pour moi à la » face des hommes, moi je me déclarerai pour lui à la face » de mon Père céleste ; mais quiconque me reniera h la face » des hommes, moi aussi, je le renierai à la face de mon » Père céleste. »
(Mathieu. XI, 25-28) : « Je te rends grâce, 6 mon Pèr*, » maître du ciel et de la terre, de ce que tu as caché » ces choses aux sages et aux savants et de ce que tu les » as révélées aux enfants.... Toutes choses m'ont été
)> transmises par mon Père; nul ne connaît le Fils si ce » n'est le Père^ et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils » et celui à qui le Fils veut le révéler. »
Luc (X, 22) répète le même discours.
Lorsque Jésus demande à ses disciples ce que le peuple galiléen pense de lui, ils disent qu'on le prend pour Jean-Baptiste, Élie, Jérémie ou un ancien prophète ressusscité. Alors Pierre lui dit, selon Marc (VIII, 29) et Luc (IX, 20), qu'il est le Messie. Selon Mathieu (XVI, 16), il aurait dit : « Tu es lç Christ, le fils du Dieu vivant. » Jésus déclare que cette parole a été révélée à l'apôtre par son « Père qui est aux cieux » (Mathieu XVI, 17).
Jésus annonce à ses disciples qu'on verra le Fils de l'homme venir dans la gloire de son Père, avec les saints anges (Mathieu. XVI, 27. Marc. VIII, 38). Luc (IX, 26) renforce encore l'expression. en disant : « dans sa gloire et dans » celle de son Père et des saints anges », ce qui semble placer Jésus dans une sphère distincte, mais très analogue à celles du Père.
Lors du baptême de Jean et de la Transfiguration, des Voix célestes se font entendre : « Celui-ci est mon Fils » bien-aimé. »
Les trois Synoptiques attachent une très grande importance aux guérisons démoniaques et aux déclarations faites par les démons, en sortant des corps de leurs victimes. Marc (III, H), parlant de nombreuses guérisons, dit que les » esprits impurs, quand ils le voyaient, se jetaient à sa ren- » contre, en s'écriant: Tu es le Fils de Dieu. » Luc (IV, 40- 41) rapporte que les démons, en sortant, criaient: « Tu es » le Fils de Dieu. » Mais Jésus leur imposait silence parce
qu'ils savaient qu'il était le Messie. 11 est clair que, pour notre auteur, Messie et Fils de Dieu sont des expressions synonimes.
Les trois auteurs racontent, presque en termes identiques, l'histoire du démoniaque de Gadara. Quand Jésus approche, le malheureux se prosterne devant lui, en lui criant : « Qu'y-t-il entre nous et toi, Fils de Dieu? » (Mathieu. VIII, 29), et selon Marc (V, 7) et Luc (VIII, 28): « Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu suprême? »
Le Saint-Esprit était connu des Juifs, mais il prit chez les chrétiens une place particulière. Le quatrième Évangéliste admet, suivant la tradition de la Synagogue, que l'Esprit était absent de la nation \ Lorsque le Baptiste voit Jésus, il lui rend le témoignage qu'il baptisera dans le Saint-Esprit.
Jésus dit à Nicodème (Jean. 111, 5) : « A moins que quel- » qu'un ne naisse d'eau et d'Esprit, il ne peut entrer dans » le royaume de Dieu. »
L'Évangéliste, commentant un autre discours de Jésus, s'exprime ainsi : « 11 disait cela de l'Esprit que » devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car il » n'y avait pas encore d'Esprit, Jésus n'étant pas encore » glorifié. » (VII, 39). Durant la dernière soirée, il dit à ses disciples : « Quand sera venu l'assistant que je vous en* » verrai de la part du Père, l'Esprit de vérité, qui procède » du Père, c'est lui qui me servira de témoin,.. » (XV, 26).
Après la résurrection, il apparaît aux apôtres : « 11 souflla » sur eux, et leur dit : recevez l'Esprit-Saint ; si vous re-
i. Le Saint-Esprit était absent du second Temple, d'après les Talmudistes.
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» mettez les péchés à quelqu'un, ils lui seront remis » (XX, 23).
Dans les Synoptiques, il est fait rarement mention de l'Esprit: cependant, il descend sur Jésus au moment du baptême de Jean. Dans un discours, rapporté par les trois Evangélistes, Jésus dit qu'il n'y aura point de pardon pour celui qui injurie le Saint-Esprit (Mathieu. XII, 32. Marc. 111, 30. Luc. XII, 10). D'après le premier et le dernier, les injures contre le Fils de l'homme sont pardonnables.
Les Actes se rattachent très intimement aux Synoptiques : nous y lisons le récit de plusieurs effusions du Saint- • Esprit : la première eut lieu le jour de la Pentecôte (Actes. 1 1, 1-4): a II vint du ciel un bruit, semblable à celui d'un vent » violent, et il leur apparut comme des langues de feu divi- » sées, et il s'en posa sur chacun d'eux; et ils furent tous » remplis du Saint-Esprit. » Les apôtres, à leur tour, par l'imposition des mains, transmettent l'Esprit aux disciples qui ne Font pas reçu directement (VIII, 17). Cette infusion se manifeste par la glossolalie et le délire prophétique.
Pierre explique aux Juifs ce qui vient de se passer, leur rappelle que Joël avait prédit que, dans les derniers jours, tous les hommes deviendraient prophètes. La lecture des Épitres de Paul montre quelle importance, dans le premier christianisme, eurent les prophètes et ceux qui parlaient en gloses (I" Corinthiens. XII, 29). H y eut comme une renaissance du vieil esprit d'Israël, mais cela fut court. La théologie des Pères grecs vint bientôt arrêter ce mouvement, qui avait d'ailleurs dégénéré, en passant chez un peuple qui n'avait aucune notion de la littérature nationale des Hébreux.
Les Synoptiques ne connaissaient ces manifestations prophétiques que par la tradition ; elles avaient cessé dans les communautés orthodoxes 1 .
Après le baptême, le Baptiste dit: « J'ai vu l'Esprit des- » cendre du ciel comme une colombe, et s'arrêter sur lui, » et moi je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a en- » voyé baptiser dans l'eau, m'a dit: Celui sur lequel lu » verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est lui qui bapti- » sera dans l'Esprit-Saint. Je l'ai vu et j'atteste que c'est » lui qui est le Fils de Dieu » (Jean. I, 32-34). Ici, Jean raconte une vision conçue dans le sens de celles des prophètes; l'Esprit est symbolisé sous une forme visible, seulement pour le voyant.
Mathieu (III. 16-17) et Marc (I. 10-11) rapportent qu'au moment où Jésus sortait de l'eau, il vit les cieux s'ouvrir, l'Esprit descendre sur lui comme une colombe ; une voix retentit qui dit : « Celui-ci est mon fils bien-aimé. » On ne comprend pas bien cette scène ; il paraît impossible que Jésus voie seul l'Esprit. Quant à la Voix céleste, il est certain que nos auteurs se figurent qu'elle s'était fait distinctement entendre aux assistants. Luc (III, 22) représente l'Esprit comme ayant apparu à l'assemblée, sous la « forme corpo- » relie d'une colombe ». H établit évidemment une analogie entre ce phénomène et celui des langues de feu de la Pentecôte. Je pense que les deux autres auteurs ont, au fond, voulu dire la même chose que Luc et que, pour eux, l'apparition était bien matérielle.
Les Voix célestes n'étaient pas inconnues des Juifs, et
i. Dans l'Épi tre de Clément Romain aux Corinthiens, on voit que cet ancien enthousiasme avait créé beaucoup d'abus, à la un du I er siècle.
elles sont quelquefois citées dans le Talmud, comme ayant décidé entre deux docteurs. Mais il est difficile de savoir ce que c'est au juste ; les Talmudistes craignaient de trop approfondir ces questions. Ils en parlent comme de choses mystérieuses et se gardent bien de préciser. On sait avec quelle hésitation les docteurs s'occupaient des textes d'Ézéchiel sur le char céleste.
Dans Jean (XII, 28), on trouve une de ces manifestations dont le récit offre le plus grand intérêt. Jésus parlant à Jérusalem, après son entrée triomphale, une Voix céleste se fait entendre : « Je l'ai glorifié et le glorifierai encore. » L'Évangéliste n'admet pas, comme les Synoptiques, que le peuple a entendu articuler un discours et il met en garde ses lacleurs contre celle interprétation trop matérielle. Parmi les auditeurs, les uns disent qu'il a tonné, d'autres qu'un ange a parlé à Jésus. Jean était trop au courant des idées juives pour matérialiser une manifestation aussi sainte.
IV. La nourriture céleste. — Le sermon de Capharnaùm. — La vigne. — La Cène d'après saint Paul. — Importance du sacrement d'après saint Paul. — La multiplication des pains. — La trahison de Judas. — L'agonie de Gethsémané.
Le quatrième Évangile ne renferme pas l'institution du sacrement eucharistique ; mais il semble bien que Jean nous a conservé plusieurs discours très importants de Jésus sur cette question.
On se rappelle que, dans le livre d'Ézéchiei (III, 1-3), le prophète mange le rouleau que Dieu lui présente.
Chez les Samaritains, Jésus dit : « J'ai pour nourriture » un aliment que vous ne connaissez pas;... ma nourri- » tureest que je fasse la volonté de celui qui m'a envoyé » et que j'accomplisse son œuvre » (IV, 32-34).
À Capharnaum, il développe davantage ce symbolisme (VI, 27) : « Tâchez de vous procurer, non une nourriture qui » périt, mais la nourriture qui subsiste dans la vie éter- » nelle, celle que le Fils de l'homme vous donnera. » (VI, 33-35). « Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du » ciel et qui donne la vie au monde... C'est moi qui suis » le pain de la vie ; celui qui vient à moi n'aura plus » faim, et celui qui croit en moi n'aura plus soif. » (VI, 53-58). « A moins que vous ne mangiez la chair du Fils de » l'homme et que vous ne buviez son sang, vous n'aurez pas » la vie en vous-même. Celui qui mange ma chair et boit » mon sang a la vie éternelle.... Celui qui mange ma » chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui...' » Tel est le pain qui est descendu du ciel. »
À la fête des tabernacles, il dit, dans le Temple (VII, 38) : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi ! Celui qui croit » en moi, des fleuves d'eau vive, comme dit l'Écriture, » jailliront de son sein. » L'Êvangélisle explique que cette figure a trait à l'Esprit-Saint.
Dans le dernier repas, nous ne trouvons pas de discours de Jésus, se rapprochant de ceux que lui font tenir les Synoptiques. Il compare ses disciples aux sarments, et il dit : « Demeurez en moi et moi je demeurerai en vous, » (XV, 4.)
La quatrième Évangéliste a omis, évidemment à dessein, la formule sacramentelle. L'institution de la Cène serait
difficile à nier. Dans la première Épitre aux Corinthiens (Xï, 23-26), Paul dit qu'il a appris du Seigneur que, dans la dernière nuit, Jésus rompit le pain en disant: « Ceci est » mon corps, qui est pour vous, faites ceci en mémoire de » moi », et qu'il prit la coupe en disant : « Cette coupe est » la nouvelle alliance de mon sang, faites ceci en mémoire » de moi, aussi souvent que vous en. boirez. » C'eût été beaucoup d'audace pour lui d'inventer une pareille scène. 11 devait y avoir une tradition dans l'Église naissante, puisque, d'après l'apôtre, les Corinthiens célébraient déjà le repas du Seigneur.
Les Synoptiques rapportent des paroles très analogues à celles de Paul.
Le silence du quatrième Évangile est inexplicable, quand on admet le système de la critique moderne: si ce livre avait été écrit au II m ' siècle, dans un but dogmatique, il n'eût pas manqué de parler de ce sacrement, qui était reconnu dans toute l'Église primitive.
11 est évident que Jean a écrit, avant l'apparition de la première Épitre de Paul aux Corinthiens. A cette époque, les chrétiens faisaient encore mystère de la Cène ; les paroles ne devaient pas être révélées. Paul n'a pu les livrer à la publicité, qu'en s'autorisanl d'une révélation spéciale : il ne les a pas reçues delà tradition, mais de Dieu même.
Dès les premiers temps, le repas du Seigneur acquit une très grande importance. Les docteurs juifs croyaient que les saints seraient appelés à prendre part à des repas sacrés, où ils mangeraient des animaux fantastiques, Léviathan et Béhémolh. Suivant l'opinion générale, les circoncis seuls seraient admis à ces festins mystiques. 11 est évident
que celte question du repas sacré a joué un rôle important dans les discussions sur la circoncision, aux premiers temps apostoliques. Les disciples, après la mort de Jésus, ayant reçu l'Esprit, crurent être en droit de figurer les festins messianiques et de là vint l'importance énorme prise par ce que Ion appelait le repas du Seigneur.
Cette cérémonie ne fut pas seulement un mémorial, comme on pourrait le croire. Elle devint un vrai sacrement. Paul enseigne aux Corinthiens que celui qui s'approche indigne du repas du Seigneur « mange et boit sa pro- » pre condamnation ».
D'après les Synoptiques, il est extrêmement probable que Judas a participé à la Cène. Beaucoup de personnes ont été choquées de ce détail. Dans l'esprit des auteurs, ce fait doit rendre plus odieux aux chrétiens le personnage du traître, qui participe indigne au sacrement.
Le quatrième Évangile contient, comme les Synoptiques, le récit du célèbre miracle de la multiplication des pains. Les traditions recueillies sont presque identiques, ce qui montre que, dans F Église primitive, on y attachait une extrême importance. Les docteurs catholiques y ont vu, de tout temps, une image eucharistique. Ce qui ne me paraît pas avoir été remarqué jusqu'ici, c'est la ressemblance qui existe entre ce miracle et celui qui se produisait au Temple du temps deSimon-le-Juste, d'après une tradition talmudidique. A celle époque, tous les cohènes avaient assez des pains de proposition pour se rassasier, tandis qu'après sa mort, il y en aurait eu à peine la valeur d'un grain de fève pour chacun (Yoma. J. VI, 3).
La trahison de Judas nous est présentée de deux manières
bien différentes dans les auteurs. D'après Mathieu (XXVI, 14-16) et Marc (XIV, 10-11), Judas va trouver les chefs des prêtres et leur offre de livrer Jésus ; on lui promet une somme d'argent. Dans Luc (XXII, 3-6), le traître agit sous l'influence de Satan. D'après les deux premiers, Jésus désigne très clairement à tout le monde celui qui va le livrer. Chose curieuse, les disciples ne paraissent pas trop s'en émouvoir. D'après Luc, qui cherche à atténuer les traditions trop choquantes, Jésus se serait borné à dire que l'un des Douze le trahirait. On ne sait trop à quel moment Judas s'en va.
La scène, dans le quatrième Évangile, est d'une puissance dramatique remarquable. Judas est tenté par Satan; mais l'apôtre n'a encore fait aucun acte hostile à son mattre avant le repas. Jésus annonce qu'il va être livré par l'un des Douze et Jean l'interroge à voix basse ; Jésus désigne alors le traître en lui offrant un morceau de pain. À ce moment, Satan entre dans Judas qui s'en va , mais les disciples ne comprennent pas pourquoi. Quand Judas est parti, Jésus commence son dernier discours et récite la grande prière sacerdotale- Ce tableau, empreint du sombre esprit prophétique, ne saurait être l'œuvre d'un rhéteur inconnu. Ézéchiel ne renferme rien de plus beau.
Après le repas, on assiste, d'après les Synoptiques, aux scènes de l'agonie à Gelhsemané. (Mathieu, XXVI, 36-56. Marc, XIV, 32-52. Luc, XXII, 39-53). La critique protestante moderne admire beaucoup ces passages ; on comprend facilement pourquoi: elle s'appuie sur les Synoptiques pour soutenir que Jésus n'était pas Dieu.
Jésus prie son Père d'écarter de lui la coupe d'amer-
tume ; d'après Luc, sa douleur est tellement forte qu'il sue du sang à grosses gouttes. Dans Jean, ces tableaux, d'un goût si douteux, sont remplacés par la belle prière sacerdotale.
L'Église a cru devoir insister sur les souffrances de Jésus, qui ont été supportées en compensation de nos fautes. C'est dans le même but que les Synoptiques ont disposé le récit de la Passion, pour bien mettre en relief toutes les humiliations et toutes les misères par lesquelles avait passé le Messie. Ils obéissaient à un parti pris théologique.
Jean écrivait avant que ce système se fût développé ; il ne connaît pas les tortures de Jésus. Il est clair que la scène de Gethsémané provient d'une transposition. Le jour des Rameaux, Jésus s'était écrié : « Maintenant, mon âme » est émue, et quedois-je dire? Père, sauve-moi de cette » heure! Mais c'est pour cela que je suis arrivé à cette » heure ; Père, glorifie ton nom. » (Jean, XII, 27.)
11 est clair que le récit de Jean est le plus ancien ; plus lard, on a beaucoup aimé à s'arrêter sur les horreurs du martyre *.
V. Le trouble prophétique. — Les miracles de la crucifixion. — Les apparitions. — La tentation de Jésus. — Le démoniaque de Gadara. — Le figuier maudit. — L'aggada juive.
Au fur à mesure qu'une religion s'éloigne de son foyer primitif, pour s'adresser à des peuples étrangers à la cul-
1. Dans Jean (XII, 28), il y a une Voix céleste, que Luc (XXII, 43) remplace par un ange. Tout se matérialise.
ture de ses fondateurs, elle doit modifier ses formes. On a vu déjà comment les traditions s'étaient transformées en passant entre les mains des Grecs.
On trouve dans Marc (V, 25-34) et dans Luc (¥111,43-48) un miracle bien singulier. Une femme, qui perd du sang depuis 12 ans, fend la fouie et s'approche de Jésus ; elle croit qu'elle sera guérie, si elle parvient à le toucher. Le miracle se produit.
D'après Marc, Jésus s'écrie: « Qui a touché mes vête- » ments? » Ses disciples lui font observer que la foule le presse de tous côtés; la femme se jette à ses pieds et lui avoue la vérité. D'après Luc, Jésus aurait dit : « J'ai senti » une force sortir de moi. »
Luc dit ailleurs « qu'il sortait de lui une force qui guérissait» (VI, 19). ,
Cette matérialisation du miracle correspond bien à l'esprit positif des Grecs.
Il est très facile de comprendre ce qui s'est passé ; Jésus a ressenti le trouble prophétique ; mais nos auteurs ne savent pas, au juste, ce qu'est ce phénomène ; ils se le figurent d'une manière assez grossière.
Dans le quatrième Évangile, on trouve, au contraire, le trouble prophétique parfaitement décrit; le récit vient évidemment d'un témoin oculaire. Quand Jésus va au tombeau de Lazare (Jean, XI, 33-48), il est. pris deux fois de cet accès mystérieux et il pleure. Les Juifs croient qu'il pleure Lazare; telle ne paraît pas l'opinion du narrateur, qui rattache ces larmes à la crise sacrée.
Après l'entrée triomphale, il s'interrompt dans son discours, pour parler à son Père. 11 est ému : c'est encore un
trouble prophétique, qui précède une communication avec le ciel : une Voix céleste se fait entendre.
Durant le dernier repas, Jésus éprouve un trouble, au moment d'annoncer la trahison qui va s'accomplir.
Le quatrième Évangélisle ne connaît pas les miracles qui se produisent durant la crucifixion (Mathieu, XXVII, 45-53. Marc, XIV, 33-38. Luc, XXIII, 44). Il paraît bien probable que les Synoptiques ont transformé en réalités de simples symboles.
D'après TÉpître aux Hébreux, Jésus est grand-prêtre, suivant Tordre de Melchisédec ; il est entré dans le Saint des Saints et a ouvert le chemin du véritable sanctuaire, qui est le ciel. « Ainsi donc, puisque nous avons la liberté d'en- » trer dans le sanctuaire, au moyen du sang de Jésus, par » la voie nouvelle et véritable, qu'il nous a inaugurée à tra- » vers le rideau... » (Hébreux, X, 19-?0.)
Cette formule a pu, irès naturellement, donner à croire que le rideau avait été matériellement déchiré 1 .
Luc renferme deux histoires d'apparitions de Jésus ressuscité ; dans la seconde (XXIV, 36-42), le Christ mange avec les apôtres. Jean (XX, 19-23) parle également de cette apparition, mais il conserve à la résurrection son caractère mystérieux, il ne donne pas à Jésus de besoins matériels. Dans l'appendice (XXI), il raconte que Jésus vint trouver Pierre et Jean, qui péchaient sur le lac de Tibériade, il leur distribua le pain et le poisson. Il semble qu'il ne mangea pas lui-même. Cet appendice n'est, d'ailleurs, pas admis
1. C'est un des cas assez rares où les explications mythiques de Strauss sont acceptables.
comme ayant une valeur égale au reste ; il a été ajouté à une époque inconnue.
Les Synoptiques renferment, sur Jésus, plusieurslégendes bien étranges qui, primitivement, ont été de simples récits aggadiques et que nos auteurs ont accueillis comme des histoires réelles.
La première et la plus curieuse de ces légendes est celle de la tentation de Jésus par Satan ; elle a exercé, de longue date, les exégèlés chrétiens. Si Ton n'y voit qu'une aggada, on en aperçoit clairement le sens. Le Saint de Dieu est en but à la poursuite de Satan, idée rendue familière aux Juifs par le livre de Job. Les conclusions morales n'ont pas, d'ailleurs, une grande élévation : attendre de Dieu son pain quotidien, — regarder la puissance terrestre comme satanique, — ne pas se jeter tête baissée dans le danger, avec l'espoir de provoquer un miracle*
Cette parabole a, peut-être, été composée par des chrétiens paisibles et pauvres, à l'adresse des Juifs, qui ne cherchaient
que la restauration de leur nationalité et abandonnaient trop les intérêts du ciel pour ceux de la terre. (Mathieu IV, 1-11. Luc IV, 1-3.). Marc (12-13) se contente de dire que Jésus fut tenté par Satan sans donner de détails. Cette histoire peut avoir pris naissance en Judée, vers l'époque de la guerre sainte ; elle n'est arrivée à nos auteurs qu'après de longs détours.
La guéri son du démoniaque de Gadara (Mathieu VIII, 28-34— Marc, V, 1-20— Luc VHI,26-39) présente un détail tout à fait extraordinaire. Le malheureux était rempli de démons ; ceux-ci demandent à passer dans un troupeau de porcs, ce qui leur est accordé ; les animaux devenus fous
vont se jeter dans le lac. On peut donner à cette légende deux explications : les démons sont les mauvais docteurs, qui tourmentent le peuple d'Israël, Jésus les chasse dans le corps d'animaux immondes ; les pharisiens deviennent insensés et sont déshonorés. J'aime bien mieux supposer que le troupeau de porcs représente les fanatiques qui souillèrent le Temple, dans ses derniers jours, et chez lesquels s'était réfugiée toute la furie d'Israël.
La troisième histoire sur laquelle j'appelle l'attention n'est pas la moins bizarre. Durant son dernier séjour à Jérusalem, Jésus s approche d'un figuier chargé de feuilles. [Ce n'était pas la saison des figues, remarque Marc] Il dit : « Qu'à jamais personne ne mange plus de ton fruit. » Le lendemain, en passant par le même chemin, les disciples sont très étonnés de voir le figuier desséché et Jésus leur dit que la foi est la mère des miracles : « Si quelqu'un disait » à cette montagne : ôte toi de là et te jette à la mer, » et qu'il n'eût point de doute dans son cœur, la chose se ferait (Marc XI, M -26). (Mathieu (XXI, 17-22) raconte la même histoire, avec la même réflexion, sauf cette légère variante, que l'arbre se dessèche sur le champ.
Presque tous les interprètes voient là une parabole, dans laquelle le figuier désigne le peuple juif, qui se trouve être sans fruit, au moment où le Messie arrive. Il est difficile d'expliquer l'étonnement des disciples ; il semble qu'après avoir vu tant de miracles ils n'auraient pas dû être bien surpris de celui-là.
Il faut remarquer que jusque-là Jésus leur est apparu surtout comme un guérisseur. La malédiction du figuier était la première manifestation du Christ, considéré comme
juge, et cet épisode doit être rattaché aux menaces apocalyptiques que nos auteurs lui font adresser à Jérusalem.
Le récit est arrivé aux Synoptiques après avoir subi bien des modifications. 11 pouvait avoir, en hébreu, un sens plus clair, par suite d'un jeu de mots sur le nom du figuier, teêna^ que les rabbins ont quelquefois rapproché de toana f . Ce dernier mot ne se trouve qu'une seule fois dans la Bjble (Juges, XIV, 4) et on le traduit, d'après le contexte, par occasion ou par querelle. Cet arbre avait pu être choisi comme sujet d'une parabole sur la crise que produisait l'arrivée du Christ *.
L'explication aggadique de certains détails de la vie de Jésus ne doi t pas être confondue avec l'explication mythique de Strauss. L'aggada abonde dans le Talmud et dans toute la tradition rabbinique ; elle est toujours racontée comme une histoire réelle. Il eslsouvent assez difficile de découvrir le sens que les rabbins attachaient k ces compositions légendaires. En passant chez les Grecs, elles ont dû être considérées comme des histoires véritables.