CHAPITRE V
sur l'authenticité de l'évangile johannique
I. Manière dont il est parlé des Juifs. — Comparaison avec l'Apocalypse. — La Pâque, fête des Juifs. — La loi des Juifs. — La parole absente de la nation. — Les prédécesseurs traités de voleurs. — Les Àsmonéens.
On a beaucoup écrit contre l'authenticité du quatrième Évangile. Presque tous les adversaires de ce livre ont été dirigés par des raisons théologiques, qui ne peuvent m'arrêter puisque je fais une œuvre de critique profane.
M. Renan a consacré à cette question une grande note qui termine sa Vie de Jésus. Il est encore revenu sur cette critique dans le sixième volume de son Histoire des origines du christianisme.
Chaque fois que j'ai eu à rapprocher jusqu'ici les Synoptiques et le quatrième Évangile, j'ai montré la supériorité de cet écrit, qui apparaît comme un témoignage beaucoup plus ancien et beaucoup moins pénétré de l'esprit grec.
Je vais examiner, maintenant, plusieurs difficultés assez sérieuses, que les auteurs ont présentées au sujet de l'authenticité.
On a soutenu que l'auteur du quatrième Évangile mon* trait une hostilité systématique envers les Juifs. Cette hostilité serait inadmissible chez le véritable apôtre, qui était palestinien.
L'Apocalypse johannique est, sans aucun doute, l'œuvre d'un Juif ; on a pris ce livre comme type et on lui a comparé le quatrième Évangile. Ce rapprochement n'implique pas, d'ailleurs, l'idée que les deux livres sont l'œuvre d'un même auteur.
On trouve dans l'Apocalypse une phrase deux fois répétée qui serait, dit-on, inconciliable avec le quatrième Évangile. Le voyant (II, 9. III, 9) parle de la haine que montrent contre l'Église des gens qui se disent Juifs et ne le sont pas; ils forment une Synagogue de Satan. Très souvent on a cru qu'un judéo-chrétien lançait ici une invective contre Paul et les siens.
L'Église chrétienne a toujours soutenu qu'elle possède seule la vraie tradition, que le judaïsme, loin de maintenir intact le dépôt delà révélation, a dévié, à partir du jour où il a refusé d'accepter Jésus.
Les Juifs regardaient les chrétiens comme des hérétiques ; ceux-ci avaient la même appréciation à leur sujet. Nous trouvons cette idée fortement exprimée dans le quatrième Évangile. Jésus (Y, 46,-47) dit à ses auditeurs que, s'ils croyaient à Moïse, ils croiraient en lui. Plus loin (VIII, 44), il dit que ses adversaires ne sont pas les enfants de Dieu, les héritiers d'Abraham, mais les enfants du Diable.
Pour le voyant comme pour l'auteur du quatrième Évangile, le nom de Juif est, à mauvais titre, appliqué aux hommes qui rejettent Jésus. Ils ne sont plus Juifs de religion, mais seulement de nation et ils suivent la loi de Satan. On ne peut pas demander une ressemblance plus grande dans les idées.
Dans le quatrième Évangile les adversaires de Jésus sont généralement désignés sous le nom de Juifs. Ce mot a plusieurs sens ; au propre, il s'entend des Judéens de nation ; puis des adhérents de la Synagogue et enfin de ceux qui croient à la Loi et aux prophètes. Jésus dit à la Samaritaine:
« Le salut vient des Juifs. » Les Samaritains n'acceptaient que la Loi.
Dans les Synoptiques, Jésus ne discute qu'avec des docteurs, des scribes, des pharisiens ; mais, d'après Jean, il soutient le plus souvent des luttes avec les gens du peuple. Jean montre ici combien il connaissait mieux que les Synoptiques la situation de la Judée. Chez les Grecs la discussion théologique est l'affaire des autorités; chez les Juifs c'est l'affaire de tout le monde.
11 était difficile de donner aux adversaires populaires de Jésus un autre nom que celui de Juifs.
Tout cela n'est pas embarrassant ; mais on a remarqué que, dans le quatrième Évangile, Jésus appelle la Pâque a la fête des Juifs». Cette désignation est d'autant plus singulière que dans l'Asie on continua, longtemps, à célébrer la Pâque le 14 Nissan, suivant le calendrier juif . On rapportait cet usage à Jean; comment donc aurait-il pu parler de la fête israélite d'une manière aussi dédaigneuse ?
D'ailleurs un Palestinien devait regarder le 14 Nissan comme un jour particulièrement vénérable.
Dans un autre passage, il appelle les Tabernacles la Fête des Juifs (VII, 2) et il est question ailleurs (V, \) d'une fête des Juifs, non désignée, qui amène Jésus à Jérusalem.
Le christianisme se trouva très embarrassé en présence des fêtes juives. Il repoussa, dès l'origine, celles qui intéressaient uniquement la nation et n'étaient pas fondées sur la Thora (comme le jour d'Esther, le jour de Nicanor, etc) ; elles furent regardées comme des usages locaux et des . fêtes civiles. Il est bien probable que celle dont il est question au chapitre V était une réunion de ce genre. Jérusalem vivant principalement des pèlerinages, on devait chercher à multiplier les occasions d'attirer près du Temple le plus d'étrangers possible.
Pour les fêtes légales, il fallut distinguer. Beaucoup de
prescriptions de la Thora supposent que le peuple est en
Palestine ; les rabbins durent se préoccuper de déterminer les règles propres aux Juifs de la dispersion. Beaucoup de lois, comme celle du repos agraire, furent déclarées inapplicables. La Pâque fut accomplie suivant un rite spécial, parfaitement distinct de celui qu'on suivait en Terre- Sainte.
Les chrétiens n'entendaient pas obéir aux prescriptions rabbiniques : ils rattachèrent les fêtes légales à des événements de la vie de Jésus et célébrèrent la Pâque, soit comme un mémorial de la mort, ! soit comme glorification de la résurrection. Tout en conservant le même jour pour la fête, les Asiatiques en avaient changé complète-
1 C'est le système de Jean (XIX. 36) et de Paul.
ment le caractère. Lorsque noire auteur parle d'une fête juive, il veut dire célébrée more judàico . Pour la Pâque la distinction a dû se faire presque aussitôt après la mort de Jésus .
On a opposé une objection bien plus sérieuse, tirée de ce fait que Jésus, à deux reprises, semble réprouver la Loi (VIII, 17.X, 34). Il dit : « 11 est écrit dans votre loi ». On a observé que Jésus est en lutte avec des zélotès, disposés à lui faire un mauvais parti, qu'il a voulu donner plus de force à son discours en insistant sur le respect que doivent ses adversaires au texte sacré.
Celte explication n'est pas suffisante ; le dernier passage (X, 34) fait allusion à une citation des Psaumes ; il ne s'agit donc pas ici de ce que Ton appelle la Thora. Il est permis de penser que le mot nomos ne correspond pas exactement à loi. À l'époque de Jésus, le Canon n'était pas absolument fixé. Les premiers chrétiens ont fait grand usage des apocryphes . La troisième partie du Canon (les Hagiographes) n'était pas encore arrêtée. Les Psaumes étaient acceptés par tout le monde, à cause de l'usage journalier qu'en faisait la liturgie. La Bible grecque renfermait beaucoup d'ouvrages non reçus à Jérusalem ; les fausses prophéties ne devaient pas manquer.
Jésus, ayant été accusé (VIII, 48) d'être un Samaritain, a besoin d'affirmer hautement que sa doctrine s'appuie sur un texte absolument canonique : le mot nomos correspondrait ici à canon.
Dans le troisième Evangile (XXIV, 44), Jésus dit à ses disciples : « Il fallait que tout fût accompli, ce qui est écrit » relativement à moi, dans la Loi de Moïse et dans les Pro-
» phètes et dans les Psaumes. » On trouve dans cette phrase la même préoccupation : Jésus n'entend faire appel qu'aux textes rigoureusement canoniques, à ceux qui sont admis, sans contestation, par ses adversaires de Jérusalem.
M. Reuss attache une grande importance à un passage qui lui semble infirmer l'autorité de l'Ancien Testament (V, 37): « Le Père, qui m'a envoyé, m'a rendu témoignage lui- » même ; vous n'avez jamais entendu sa Voix, ni vu sa Face » et vous n'avez pas sa Parole demeurant en vous, parce » que vous ne croyez pas à celui auquel il a donné mis- » s ion. » Pour bien comprendre ce fragment, il faut lire ce qui précède et ce qui suit. Jésus commence par dire qu'il a pour lui le témoignage du Baptiste ; mais ce n'est qu'un témoignage humain. 11 a le témoignage des œuvres qu'il a accomplies, au nom du Père; mais le Père a lui-même témoigné directement en sa faveur. Dieu ne peut se manifester aux Juifs de ce siècle, parce qu'ils n'ont pas la foi. Jésus ne veut pas dire qu'il n'y a jamais eu de manifestations ; mais il déclare aux Juifs qu'ils sont aujourd'hui privés delà révélation. Cela ne pouvait être contesté: j'ai dit que les docteurs admettaient l'absence momentanée de l'Esprit- Saint.
Le vrai sens de ce passage ne peut donner lieu à aucun doute; en effet Jésus fait, immédiatement après, appel au seul témoignage divin que les Juifs puissent connaître, celui des Écritures: « Ce sont elles qui me rendent témoi- » gnage et pourtant vous ne voulez pas venir à moi pour » avoir la vie. »
M. Reuss relève encore un autre passage (X, 8} qui a
paru très obscur aux exégèles. « Tous ceux qui sont venus » avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les bre- » bis ne les ont pas écoutés. » Certains hérétiques du II" siècle y ont vu la condamnation de l'Ancien Testament. M. Reuss y voit une invective contre les pharisiens. Pour ma part, je crois qu'il faut se reporter à Ézéchiel (XXXIV): Dieu prédit que les brebis seront réunies de nouveau sous la direction de David. Jésus est le David mystique, le chef d'Israël; il ne fait appel ni à la force, ni à la ruse: il ne réclame pas la croyance en raison de son propre mérite ; il entre par la porte, c'est-à-dire qu'il ne fait rien que de conforme à l'Écriture.
Les faux messies, les chefs de révoltés, les prophètes du mensonge ont escaladé la haie 1 , mais les brebis ne les ont pas écoutés, parce que leur voix n'était pas connue, n'étant pas inspirée. Jésus n'accomplira pas le messianisme comme un roi; son royaume est spirituel; sa mission est toute religieuse.
On peut faire l'application du mot de voleurs à bien des faux messies du temps ; mais il est très probable que Jésus a voulu désigner les Asmonéens. Ces rois avaient prétendu relever Israël, en accomplissant la prophétie d'une manière matérielle.
Cette interprétation correspond parfaitement à l'idée que nous nous faisons du christianisme.
Les Juifs pieux admettaient très difficilement cette royauté et les pharisiens ont eu souvent à se plaindre de ces rois pontifes. Dans Ézéchiel il est question des mauvais
1. La haie de la Loi est une expression proverbiale dans les écoles rabbiniques.
pasteurs. Les rois de Juda étaient légitimement bergers, mais ils ne suivaient pas la Loi. Les Asmonéens étaient d'heureux aventuriers, dont les prophètes n'avaient jamais parlé; ils n'étaient que des usurpateurs, tant au point de vue civil, qu'au point de vue religieux.
II. Défaveur que subit le quatrième Évangile au premier siècle.— Petit nombre des miracles. — Complication de la symbolique. — Absence de discours moraux. — Question des sacrements. — Souffrances de Jésus. — Destruction du Temple. — Descendance de David. — Institution épiscop&Ie. — Rôle de Saint Pierre. — La Transfiguration.
On argue souvent du silence gardé par les plus anciens écrivains chrétiens, au sujet du quatrième Evangile. Saint Justin, au milieu du 11° siècle, n'en parle pas ; mais il ne parle pas non plus de Saint Paul.
Il paraîtrait aussi que Papias ne parlait pas de notre texte ; l'évêque d'Hiérapolis était bien l'homme le moins capable de comprendre et d'apprécier l'œuvre johannique. D'ailleurs on ne connaît Papias que par des citations d'Eusèbe.
11 est certain que le quatrième Evangile n'a pas joui d'une grande popularité dans le 1 er siècle. Gela est facile à comprendre.
A cette époque, on attachait une grande importance démonstrative aux miracles. La tradition orale en rapportait beaucoup; les Synoptiques, qui y ont puisé, en donnent un grand nombre. Dans Jean il n'y en a que 6.
On devait surtout être étonné que la crucifixion eût eu lieu sans miracles. Les païens, nouvellement convertis, ne pouvaient comprendre les choses comme Jean ; son récit
devait leur paraître froid, incomplet et insuffisant. Ils étaient habitués à rattacher des prodiges à des événements humains bien moins importants. La mort de César avait provoqué une éclipse de soleil !
Le 4 e Évangile ne raconte point de guérisons démoniaques. La démonologie était à Tordre du jour dans les pays grecs. Tout le monde faisait appel aux témoignages des démons et aux manifestations qu'ils provoquaient.
En revanche, la symbolique du 4* Évangile n'était pas accessible à des esprits peu cultivés, peu versés dans la littérature juive. La complication des thèses johanniques n'était qu'un jeu pour des élèves des écoles rabbiniques. Les Grecs n'y trouvaient que des images confuses ; il en fut autrement quand il y eut des docteurs chrétiens nourris de Platon. Le 4 e Évangile devint dès lors le plus important de tous.
Le 4 e Évangile renferme très peu de discours moraux. Jean, élevé dans le respect de la Loi, savait que la Bible disait tout ce qui était nécessaire ; il lui paraissait oiseux de rapporter les discours de Jésus roulant sur la morale.
Les prédicateurs chrétiens, s'adressant aux Grecs et aux Romains, paraissent, au contraire, s'être beaucoup plus occupés de morale que de dogme. Ils avaient besoin de traditions sur l'exhortation à la pénitence et au renoncement.
La constitution des sacrements manquait de base dans le 4 e Évangile. Il ne renferme pas l'institution de la Gène et les paroles qui servent encore aujourd'hui au prêtre officiant.
Le baptême n'était pas présenté comme une institution
purement chrétienne. D'après les Synoptiques, Jésus n'avait commencé sa prédication qu'après l'arrestation de Jean. Dans le 4 e Évangile, le Baptiste continue sa mission, alors que Jésus a déjà des disciples autour de lui. (Jean. III, 22). Il y eut donc simultanément deux classes de baptisés, ce qui ne tarda pas à donner lieu à des difficultés.
Les souffrances de Jésus jouaient un rôle capital dans renseignement chrétien : on n'en trouvait pas trace dans le 4 e Évangile. Les prédicateurs manquaient ainsi de l'un de leurs textes les plus importants.
On ne voit pas non plus dans Jean que Jésus se présente comme annonçant une nouvelle Loi : il se prétend au contraire le seul légitime interprète de la tradition mosaïque. On ne le trouve en relation qu'avec des circoncis. Il va chez les Samaritains; mais ceux-ci pratiquaient très rigoureusement les préceptes légaux (Pesahim F. I. 1) et plusieurs grands docteurs admettent qu'ils pouvaient circoncire un Israélite (Schabbat. J. XIX. 2).
Il n'y a aucune allusion à la destruction de Jérusalem : cependant cet événement a eu sur le développement du christianisme une énorme influence et a vivement frappé les imaginations. Il y avait dans le fait du renversement du Temple matière à longues dissertations pour les chrétiens. La disparition des autels juifs a permis à l'Église de constituer ses rites d'après un système indépendant de celui de la Synagogue. On peut affirmer, avec certitude, que le 4 e Évangile a été écrit avant la guerre de Judée.
Jean (VII. 40-44) rapporte que le- JuTs objectaient que le Christ devait naître à Bethléem et >,cVrc Je la race de
David. L'Évangéliste ne donne aucun moyen de répondre à cette objection. Il parait certain que, de très bonne heure, l'Église a accepté, comme un dogme, la naissance à Bethléem.
Enfin, le 4 e Évangile ne donnait pas une base solide à l'institution épiscopale. Dès les temps les plus reculés, les Églises ont cherché à se rattacher à des hommes apostoliques. Paul inspirait de la défiance; il avait affiché souvent des sentiments d'une grande indépendance vis à vis des Douze. C'était une mauvaise note auprès des fidèles ; aussi vit-on les Églises qu'il avait fondées créer des légendes pour avoir une institution plus orthodoxe. De bonne heure, l'épiscopat prétendit être en possession de pouvoirs spéciaux accordés aux Douze.
Dans le 4 e Évangile, Pierre n'occupe pas un rang aussi éminent que dans les Synoptiques, interprètes d'une tradition postérieure. Dans l'appendice, on a inséré une parole de Jésus en faveur de Pierre, destinée à populariser l'ouvrage aux yeux des partisans du prince des apôtres ; Jésus lui dit (XXI. 18) de paître ses brebis.
Dans les Synoptiques, Pierre est le premier à reconnaître Jésus comme Christ et il est favorisé d'une vision, célèbre sous le nom de Transfiguration (Mathieu, XVII, 1-13. Marc, IX, 2-13. Luc, IX, 28-36), qui manque dans Jean. Ceci est d'autant plus remarquable que celui-ci y aurait assisté, d'après les Synoptiques.
Cette scène de la Transfiguration mérite un examen attentif.
Paul avait souvent fait valoir les faveurs étonnantes que Dieu lui avait accordées. Il nous apprend qu'il portait sur
lui les 5 plaies de Jésus. On aimait à se figurer qu'il ressemblait au Christ : il était malingre et souffreteux comme son maître. Les disciples de Paul ne manquaient pas d'insister sur ses similitudes.
Les Ébionites exaltèrent Pierre et, plus tard, quand on concilia les traditions sur les deux apôtres, on fît en sorte, autant que possible, qu'ils fussent toujours égaux en dignité.
Il est évident qu'au II e siècle un Grec, composant un Évangile apocryphe, sous le nom de Jean, n'aurait pas manqué d'introduire l'épisode de la Transfiguration. Cette histoire était trop à la gloire de Jean pour qu'elle fût laissée de côté.
Il est clair qu'après la publication de la 2 e Épltre aux Corinthiens, le silence du narrateur sur la Transfiguration n'aurait aucune raison. Paul ayant révélé (XII t 2-4) son ravissement au 3 e ciel, il n'y avait pas lieu de conserver mystérieusement le récit de la Transfiguration.
III. L'Apocalypse et la tradition éphésienne. — Analogies de l'Apocalypse et de l'Évangile johannique. — Les deux témoins. — La légende du pé talon. — La lettre d'Irénée a Florinus. — La lettre de Polycrate au pape Victor.
La tradition rapporte que Jean écrivit l'Apocalypse et le 4 e Évangile, qu'il parvint à un âge très avancé à Éphèse.
Personne n'admet plus la première proposition : l'Apocalypse n'est évidemment pas du même auteur que l'Évangile.
Le séjour de Jean à Éphèse a été généralement accepté ; on a reçu en même temps la légende sur sa longévité.
Je crois qu'il est très essentiel de détruire cette légende : elle est tout à l'avantage des adversaires de l'authenticité. En effet, plus on augmente la date de la composition du V Évangile, plus on diminue la foi que Ton doit avoir dans le témoignage de l'auteur.
Si le 4' Évangile a été composée Éphèse, par des Grecs, qui ont tiré parti des traditions orales de Jean et ont mis le livre en circulation sous le patronage de l'apôtre, parvenu à une extrême vieillesse, on ne saurait attacher grande importance aux récils qu'on y trouve»
On est bien près de nier l'authenticité quand on dit avec F. Bleek: « Rien ne s'oppose à ce qu'il se soit initié, pen- » dant son séjour à Éphèse, aux développements nouveaux » que la théologie et le dogme, en particulier, (thèse philo- » nienne du Logos) avaient pris chez les Juifs alexan- » drins. »
Je vais donc discuter la question éphésienne. Eusèbe est, dans ces matières, la principale autorité. Ou sait que la véracité de cet auteur, quand il s'agit de choses anciennes, est suspecte ; il accepte beaucoup trop de textes douteux.
Que Jean soit venu en Asie, cela n'aurait rien d'étonnant ; je crois même que c'est fort vraisemblable. Nous savons par les Actes qu'il y avait à Éphèse des disciples du Baptiste, et il est extrêmement probable que l'apôtre avait été un des principaux adhérents du Précurseur. Il aurait donc trouvé à Éphèse un terrain fort propice pour
son enseignement.
L'Église de cette cité n'aura pas manqué de rattacher sa fondation à l'apôtre, pour peu qu'il ait fait dans cette ville un séjour : c'était un moyen d'avoir une tradition
apostolique. L'Église de Corinthe prétendit bien se rattacher à saint Pierre, qui n'a fait qu'y passer, en allant à Rome, si même il s'y est arrêté !
M. Renan a, très finement, remarqué que l'Apocalypse offre de grandes analogies avec le 4 e Évangile, par le choix de certaines expressions caractéristiques : Parole de Dieu, Agneau, Source d'eau vive; que l'Apocalypse suit les Septante, même lorsque le sens n'est pas parfaitement rendu, sauf dans un cas où elle prend la traduction d'un verset de Zacharie (Zach., XII, 10) dans le 4° Évangile. Tout cela est bien remarquable et semble prouver que l'auteur avait sous les yeux l'Évangile de Jean.
M* Scholten fait mourir Jean vers 68 ; je crois qu'il avait disparu de la scène bien avant. Il fallait bien qu'il fût
mort depuis assez longtemps pour que le pseudo-Jean prit son nom pour écrire une Apocalypse 1 . Tous les ouvrages de ce genre sont pseudonymes. Une personne, qui ne connaîtrait que le 4 e Évangile et qui voudrait faire parler l'un des apôtres comme un voyant, ne saurait en choisir un autre que Jean. C'est le disciple aimé, celui qui s'appuie sur la poitrine de Christ, celui qui devient le fils de Marie après la mort de Jésus.
On sait que le caractère principal des Apocalypses est de se composer de prédictions à posteriori (sauf en ce qui touche les espérances eschatologiques) . L'auteur croit tous les apôtres morts ; car il met leurs noms sur les soubassements de la Jérusalem céleste, ce qui serait peu convenable si les uns avaient subi le martyre et que les autres
1. Il fallait tout au moins qu'il eût quitté Éphèse depuis bien longtemps : j'incline fort à penser qu'il n'y avait fait qu'une apparition.
vécussent encore. Dans l'imprécation contre Babylone (XVIII, 20), les apôtres sont désignés comme des victimes dont le sang doit être vengé.
11 y a, dans l'Apocalypse, une image bien singulière et jusqu'ici incomprise. Le voyant parle de deux témoins qui prophétisent durant 3 ans 1/2. Ce sont deux oliviers, deux candélabres ; le feu sort de leur bouche ; ils ont le pouvoir sur la pluie, comme Élie, et ils peuvent frapper la terre de plaies, comme Moïse ; la bête qui monte de l'abîme les tue et leurs corps restent sans sépulture 3 jours 1/2 dans la ville, où leur Seigneur a été crucifié. Ils sont ressuscites et montent au ciel au milieu de cataclysmes terribles.
J'estime que ces deux témoins sont Jacques, frère du Seigneur, et Jean l'apôtre 1 . Pour le premier, il n'y a pas de doute, il a été tué par ordre du grand-prêtre ; pour le second, quelques traditionnistes lui attribuent le même sort*.
Une tradition très ancienne rapproche Jacques de Jean : ee sont des pontifes, portant lepétalon. On ne sait trop en quoi ils pouvaient justifier ce titre de pontifes, si ce n'est parce qu'ils étaient supposés avoir porté lepétalon, comme le grand-prêtre du Temple. Cette légende, dans sa forme matérielle, est inadmissible ; il est facile de la comprendre, en se rappelant que les traditions juives parlent de quelques rabbins dont les phylactères jetaient des flammes. On sait que la tête de Moïse rayonnait et l'Apocalypse nous dit qu'il sort de la bouche des deux témoins des paroles de feu, qui tuent leurs ennemis. Cette hypothèse me parait
1. M. Renan propose pour le second témoin Jacques, frère de Jean. 1. Voir Y Antéchrist, de H. Renan, p. 562.
très vraisemblable pour expliquer un passage obscur de l'Apocalyp se et elle donne le sens de la légende du péta- Ion.
Le nom de Fils du Tonnerre , donné aux fils de Zébédée, Jacques et Jean, se rapporte à la même légende (Marc III. 17). 11 a pu y avoir, plus tard, confusion entre les deux Jacques : il y a d'autres exemples de pareilles erreurs 1 .
Luc avait recueilli une autre forme de la tradition : « Jac- » ques et Jean, voyant cela, dirent : « Seigneur, veux-tu » que nous disions que le feu du ciel descende pour les » consumer? » (IX. 54}.
D'autres traditions nous ont conservé la prétention que manifestait Jean à avoir une place d'honneur dans le ciel. Dans Mathieu (XX. 20) c'est sa mère qui fait la demande pour ses deux fils ; dans Marc (X. 37) Jacques et Jean s'adressent eux-mêmes à Jésus.
Il y a là tout un ensemble de souvenirs et de légendes, qui se rattachent toutes aux deux témoins de l'Apocalypse, à leur pouvoir sur les météores et à leur gloire. Tout cela ne pouvait être écrit qu'après la mort de Jean.
Si on admet que Jean vivait à l'époque de l'Apocalyse, on ne peut comprendre qu'il ait laissé se répandre un livre de ce genre, sous son nom.
On argue en faveur de la légende éphésienne d'une lettre de saint Irénée à Florinus. L'évêque de Lyon, parlant du vieux Polycarpe, dit qu'il se souvient comment il racontait « la familiarité qu'il avait eue avec Jean et avec les au- » très qui avaient vu le Seigneur. »
1. Jacques, fils de Zébédée, a paru trop peu important pour porter le petalon.
M. Scholten rejette l'authenticité de cette lettre. L'autorité de saint Irénée est bien faible.
D'ailleurs, tout peut s'expliquer.
Les anciens Pères de l'Église sacrifient beaucoup à la rhétorique ; la lettre d 'Irénée à Florinus est une œuvre de polémique faite, non pas pour convaincre Florinus, mais pour combattre ses idées. Un peu d'exagération oratoire ne pouvait pas nuire.
M. Renan, qui admet la tradition, observe que Jean et Polycarpe ont pu vivre assez vieux pour qu 'Irénée eût raison. Mais il serait extraordinaire qu'il y eût à Éphèse plusieurs autres disciples immédiats de Jésus, tous à peu près centenaires.
Toute la question roule sur le sens du mot sunanastrophè, qui signifie, littéralement, retour avec quelqu'un et, au figuré, conversation et familiarité. Irénée veut exalter la tradition catholique, dont Polycarpe était un organe respecté. On satisferait parfaitement au sens du contexte et à l'élymologie du mot en traduisant : Il vantait la concordance avec Jean et les autres témoins du Seigneur.
Saint Irénée n'avait qu'un souvenir très vague de Polycarpe. U nous dit : « Ce que nous avons appris dans l'enfance » croit avec l'âme, s'identifie avec elle. » Cela est vrai jusqu'à un certain point, mais ce genre de souvenir se mêle à beaucoup d'imagination. Cette précaution oratoire semble indiquer que saint Irénée était tout enfant à cette époque et qu'en fait il n'a su de Polycarpe que ce qu'il a entendu dire autour de lui. Dans son traité contre les hérétiques, il revient sur la tradition éphésienne, mais il ne fait que répéter des
légendes[moins vraisemblables et moins précises que celles que contient la lettre à Florinus \
La lettre de Polycrate au pape Victor me paraît un fort argument contre les conclusions qu'on veut tirer d'Irénée. L'évêque d'Éphèse, citant les hommes illustres dont s'enorgueillit la province d'Asie, cite Polycarpe, évêque et martyr. Il n'aurait pas manqué d'en faire un disciple de Jean, s'il avait pu le présenter comme tel, avec quelque vraisemblance.
Dans celte lettre, Polycrate dit qu'en Asie se trouve le tombeau de Jean « qui fut pontife portant le pétalon et mar- » tyr et docteur- » Ce témoignage n'a pas grande valeur, on voit que Polycrate parle de Jean comme d'un personnage légendaire. On est déjà à la fin du second siècle. Non seulement il y avait un tombeau de Jean à Éphèse, mais il y en avait deux, ce qui semble un souvenir des deux témoins de l'Apocalypse.
IV. Les miracles et l'école rationaliste. — Les évolutionistes. — Hypothèses contestables faites sur le messianisme. — Opinion de M. Renan. — Instruction tbéologique de Saint Jean. — Le récit de la résurrection.
Je crois avoir démontré que l'œuvre des Synoptiques n'a pas de valeur historique : les faits sont arrangés au gré de préoccupations dogmatiques.
1. Dans sa lettre au pape Victor sur la question de la Paque, saint Irënée dit que Polycarpe suivait la pratique quartodécimane et qu'il la tenait « de son • commerce avec Jean, le disciple du Seigneur, et avec les autres apôtres. » Jamais on ne soutiendra que Polycarpe a eu un commerce réel et matériel avec les apôtres autres que Jean. Il faut donc traduire toutes ces formules dans le sens spirituel, Polycarpe a subi le martyre en 154.
Les critiques trouvent le 4 e Évangile inadmissible, en raison de la nature des miracles qu'il raconte. Autrefois on le trouvait trop peu chargé de miracles, aujourd'hui c'est le contraire qui a lieu.
Les rationalistes n'abandonnent jamais le point de vue du XVIII siècle : le miracle est, pour eux, un escamotage ; le thaumaturge est un habile prestidigitateur. La maladie est apparente, la mort est seulement supposée, la guérison et la résurrection sont des fictions, acceptées par un peuple ignorant et crédule.
Si l'on admet ces prémisses, il faut se garder d'étudier aucune manifestation religieuse ; il n'y a pas de religion sans miracles.
Le 4' Évangéliste comprend le miracle comme doit le faire un apôtre. Le miracle est un fait très extraordinaire et très rare, qui emporte la conviction et sert de démonstration, à la gloire de Dieu.
Les Synoptiques ont du miracle une idée beaucoup moins relevée ; ils vivaient dans un milieu où des prodiges se produisaient continuellement.
Les évolutionisles ne veulent pas accepter le V Évangile, parce qu'ils ne veulent pas admettre que Jésus ait révélé, d'une manière aussi complète, le dogme chrétien. Ils croient qu'il s'est produit une évolution dont l'origine devrait se trouver chez les Juifs.
On a fait les plus grands efforts pour trouyer des analogies entre Jésus et les Messies des apocryphes. Quelle est la date de ces livres ? grosse question qui n'est pas solublé. On sait que le texte a été remanié par les chrétiens.
Dans beaucoup de traditions juives, il est difficile de
savoir si le Messie est un homme ou le peuple d'Israël. Le Messie ben-Joseph, voué à une mort sanglante, représente les dix tribus disparues et n'a aucun rapport avec Jésus.
Si on admet le 4 e Évangile, il n'y a pas d'évolution; il y a une révélation, ce qui me semble bien plus vraisemblable.
M. Renan dit que « le récit des circonstances matérielles » de la vie de Jésus, comme le fournit le 4° Évangile, » est supérieur parla vraisemblance au récit des Synop- » tiques. »
La démonstration, faite par le savant professeur, est de tous points excellente et je ne suis pas revenu sur les questions qu'il a traitées d'une manière si magistrale.
M. Renan n'accepte pas le 4° Évangile, parce qu'il croit les discours de Jésus transfigurés. Mais quel critérium adopter, puisque les Synoptiques ont moins de valeur que l'œuvre johannique?
M. Renan a très bien remarqué l'affinité du 4 e Évangile et de certaines Épltres de Paul. J'ai signalé d'autres analogies. L'Apocalypse semble avoir été écrite par un auteur qui avait le 4 e Évangile sous les yeux. Enfin j'ai montré que la symbolique johannique est empruntée à Ézéchiel, pour la plus grande partie.
Ce qui blesse M. Renan, c'est la raideur dogmatique de Jésus : il lui parait trop juif. Le savant professeur a imaginé un Jésus d'après le modèle de saint François d'Assise. 11 n'y a pas eu d'homme moins juif que le patriarche séraphique.
Les Juifs du premier siècle n'étaient pas du tout portés vers la poésie bucolique. Le grand martyr de la foi israé-
Hte, Rabbi Akiba, représente l'antipode de l'esprit philosophique et poétique des Grecs. C'est parce que les Synoptiques plaisent davantage à la plupart des lecteurs, qu'il faut se défier de leur origine. Leurs récits sont trop pénétrés du génie grec.
On a soutenu que les discussions théologiques, reproduites par le 4 e Évangile, étaient impossibles entre gens ignorants. D'après les Actes (IV. 13), les apôtres n'avaient pas d'instruction : il est raconté que les prêtres juifs furent étonnés de voir l'assurance de Pierre et de Jean « qu'ils » savaient être des hommes du peuple, non lettrés. »
Pierre et Jean étaient Galiléens et les docteurs de Jérusalem n'avaient pas une grande estime pour les gens de ce pays. D'ailleurs la réflexion est de Luc, qui est une bien faible autorité en ces matières.
Les écoles juives étaient extrêmement multipliées : beaucoup d'ouvriers étaient théologiens. On a souvent pensé que Jean était disciple du Baptiste ; il s'occupait donc de questions dogmatiques depuis longtemps.
U est très probable que Jean n'était pas lettré, dans le sens où Luc devait comprendre ce mot. On sait quelle est la prodigieuse mémoire des Orientaux; ils apprennent par cœur, avec la plus grande facilité, de longs ouvrages.
Jean n'était probablement pas orateur, car, dans les Actes, il laisse toujours parler Pierre. Il eut besoin d'un interprèle pour rédiger son Évangile. On s'explique facilement ainsi que le grec de ce livre soit assez pur.
M. Renan [Église chrétienne, p. 75) dit : « L'auteur croit » sérieusement qu'aucun prophète n'est sorti de Galilée. » A cette époque on ne pouvait revendiquer pour ce pays
qu'un seul prophète, c'était Jonas ; on n'était pas d'accord sur la tribu à laquelle il appartenait. Les docteurs juifs soutenaient qu'il n'était pas né en Galilée ; ils l'identifiaient avec l'enfant ressuscité par Élie à Sarepta (Talmud J. Soucca. V. 1).
La formule « il ne sort de prophètes de Galilée » avait dû être posée dans les écoles, avant Jésus. Il est très probable qu'elle remontait à la révolte de Juda le Gaulonite.
Le 4 e Évangéliste se montre donc, ici comme toujours, parfaitement au courant de la science juive.
M. Renan a démontré qu'on ne pouvait pas arguer contre l'Évangile de Saint Jean de certaines désignations géographiques, qui avaient été autrefois relevées comme des preuves très solides par les adversaires de ce livre.
Le récit de la résurrection est d'une grande importance pour prouver l'authenticité de notre texte. On n'y trouve pas l'appareil merveilleux qui aurait dû envelopper cette histoire pour un Grec antique.
Tous les détails doivent être pesés avec le plus grand soin : si c'était l'œuvre d'un faussaire, il faudrait proclamer que l'auteur était un artiste et un psychologue de premier ordre. Trouve-t-on dans les écrits du II e siècle des œuvres de ce genre? Comment un théologien d'Ëphèse, tout préoccupé de développer des thèses, aurait-il imaginé une scène de ce genre ? Que l'on se donne la peine de comparer ce récit à ceux des Synoptiques *.
1. Nul, plus que M. Renan, n'était capable d'apprécier la haute valeur de ce récit; voici comment il s'exprime (Vie de Jésus, p. 533) : « Oui, c'est ici » la tradition originale, dont les membres brisés ont été arrangés par les trois » Synoptiques de trois manières différentes, toutes inférieures pour la vrai- » semblance au système du 4 e Évangile. •
On ne peut se rendre compte de ce récit qu'en admettant qu'il reproduit le témoignage de Marie Magdeleine. Ce témoignage a dû être écrit très peu de temps après les événements, car autrement il se serait vite corrompu.
Strauss prétend que ce récit du 4 a Évangile est incompréhensible, parce que Jésus dit à Marie : « Ne me touche » pas. » Le savant docteur prétend que Marie s'est jetée aux pieds du Maître et que celui-ci a refusé cette marque
d'adoration.
Il faut rapprocher ce passage des paroles que prononce Thomas (Jean, XI. 16), au moment où Jésus va au tombeau de Lazare : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui. » Jésus n'est pas encore glorifié (c'est que ce que nous apprend le 4* Évangile) et l'ange de la mort est près de lui.
Le 4° Évangile nous a décrit de la manière la plus minutieuse la grande crise prophétique de Marie Magdeleine. Les personnes qui ne sont pas aveuglées par les préjugés théologiques reconnaîtront facilement que c'est là un récit original. Ce seul chapitre suffirait, à lui seul, pour décider la question d'authenticité.
A mon avis, le 4 e Évangile a été composé par un témoin de la première heure, très nourri de la théologie juive, rempli de l'esprit des anciens Nabis d'Israël. L'auteur a été le dernier des prophètes et sa place est à côté d'Ézéchiel *.
Quel homme peut revendiquer une pareille œuvre, sinon Jean, fils de Zébédée?
1. L'auteur de l'Apocalypse est un habile imitateur du style prophétique; il s'approprie la forme et non l'âme. L'esprit d'Ézéchiel revit tout entier dans saint Jean ; mais la forme est indépendante, neuve et originale. Pas une idée grecque ne vient déparer l'unité de l'œuvre.
Le 4° Évangile a été écrit avant les Épîlres de Paul aux Corinthiens ; une partie au moins date des premières années qui ont suivi la mort du Christ.
I. La divination chez les Israélites. — Les anciens prophètes. — Les prédictions et les prévisions des nouveaux prophètes. — Les malédictions. #
Il n'existe pas de question plus obscure que celle des prophètes : les opinions les plus divergentes ont été soutenues sur leur rôle, la nature de leur prédication, l'époque à laquelle ils ont vécu. Il parait fort difficile, pour ne pas dire impossible, de proposer des solutions vraiment scientifiques.
M. Reuss a essayé de classer les œuvres prophétiques par ordre chronologique; son travail a été très apprécié, mais il n'a pas convaincu tout le monde. Dans cet appendice j'aurai à comparer les idées de l'école parisienne, représentée par MM. Havet et Yernes, à celles de l'école de Strasbourg.
Le nom de prophète est extrêmement vague ; il s'applique à des personnages n'ayant entre eux que des affinités
lointaines. La première chose à faire est donc de chercher à déterminer les différents éléments dont se compose le recueil.
Dans le sens vulgaire du mot, un prophète est un homme inspiré qui annonce l'avenir. J'ai déjà dit que les rois ne manquaient de consulter un voyant, avant de partir pour la guerre. Ce genre de prophétisme est une variété de divination.
La divination, chez les anciens Israélites, est fort peu connue. M. Renan, malgré toute sa sagacité, n'est pas parvenu à résoudre le problème. On ne sait pas en quoi consistaient Yéfod et les urim et tummim.
L'éfod était-il un vêtement, destiné à protéger le prêtre contre les violences de la révélation? Était-ce une poupée t à tète branlante, comme il y en avait dans les temples égyptiens? Était-ce simplement un tourniquet? Dans le corps du mémoire, j'ai parlé de l'éfod comme d'un vêtement, sans attacher, d'ailleurs, aucune importance à cette solution. La 2 - hypothèse me parait peu vraisemblable.
Le prophète Osée parle de l'éfod d'une manière énigmatique (III, 4). Il dit : « Les enfants d'Israël resteront sans <( rois et sans chefs, sans sacrifice et sans statue, sans éfod » et sans téraphim. » Le parallélisme oppose les choses légitimes et illégitimes; l'éfod et les téraphim devaient servir probablement à la divination. Il est possible que du temps d'Osée on n'employât plus ni l'un ni l'autre '.
1. Si on admet que l'éfod est un tourniquet, on peut supposer que les téraphim devaient s'employer pour une divination analogue. Dans la magie rurale, on a toujours beaucoup utilisé la rotation des corps ronds (crible, navette, etc.)
Dans les maisons israélites, on devait trouver presque toujours des métiers
Chez les Juifs, la divination s'est surtout faite par le prophétisme. Lorsqu'on découvre le Code, sous le règne Josias (2 e Rois, XXII), le roi ne s'adresse pas aux prêtres pour qu'ils consultent l'oracle du Temple. C'eût été bien le cas d'employer l'éfod ou les urim : à cette époque on n'usait, sans doute, plus de ces moyens.
Le roi ordonne aux prêtres d'aller consulter l'Eternel et ceux-ci vont trouver une prophétesse. Quand il a obtenu une réponse favorable à l'authenticité du livre, Josias commence sa réforme.
Les livres historiques ont conservé un certain nombre de dires prophétiques : ce sont des oracles très courts. Il n'y avait point là les éléments d'un genre littéraire. Dans le livre des Rois, les paroles d'Élie et d'Elisée ne ressemblent jamais à des discours. Les prophètes annoncent d'une manière très nette et très brève un événement prochain.
Dans le deuxième livre des Chroniques (XXI, 12-15), on lit une prophétie attribuée à Élie ; cette indication n'a aucune authenticité; mais on voit, par cet exemple, sous quelle forme on se figurait les discours des anciens prophètes. Élie reproche au roi d'avoir abandonné la voie de
à tisser, ayant de gros cylindres pour tendre la chaîne et enrouler l'étoffe. La rotation de ces cylindres a pu servir à prédire l'avenir : ce sont de véritables tourniquets. Un cylindre de ce genre a pu être employé par Mikal pour former le squelette d'un mannequin.
Dans la Genèse (XXXI) il est dit que Rachel vola les téraphim de son père; quand Laban vint pour les réclamer, elle s'assit dessus pour les cacher. Il est possible qu'ici téraphim signifie cylindres assyriens, servant soit de cachets» soit de pièces magiques*
Quoi qu'il en soit, l'opposition des mots éfod et téraphim montre combien est invraisemblable l'opinion traditionnelle qui identifie des téraphim aux idoles.
David, d'avoir suivi les traces d'Àchab, d'avoir tué ses frères : « Tu auras une longue maladie, une maladie » de tes entrailles, au point que tes entrailles sortiront » de toi, par suite de la maladie, au bout de deux » ans. »
Dans la collection prophétique, on trouve fort rarement des prédictions proprement dites. Ësaïe fut assez souvent consulté par les rois. 11 va trouver Achaz, attaqué par les armées d'Israël et de Damas (Ésaïe. VII, 3-9), et il annonce l'insuccès des envahisseurs. Son discours forme 16 vers, c'est un des plus longs que l'on connaisse. Dans le même livre on trouve encore les prédictions suivantes :
VIII, 1-4. On emportera en Assyrie les richesses de Damas et de Samarie, avant que l'enfant du prophète dise papa et maman.
XXXVII, 6-7. Sennachérib retournera dans son pays, sans prendre Jérusalem.
XXXVIII, 4-8. La vie d'Êzéchias est prolongée de 15 ans.
Dans tous les cas, le prophète opère avec solennité; dans le premier, il prend des témoins et écrit sur un tableau; dans le second, il marche nu et déchaussé; dans le troisième, il donne comme signe ce qui va avoir lieu à la récolte; enfin, tout le monde connaît la rétrogradation de l'ombre sur le cadran.
Jérémie s'écarte déjà beaucoup plus des anciens prophètes l ; à plusieurs reprises, les actes symboliques qu'il
1. Jérémie n'a pas l'inspiration poétique ; H. Reuss le regarde comme un prosateur ; « et par prose, on entend ici moins l'absence de toute espèce de » versification qu'une diction diffuse et traînante surchargée de répétitions » oiseuses et de formules stéréotypées. »
décrit n'ont évidemment jamais existé. Ainsi, au chapitre XIII, il raconte qu'il est allé à l'Euphrate pour porter une ceinture de lin, qui pourrit sur le bord du fleuve. Il part de là pour annoncer la captivité prochaine \
Cependant il agit, quelquefois, à la manière des anciens Nabis ; ainsi, au chapitre XX VI H, on voit qu'il porte un joug, pour annoncer la conquête du pays.
A côté de ces oracles, se trouvent d'autres fragments que l'on confond presque toujours avec ceux-ci. Des hommes comme Ésaïe et Jérémie ne manquaient pas de donner leur avis sur la politique de leur temps. Ésaïe reproche à Ézéchias de faire alliance avec les Chaldéens (XXXIX); il lui annonce que Jérusalem sera détruite par eux.
Jérémie combat très souvent les patriotes aveugles, qui s'obstinent à vouloir lutter contre Babylone (XXVII à XXIX) ; il comprend très bien que la Judée périra dans cette lutte insensée.
On peut appeler prévisions ou avertissements ces discours d'un genre tout à fait différent des prédictions proprement dites. Cependant l'ancienne forme est, autant que possible, conservée, afin de donner plus de solennité au discours. C'est dans ce but que Jérémie raconte les actes symboliques fictifs qui doivent servir de thème à sa harangue.
Enfin, il existe, dans les livres historiques, quelques fragments d'un genre tout à fait différent: ce sont les malé-
1. Encore bien moins admettra- t-on la réalité des actes symboliques d'Ézéchiel. Depuis longtemps, les critiques sont fixés sur ce point, comme sur les visions du grand prophète. Ces tableaux ne sont que des formules oratoires, d'autant plus intéressantes à étudier; elles nous permettent de bien comprendre l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les Juifs, à l'époque de la captivité.
dictions prophétiques. Dans presque toutes les religions les anathèmes ont joué un grand rôle ; il semble que la religion juive n'ait pas échappé à cette règle générale. J'ai déjà dit l'importance de la loi du Aérem. Ces formules se ressemblent beaucoup ; il est permis de penser qu'elles étaient composées sur un modèle commun, appartenant à une tradition très ancienne.
La plus célèbre malédiction est celle d'Élie sur Achab (1 er Rois XXI, 20-24): « Vois-tu, je vais amener des mal- » heurs sur toi ; j'exterminerai d'Achab tout ce qui pisse » contre le mur... Les chiens dévoreront Jézabel hors des » portes d'Yzréel ! Ceux d'Achab qui mourront en ville, » les chiens les mangeront, et ceux qui mourront à la » campagne, les oiseaux du ciel les mangeront. »
Ces formules sont assez courtes. Plus tard, leprophétisme développera beaucoup ce genre, en prenant plus d'indépendance. Dans le recueil, il existe quelques imprécations très précises, presque semblables à celles des anciens prophètes. (Jérémie, XXVIII et XXIX.)
II. Les rapsodies héroïques. — Les cantiques. — La liturgie dichotomique
du Deutéronome. — Michée.
Les anciens Israélites ont eu beaucoup de poèmes nationaux, qui sont presque entièrement perdus. Dans les livres historiques, on en trouve assez souvent des fragments. Quelques morceaux remarquables ont été sauvés par les rédacteurs définitifs, qui les ont insérés au cours de leur travail.
Un certain nombre de fragments héroïques ont été introduits dans le recueil des prophètes. M. Reuss a séparé, avec raison, du livre d'Ésaïe, l'oracle sur Moab (XV et XVI). Il considère ce morceau comme se rapportant, probablement, aux victoires de Jéroboam II. Quelle que soit la date adoptée, on ne peut voir dans celle œuvre autre chose qu'un chant triomphal, sans caractère religieux.
Dans Ésaïe, on trouve de petites pièces détachées, qui sont évidemment des fragments rapsodiques. En voici un exemple :
XX, il. « On me crie de Seïr :
» Gardien, où en est la nuit?
» Gardien, la nuit où en est-elle ? »