‹ Contribution à l'étude profane de la BibleChapitre 6 sur 74 · HYPOTHÈSES SUR MOÏSE · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSES SUR MOÏSE

I. Les Joséphites. — Premier récit de leur Exode dans la Genèse. — Première colonisation de la Palestine. — Longue domination des princes cananéens. — La loi donnée au-delà du Jourdain.

Il existe des traces certaines d'anciennes relations entre Israël et l'Egypte. On sait que le Delta a subi de nombreuses invasions sémitiques; il est bien vraisemblable que des clans israélites se sont fixés dans ce pays, d'une manière plus ou moins durable.

D'après la Genèse (XV), les Israélites descendent d'une femme égyptienne ; Ismaël est l'alné d'Isaac. On pourrait conclure de là que les clans abrahamites se sont mêlés aux Egyptiens, avant d'occuper le sud de la Palestine.

Les tribus d'Éphraïm et de Maiiassé prétendaient à une

PRIttllfcltB PARTIE

origine demi-égyptienne. Leur ancêtre n'aurait pas émigré, à la manière d'Abraham. Il aurait été esclave ; il serait devenu riche et puissant par son industrie. D'après la Genèse, Joseph aurait appelé près de lui son père et ses frères ; mais cette partie de la légende est fort sujette à caution.

Après la mort de Jacob, les frères de Joseph avaient à . craindre la vengeance de leur victime (Genèse, L. 13). 11 eut été naturel qu'ils revinssent en Palestine ; il était de tradition, dans la maison d'Abraham, que ce pays devait être habité par les Israélites.

Après la mort de son père, Joseph transporte son corps à Sichem, suivant le jéhoviste, « à Makpelah, » suivant l'élohisle.

Quel que soit le lieu de la sépulture, on doit être étonné du chemiu suivi par le convoi. Au lieu de s'eu aller directement, parle pays de Juda ou par la Philistie, les Kgyptiens, conduits par Joseph, contournent la Mer-Morte. Ils suivent un chemin, qui n'était pas celui des armées ; ils vont camper à Abel-Miçraïm sur la rive gauche du Jourdain. La caravane s'arrête sur ce point et y fait une cérémonie funéraire durant 7 jours. La narration jéhoviste est suivie de deux versets éloljistes, rapportant simplement le transfert h Makpelah. Cette interpolation est tout h fait étonnante, au premier abord, mais on la comprend très bien, en supposant que le récit jéhoviste arrêtait réellement la caravane sur la rive gauche du Jourdain.

On a remarqué, depuis bien longtemps, que le voyage de celte caravane rappelle celui que firent plus lard les Israélites, dans leur exode. 11 est probable qu'il y a là une

RKCRERCFfES SUR h HISTOIRE DU MOSMSMF. 7

tradition anlique qui a servi de base aux <leu\ récits.

On ne comprend pas pourquoi Joseph, mort dans toute la puissance d'un minisire en faveur, ira pas fait rapporter son corps en Palestine. Cela aurait paru parfaitement naturel aux Egyptiens.

A l'époque des Rois, la Palestine transjordanique était occupée, pour Ja plus grande partie, par la demi-tribu do Manassé. Ou ne sait trop quelles étaient les limites des Gadiles qui ont joué toujours un assez maigre rôle. Ruben a été signalé, dans la légende de Joseph, comme ayant protégé son frère. Ces tribus restèrent, d'ailleurs, toujours fidèles à l'alliance des Joséphiles et les suivirent dans le schisme.

Josué était Ephraïmite; dans sa tribu s'établirent Eléazar cl l'héroïque Pinéhas. Les grandes victoires, racontées dans le sixième livre delà Bible, ont surtout pour objet le pays du nord. Tandis que les Éphraïmites, solidement établis dans leur montagne, vivent indépendants, les autres tribus d'Israël sont continuellement en lutte avec les païens et souvent leur sont soumises. La conquête n'avait été réelle que pour le pays occupé par les Joséphiles.

Ces considérations nous permettent de trouver dans F Exode un fait historique primordial, tout à fait distinct de celui qui est raconté. Ce n'est ni l'histoire d'Israël, ni celle deiMoïse; mais c'est, avant tout, le récit légendaire du voyage des Joséphites quittant l'Egypte pour envahir le pays de Canaan. Plus tard, la tradition relative à Abraham et le désir de réunir tout le peuple sous la main du législateur, autour du Sinaï, ont permis de créer la légende que nous connaissons.

8 PRKMlftRE PART1K

L'histoire des trois premiers patriarches nous donne de précieux renseignements sur l'introduction des Hébreux en Palestine. Il y a de bonnes raisons pour admettre qu'ils \enaienl en effet de Chaldée. Abraham s'établit dans le pays occupé par les Cananéens, il s'installe h Sichem, près des chênes de Moreh, et près de Bethel.

Le récit jéhovisle des chapitres XII et XIII de la Genèse décrit une colonisation pacifique du pays par les Sémites. A un moment donné, le terrain ne leur parait pas suffisant pour leurs familles et ils se séparent en deux bandes: les Moabileset Ammonites (représentés par Lolh) s'en vont sur la rive gauche du Jourdain : « Loth choisit pour lui tout le cercle du Jourdain et s'en alla du coté de l'Orient. » iXUI, 11.)

La population hébraïque était devenue assez nombreuse, dans certaines régions, pour qu'elle ait pu prendre part, avec honneur, a des luttes contre des invasions (XIV, 1-2i. Dans sa forme actuelle, l'histoire de la victoire d'Abraham sur le roi de Seuaar est certainement récente, mais il est bien probable (pour ne pas dire certain) que le rédacteur s'est servi d'un vieux poème.

Plus loin (XXVI, 22-3.'J) ou voit la colonie de Bcer-Seba assez forte pour se faire respecter d'un chef local, Abimelek L'histoire de Dinah (XXXI V) montrcles Hébreux assez nombreux et assez bien armés pour attaquer la ville de Sichem .

La colonisation ne fut donc pas toujours pacifique et il ne pouvait en être autrement. Cependant, en général, on voit les patriarches acquérir légalement le droit de résidence. Abraham achète la caverne de Makpelah (XXIII, i-20i et Jacob un champ près de Sichem (XXXIII, 18-20).

RECHERCHES SFR L'HISTOIRE MJ MOSA1SMK 9

Abraham, devenu vieux, ne vculpasqueson fils retourne en Chaldée, parée que Jéhova a donné la Palestine à sa postérité (XXIV, 1). L'histoire du mariage avec Héhecca indique une nouvelle émigration des mêmes peuples vers le pays de Canaan. Les relations restèrent longtemps 1res intimes entre les deux fractions de la race ; c'est encore ce que montrent le voyage de Jacob à Paddan-Aram et son mariage. On peut voir là une troisième colonisation, rattachée au souvenir de Jacob, comme la seconde Tétait au nom ri'Isaac. Celte fois ci l'établissement parait plus solide, caries nouveaux venus bâtissent des maisons (XXXIII, M).

Tous ces renseignements, fournis par la Genèse, permettent de comprendre que la Palestine a été lentement colonisée par les Hébreux, longtemps avaut Josué. Les nouveaux arrivants furent moins heureux que les Kdomiles ; ils ne purent pas former de suite un corps de nation. Le pays était dominé par de nombreux petits princes cananéens retranchés dans leurs citadelles.

Celte manière de voir est confirmée par les fragments d'histoire réunis dans le livre des Juges. Le petit résumé qu'on lit au chapitre I (21-30) montre qu'après Josué les Cananéens étaient encore extrêmement puissants. Les Danites, notamment, étaient fortement contenus par les Lmorites ; la tribu d'Ephraïm parvint avec le temps à les réduire en servitude (31-30). Les Xaftaliles demeuraient au milieu des Cananéens (39;, ce qui indique qu'ils n'avaient pu encore arriver k l'indépendance. L'histoire de Déborah et de Baraq nous fait assister h la révolte des tribus de Naftali et Zabulon, aidées par les Kphraïmites, contre le roi Jabin, qui finit par être complètement battu.

10 PRKMlfcRE PARTIR

Dans le midi c'est un héros, d'origine fort douteuse, Kaleb, qui détruit la force des Cananéens ; toutefois Jérusalem reste libre jusqu'au règne de David.

Un écho des grandes luttes des Joséphiles se retrouve dans le livre des Nombres (XXI, 21-30.

La conquête du pays compris depuis l'Araon jusqu'à niermon a dû demander du temps: les deux tribus s'y établirent solidement avec leurs alliés.

Le Pentateuque ne raconte quel'hisloiredeSans, tandis qu'il parle d'une migration de 40 ans. On pourrait admettre que le premier chiffre se rapporte au voyage et à la conquête et le second au séjour, sur la rive du Jourdain. On ne peut pas d'ailleurs faire beaucoup de fond sur ces chiffres pour la chronologie.

Le peuple n'aurait reçu la Loi que sur les rives du Jourdain. 11 y a précisément une tradition très importante qui est conforme h ce système. Le Deutéronome comprend (IV, 45) « les slatuls, décrets, ordonnances q î:* S!uï c » proclama pour les enfants d'Israël, au-delà du Jourdain, » dans la vallée, dans le pays de Sihon, roi des Émoriles. »>

Plus loin, Moïse prévient ses auditeurs que, dans le pays de Canaan, il ne faudra plus faire chacun selon son bon plaisir, comme on l'a fait jusque-là; il faudra dès lors suivre la Loi (XII, 8). Dans le livre de Josué(V, 7) on apprend que les Israélites nés depuis la sortie d'Egypte n'avaient pas été circoncis. Au chapitre XXIV, il est dit que le peuple était idolâtre en Egypte et au-delà du fleuve.

Il y a là une conception tout à fait spéciale de la prédication mosaïque. Il est bieu probable que celle manière de comprendre les choses était adoptée d'une manière générale

RECHERCHES SUR L'HISTOIRE DV MOSAISMK h I

à Jérusalem. On peut ainsi s'expliquer les paroles si énigmatiques du prophète Àmos :

V. 25. « M'avez-vous présenté des sacrifices et des of- » frandesau désert, durant quarante ans, maison d'Israël?

» 20. Mais vous avez porté la tente de votre roi (Mclk) » et le reposoir de vos idoles, l'étoile de votre dieu que vous » vous étiez fait. »

Les paroles d'Amos tie prouveraient donc pas que Moïse était un prêtre demi-païen, comme on l'a dit si souvent, mais que sa doctrine n'a été connue que longtemps après FExode. Il faut remarquer que, dans tout ce chapitre, le prophète s'adresse à la maison de Joseph : il n'a ici en vue que la conduite d'Kphraïm et de Manassé, dans le désert.

ïi. Aaron. — Les Klohistes embellissent son histoire. — Le passage de la mer Rouge. — Le veau d'or. — Minam. — Le Sinaï. — Hypothèse sur la première prédication mosaïque.

L'Lxode renferme de nombreux fragments relatifs h l'histoire de Moïse. Près du prophète on trouve, très souvent, deux personnages secondaires, Aaron et Miryam.

Le rédacteur définitif a donné une grande importance à Aaron. Il arriva un moment où les pontifes prétendirent descendre de cet antique et mystérieux personnage. Les historiens ecclésiastiques durent, naturellement, s'ingénier à rehausser le rôle qu'il avait joué dans l'histoire. Celte transformation est assez récente, car Kzéchiel ne savait pas encore que les souverains pontifes descendaient d 1 Aaron.

La tradition afaild'Aaronle frère de Moïse ; cette parenté semble être un produit de la théorie. Après le passage de

12 PREMIÈRE PARTIK

la mer Rouge, Moïse chante un cantique et on lit ensuite (KxodeXV, 20): « Miryam, la prophétesse, la sœur (T Aaron, chanta aussi. » Cette notice est bien bizarre : il n'a pas été question d' Aaron dans ce qui précède. Puisque Moïse vient de chanter, l'auteur aurait dû dire: Miryam, la sœur de Moïse. Il semble bien clair que le rédacteur jéhovisle ne connaissait pas la parenté de Miryam et d'Aaron avec Moïse.

Les documents élohiste et jéhoviste racontent les plaies d'Egypte de deux manières différentes.

D'après le premier, c'est toujours Aaron qui fait les miracles au moyen de son bâton. Habituellement Dieu s'adresse à Moïse, mais quelquefois le rédacteur le fait parler aux deux frères.

D'après le Jéhovisle, c'est Moïse qui exécute tous les miracles, en se servant d'une baguette qu'il a apportée du désert ; elle a une origine sainte, c'est celle que tenait le prophète au moment de la vision du buisson ardent. Dieu a déjà exécuté un miracle sur ce bâton sacré.

Le récit jéhovisle est beaucoup mieux enchaîné ; les idées sont plus élevées. L'autre est étriqué et trahit son origine; il est sorti des écoles des scribes. C'est dans le document élohiste que l'on voit Aaron et les magiciens d'Kgypte lutter à celui qui fera le plus de prodiges. Cette conception est assez puérile.

Au passage de la mer Rouge, on ne voit pas paraître Aaron. Cette légende est fort obscure, tout semble indiquer que nous pourrions bien avoir là un des épisodes de l'épopée des Joséphites. La narration élohiste, elle-même, ne parle que de Moïse.

HKCHEKCHES SUK L'HISTOIRE DU MOSA1SME 13

Àaron n'a pas toujours un très beau rôle dans la légende : dans l'affaire du veau d'or il parait sous un triste aspect. Nous avons là un fragment jéhovîste, tout à la gloire du prophète. On pourrait n'y voir, à la rigueur, qu'une aggada, ayant pour objet de relever le prophète aux dépens des prêtres.

Je crois que, daus cette légende, on peut retrouver l'écho des luttes soutenues par Moïse contre les incrédules et, plus tard, par ses disciples contre les Semi-baalisles. Ses successeurs trouvèrent, dans cet épisode, la justification de leurs violences, de leurs appels à la force, de leurs cris de mort contre ceux qui suivaient les idoles. L'école d'Élie ne recula jamais dans celle voie.

Ce ne fut pas la seule fois où Moïse eut à lutter contre la révolte. On lit dans les Nombres un fragment très important sur l'insurrection de Datau et Abirani (XVI). Suivant son usage, TÉlohiste a introduit, dans cet épisode, ses préoccupations sacerdotales, ce qui le rapetisse énormément. Aaron ne joue aucun rôle dans cette affaire , bien que la situation fût des plus critiques. Dans le chapitre XII du même livre on voit Aaron et Mirvam cabaler contre Moïse. Ce fragment est, sans doute, très ancien, mais il a été retouché par un des Elohistes, pour effacer la punition qui a dû frapper Aaron.

Miryam joue un si petit rôle, qu'on ne comprend guère comment son souvenir s'est conservé. On ne doit pas négliger un élément de cette nature. Un personnage aussi peu important dans la narration définitive aurait certainement disparu, s'il u'avait eu une importance très grande dans la légende première.

14 PHEMIKHE PARTI»:

Toutes les traditions sont concordantes pour rattacher le souvenir de Moïse h la montagne du Sinaï. Il faudrait des raisons extrêmement fortes pour rejeter celle partie de l'histoire ; elle n'offre d'ailleurs aucune difficulté. La presqu'île siuaïlique a été, presque toujours, une dépendance de l'Egypte; il y avait, dans la montagne, des exploitations minières importantes, où les Pharaons devaient employer, comme on le faisait dans toute l'antiquité, des prisonniers.

Je suppose qu'il y avait au Sinaï un clan Israélite occupé aux mines ; il devait être formé, pour la plus grande partie, de Joséphites, puisque celle fraction de la nation avait longtemps habité l'Kgyple. Dans ce clan, Aaron était prêtre et Miryam prophétesse ; ils étaient les chefs du peuple, quand Moïse commença sa prédication . C'est grâce à leur influence que le prophète put trouver un champ favorable à la propagation de ses idées.

Il dut se produire quelques résistances ; beaucoup île chefs, tout en acceptant la révélation de Moïse, ne partageaient pas son ardeur et sou exclusivisme religieux. Dans la tribu, il trouva, non seulement des faibles et des incrédules, mais aussi des rivaux, comme nous le vovons par la légende de Datan etAbiram. L'histoire des origines de l'Islam reproduit les mêmes phénomènes. Lu des Âaronides se montra un partisan farouche du prophète, un disciple suivant son cœur, ce fut Pinéhas. Grâce à l'énergie et au courage de ce héros, Moïse put sauver sa cause dans l'affaire Baal-Peor (Nombres, XXV, 6-1 fc). Ce fulun incident décisif, qui exerça une influence énorme sur l'avenir et qui laissa une profonde impression dans la tradition.

RECHERCHES SUR L'iUSTOIRK DÛ 3IOSAISMK I î»

Ht. intervention d'Aaron en Egypte. — Moïse était-il Israélite? — Ce que^l diîVftiue sa famille. — Les Quènites. — La lèpre.

Lorsque Moïse reçoit sa mission, il exprime la crainte de ne pouvoir s'expliquer couvenablemenl : « J'ai la bouche » el la langue embarrassées » (IV, 10). Dieu lui donne Àarou pour iulerprète. « Quand tu lui parleras et que tu lui mettras » les paroles dans la bouche, moi je viendrai en aide à ta » bouche et à la sienne.... et, quand il parlera au peuple, » c'est lui qui te servira débouche et tu seras son Dieu \ »

On a supposé 1res souvent que Moïse avait quelque difficulté h s'exprimer, par suite d'un défaut de conformation. Cette explication, un peu enfantine, est démentie par les textes. Moïse parait plusieurs fois devant Pharaon, il lui tientcl'imporlanls d : scours. Dans lerestedu Pentaleuque, ou ne voit pas que Moïse soit embarrassé pour parler.

D'après le Jéhoviste, Aaron ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est Moïse qui parle au roi, quand celui-ci fait appeler les deux frères après chacun des fléaux.

Le narrateur élohists ne voit pas la chose de la même manière; pour lui, le prêtre doit dominer le prophète: mais son récit constitue une source beaucoup moins sure que l'autre.

Toutes les traditions sont d'accord pour admettre que Moïse avait reçu une éducation soignée ; il avait été élevé dans le palais d'une princesse ; il avait été obligé de s'en-

l. J'expliquerai clans le commentaire du livre de Huth comment le mot « Blohini * traduit ici par Dieu signifie bien souvent Maltrr.', Juge, Autorité,

fuir. On peul supposer qu'il avait été mêlé dans quelque sédition ; ce n'était pas chose rare en Egypte.

Pour parler a Pharaon, Moïse n'est pas embarrassé ; il n'en est pas de même pour se faire entendre des Israélites. 11 est extrêmement probable qu'il n'appartenait pas à leur race et qu'il n'avait eu aucune occasion d'apprendre leur langage.

Cette hypothèse est confirmée par ce que nous savons de sa famille : d'après la tradition il avait épousé la fille de Jéthro, sacrificateur des Madianites. Il est question aussi d'une femme kouschile, mais c'est probablement la même. On ne s'explique pas bien ce que sont devenus les enfants de Moïse. 11 va en Egypte avec sa famille ; puis il se trouve que Jéthro la* lui amène; ensuite on en perd la trace.

11 existait cependant des traditions sur la famille de Moïse. Dans le livre des Juges, il est question d'Heber le Quénite (IV, 1 \ ), de la famille d'Hobab, beau-frère de Moïse. Une tradition postérieure a fait du pelit-iils de Moïse un prêtre idolâtrique (Juges, XVIII, 30). Cette légende est des plus sujettes à caution. Il est tout à fait singulier que, dans les guerres de Josué, on ne voit pas figurer ses enfants.

D'après le livre des Nombres (X, 29-32), Moïse engage son beau-frère h le suivre ; mais Hohab semble s y refuser ; il veut aller dans son pays pour revoir ses compatriotes. On sait que les Quénifes étaient d'origine édomite et qu'ils ont

été les alliés d'Israël : ils habitaient surtout le midi de la

Palestine. Jéthro, bien que sacrificateur des Madianites, était probablement un Quénite. Hobab fit avec les siens un , voyage vers le pays de Juda, en même temps que Moïse se dirigeait vers Gaalad.

Avec les hypothèses que j'ai faites, on s'explique assez bien la disparition de la famille de Moïse. En sa qualité d'Égyptien fugitif, il n'avait pas d'état civil dans l'aristocratie du désert. Les tribus nomades ont toujours beaucoup tenu à la noblesse de la race et aux traditions. Il ne pouvait pas être chef de famille dans la tribu des Quénites, à laquelle appartenait sa femme.

Ce qui se passa alors n'a rien d'anormal ; le premier livre des Chroniques (II. 35) rapporte que Sésan donna sa fille à un esclave égyptien et que les enfants entrèrent dans la tribu de la mère, probablement par l'adoption du grandpère. De même Obed n'était pas le fils de Ruth, mais celui de Noomi. Les enfants de Moïse restèrent donc dans la tribu des Quénites, taudis que les disciples de leur père marchaient vers la Palestine. Le premier livre des Chroniques (XXIII, 14-17) donne bien quelques noms de la famille de Moïse ; mais cette tradition est tellement moderne qu'elle a peu de valeur historique.

Il résulte de quelques fragments que Moïse était probablement lépreux. Le chapitre XXXIV de l'Exode provient d'une tradition très ancienne ; c'est là que se trouvent les 10 paroles des secondes tables. Aux versets 29-35 on lit que la peau du visage de Moïse rayonnait. Pour se montrer au peuple, il se mettait un voile. Au chapitre IV, Dieu fait paraître et disparaître la lèpre comme un signe.

Une pareille maladie était bien peu propre à servir de signe de la faveur divine. Pour comprendre cette légende, il est nécessaire d admettre qu'elle n'est que l'écho d'une tradition, d'après laquelle Moïse aurait été réellement affecté de la lèpre.

18 PRËMiÈitu partie

La lèpre prend, comme tout le monde le sait, des formes très diverses ; il y en a une espèce très bénigne qui a été très répandue autrefois : c'est la lèpre blanche.

IV. Les idées modernes sur Moïse. — Monothéisme et Monolàtrie. — Différentes conceptions du Divin. — Le Divin divisible. — L* loi du buisson ardent. — La loi de l'Alliance. — Les formules antiques sont purement monothéistes .

Depuis une quarantaine d'années au moins, la critique s'est fortement écartée de l'opinion traditionnelle sur la religion d'Israël. Beaucoup d'auteurs ne veulent plus admettre que Moïse ait institué le monothéisme ; ils croient à une lente évolution de l'esprit juif vers celte doctrine, qui n'aurait triomphé que par la prédication des prophètes.

Celte discussion est délicate, parce qu'il faut bien s'entendre sur le sens du mol Monothéisme ; ce mot est tellement vague que quelques archéologues ont parlé du monothéisme égyptien !

Il faut d'abord bien distinguer le monothéisme et la monolàtrie : autre chose est de croire que le Divin est un el indivisible ou de n'adorer qu'un seul Dieu, protecteur de la nation et du pays. Quand Josias détruisit tous les hautslieux, il imposa la monolàtrie, mais était-ce le monothéisme? Croyait-il que Jéhova était TÉlobim et le protecteur invincible du peuple, ou bien croyait-il que le concept de Jéhova épuisait le Divin ?

Il n'y a que deux manières de comprendre le Divin. Pour Arislolc, le Divin est un moteur, assurant la permanence

RECHERCHES SUR LUISTOIHE DU MOSAISME 19

des lois du monde ; mais le philosophe grec lui dénie la conscience. Dieu anime le monde; il est le principe de (oui ordre; mais ilneconuaît pasl'univers. Il est inutile de chercher des théories pareilles dans les races sémitiques : pour elles, comme pour la plus grande partie des hommes, le Divin est doué de la conscience, agit dans l'univers, suivant sa volonté, comme un maître souverain.

Le Divin, conçu suivant ce deuxième mode, peut être indivisible ou divisible, et la division peut se faire de bien des manières. Les divinités païennes se distinguaient soit par les lieux qui leur élaicnt consacrés, soit par leurs attributs et leur mode d'activité. Chez les voisins des Juifs, les noms des dieux sont formés ordinairement de deux parties, d'un titre honorifique (Baal, Melk, etc.,) et d'un déterminatif, qui précise leur personnalité.

Pour créer la division, il faut qu'on puisse poser un signe sur chaque personne. Cela peut se faire, soit par un nom, soit par une image, soit par un symbole. Les deux derniers modes ne sont qu'accessoires, parce qu'il faut nécessairement qu'ils soient accompagnés d'un nom distinclif.

Tout le monde connaît les formules du Décalogue classique:

«Moi l'Éternel, je suis ton Élohim, qui t'ai fait sortir du » pays d'Egypte ; tu n'auras point d'autre Elohim devant » ma face. »

«Tu ne feras point d'idole, ni aucune figure des choses » qui sont au ciel en haut, ni sur la (erre en bas, ni dans » les eaux ; tu ne les adoreras pas, car moi, l'Eternel ton » Dieu, je suis un Dieu jaloux.... » (Exode XX, 2-4).

Le Décalogue du Deutérouome répète à peu près le même

commandement. Les deuxièmes tables portent: « Vous ne » vous prosternerez pas devant un autre Élohim, car » l'Éternel, dont le nom est jaloux, est un Dieu jaloux.... » Vous ne ferez point de dieu de fonte, » (Exode XXXIV, 14-17.)

Ces formules, regardées habituellement comme la base du monothéisme, peuvent ne constituer que la monolâtrie. Ce n'est donc pas dans ces commandements, d'une date incertaine, que j'irai chercher la base de la loi mosaïque primitive.

La légende du buisson ardent offre le caractère d'une vieille tradition. Elle a dû être conservée, comme un récit sacré de grande importance. C'est un de ces passages où Ton saisit la marque d'une composition originale.

Moïse voit une lumière d'espèce inconnue, il s'approche. Il est arrêté parla voix divine, avant de pouvoir examiner attentivement la cause delà lumière. Il se voile la face et alors commence un dialogue d'une beauté incomparable. La Voix dit à Moïse : «Je suis celui qui est... c'est là mon » nom à tout jamais et ce sera ma désignation d'âge <en » âge». (III, 14-15.)

Le récita, sans doute, été arrangé pour le mettre en rapport avec l'Exode, mais la révélation dogmatique n'a pas dû être touchée. Si on l'avait modifiée, on aurait mis dans la bouche de Jéhova quelque enseignement dans le genre de celui du Décalogue. Dieu apprend simplement à Moïse

qu'il devra être adoré désormais sous le nom unique de Jéhova.

Le petit Code de l'Alliance (Exode XXI-XXIII) est un document très ancien ; la fin du chapitre XXIII offre un inté-

rêt tout particulier. Après avoir édicté beaucoup de règles de droit civil, le Code s'exprime ainsi :

«Soyez sur vos gardes à l'égard de tout ce que je vous » ai dit : ne prononcez point le nom d'autres dieux ; qu'il » ne soit point entendu de votre bouche. »

Les versets suivants donnent des prescriptions sur les trois grandes fêtes, désignées sous leurs noms les plus antiques (azymes, moisson et récolte de la fin d'année) — sur le sang — sur la graisse. Ils prescrivent d'offrir les prémices et défendent de faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère. II est probable qu'il y a eu quelques relouches, mais le fond est évidemment très ancien.

Dans les deuxièmes tables (XXXIV) on retrouve ces ordres, avec quelques varianles dans la rédaction. On a vu plus haut comment le deuxième Décalogue défend l'idolâtrie.

La fin du chapitre XXIII constitue, à elle seule, un Code que Ton pourrai t appeler le troisième Décalogue, car il comprend aussi dix préceptes.

Ce texte nous a conservé une formule monothéiste qui a beaucoup d'analogie avec celle du buisson ardent. Défense de prononcer d'autre nom divin que celui de Jéhova.

Du moment que le nom de Jéhova ne peut être alléré, et qu'on ne peut en employer d'autres, il devient impossible aux Israélites d'opérer la division du Divin.

Dieu est un et sans attributs exprimables.

Le monothéisme le plus absolu est tout entier dans ces vieilles formules 1 .

1. M. Renan a admirablement exposé les difficultés qu'éprouvent les Sémites pour créer une mythologie ; leur langue y est rebelle. Cependant tous les Sémites, en dehors d'Israël, ont été polythéistes.

V. La loi des images. — Les kéroubs du Temple. — Le globe ailé.— Les kèroubs d'Ézéchiel. — Le char céleste. — Les kéroubs de l'Eden. — Les bœufs de la mer d'airain. — Le roi Achaz. — Le serpent d'airain.

Pour corroborer celte théorie, il convient d'examiner les deux autres modes secoudaires de fixation des divisions divines. Le premier et le plus important est celui de la représentation par les images. La loi des images a été reproduite bien souvent, dans la Thora, et avec des rédactions bien différentes les unes des autres. Le premier Décalogue (XX, 4) interdit foule espèce de représentation d'êtres animés; c'est la forme moderne de la loi. Le deuxième (XXXIV, 17) interdit seulement les idoles; c'est apparemment une formule plus ancienne. Il faut examiner ce que l'histoire nous apprend sur cetle loi si capitale.

Le Temple présentait une décoration qui ne semble pas d'accord avec le précepte mosaïque. On est souvent parti de là pour nier l'antiquité de la Loi. Dans le Saint des Saints, on avait placé deux kéroubs, et les murs étaient décorés par des figures des mêmes animaux. Presque tout le monde admet qu'il faut voir là une imitation des taureaux ailés de l'Assyrie. Je crois que c'est une erreur et qu'on peut présenter une hypothèse beaucoup plus vraisemblable.

Le premier livre des Rois (VI, 23-28) dit que les kéroubs étaient en bois d'olivier sauvage, ayant dix Coudées de hauteur : « Chacune des ailes avait cinq coudées, ce qui faisait » dix coudées de l'extrémité de l'une des ailes à l'extré- » mité de l'autre», lis étaient placés au milieu du Débir, les ailes s'appuyant sur les murs opposés et se touchant sur

lUXHERCHKS SUK l'hISTOJRE DU MOSAISMK 23

l'axe. Le deuxième livre des Chroniques (III, 10-13) dit: « Les ailes des kéroubs déployées avaient vingt coudées.»

II est extrêmement difficile de se représenter des animaux ainsi disposés. II n'y a aucun détail sur la forme et la dimension des corps ; il semble donc qu'il n'y eût que des ailes.

Tous les voisins d'Israël se servaient du globe ailé pour exprimer l'idée du Divin, dans sa forme la plus générale. Chaque peuple y faisait quelques variations symboliques; les Égyptiens le flanquaient des vipères royales ; les Assyriens montraient souvent un buste dans le disque ; les Phéniciens ajoutaient fréquemment un croissant lunaire et un petit cercle. Si Ton supprime les vipères, on a un symbole hiéroglyphique parfaitement acceptable pour les Juifs.

Je suppose que chaque kéroub se composait d'un madrier d'olivier, de dix coudées de long, sur lequel était sculpté le globe ailé. Hélait de champ, la face tournée vers le sanctuaire et porté sur des pieds de d ix coudées de hauteur.

Kzéchiel ne place pas dans sou temple les grandes figures du Débir, mais il orne les murs de palmiers et de kéroubs : il dit que chacun d'eux a une face d'homme et une face de lion (XLI, 19). On ne comprend pas comment cette décoration pouvait être admise par un prophète qui se montre toujours très préoccupé d'écarter tout symbole douteux. Si donc il conserve les têtes de kéroubs dans le Temple, c'est qu'il ne s'agit pas d'animaux.

Dans mon système il n'y a pas de difficultés: Ezéchiel supprime la vipère égyptienne; mais, pour augmenter la force du symbole, il écrit d'un coté le nom de l'homme et de l'autre celui du lion.

Pour que cette explication soit admissible, il faut que Ton puisse donner un sens à ces deux mots, homme et lion : pour cela il faut se reporter à la description du char céleste. Les kéroubs ont quatre faces: devant, une face d'homme ; à droite, une face de lion ; à gauche, une face de taureau; derrière, une face d'aigle. Ils sont quatre et placés aux angles d'un carré ; pendant le mouvement, le carré reste toujours parfaitement orienté. Les quatre faces doivent symboliser les quatre points cardinaux.

L'orient, en hébreu, s'appelle souvent en face ; c'était de ce côté qu'on se tournait pour dénommer les points de l'horizon. A droite, on aie midi, symbolisé tout naturellement par un lion. A gauche est le nord, représenté par une tête à deux cornes. En Palestine, comme à Babylone, lenord est le pays des montagnes et, dans toutes les langues, les pointes de rochers s'appellent des cornes. L'aigle ne peut représenter que l'ouest; soit que le poète ait en vue les grands oiseaux de la mer, lemotyaui (mer) désigne très fréquemment l'occident; soit qu'il représente ainsi les voiles des navires phéniciens; soit enfin qu'il ait choisi ce symbole par analogie avec le génie à tête d'aigle, que l'on voit souvent sur les bas reliefs assyriens, derrière le roi en prière.

Dans les figures des kéroubs du Temple on peut lire facilement, d'après les explications ci-dessus, les signes d'homme et de lion : la Face et la Droite; cette formule complète heureusement le symbole divin.

Dans la Genèse (III, 24) on trouve la mention des kéroubs : « 11 établit à l'orient du jardin d'Éden les kéroubs avec la » flamme del'épée tournoyante pour garder le chemin de » l'arbre de vie.» On peut parfaitement interpréter ce

HECHERCHKS SUR L'HISTOIRE DU MOSAISME 25

passage au moyen de mon système ; les kéroubs sont les symboles du Divin; le globe central flamboyé. Il est bien inutile d'aller chercher, pour expliquer ce texte, les disques des dieux de l'Inde.

Le Temple renfermait, dans la cour, des ouvrages considérables en bronze : les deux fameuses colonnes, la mer d'airain et dix bassins roulants. La mer d'airain était un vase hémisphérique de cinq coudées de rayon, porté sur douze bœufs : il était orné de coloquintes. Les bassins roulants étaient décorés de lions, do bœuTs et de kéroubs : c'est évidemment un ouvrage phénicien. On connaît beaucoup d'orfèvreries où l'on trouve des files d'animaux et des scarabées ailés. Ces ouvrages n'ont pu être fondus qu'à une époque où l'on n'interprétait pas la Thora comme on le (il plus lard : les images non religieuses étaient encore admises.

J'aurai souvent à revenir sur ce fait que le Temple de Salomon n'était pas un pur sanctuaire mosaïque. A la longue on devint plus sévère.

Le roi Achaz (743-727) fit enlever les bœufs de la mer d'airain et détruisit les bassins roulants. Il est assez difficile de se faire une idée nette du règne de ce souverain, qui ne fut généralement pas heureux. Les écrivains ecclésiastiques ne lui sont pas favorables, parce qu'il dut mettre la main sur les richesses du Temple. Le prophète Ésaïe ne semble pas lui être aussi hostile que les historiens postérieurs.

11 est extrêmement probable que le souverain obéré trouva très commode de s'emparer des métaux du Temple; mais il eut soin de détruire, avant tout, ce qui portait des

26 PREM1ÈHE PAKTIE

images d'êtres vivants. Ce détail montre qu a celte époque la Loi était déjà reconnue dans le sens le plus strict.

La légende ecclésiastique voulait atout prix rattacher à Moïse tousles objets du Temple. Elle lui a imputé la construction du serpent d'airain.

On sait qu'Ézéchias le détruisit, ce qui serait inadmissible s'il avait été réellement reconnu, par tout le monde, comme remontant à Moïse.

*ï. Les choses saintes sans figures d'homme. — Les colonnes sacrées.— L'arche. — La légende est élohiste. — Hypothèse sur sa disparition. — La réforme de Josias. — Son origine solaire. — Le passage du Jourdain. — Les tables de la Loi.

Les Sémites et les autres voisins d'Israël n'avaient pas que des idoles figurées. Leur culte s'adressait aussi souvent h des colonnes, des arches et des bélyles.

11 es.t très souvent fait mention de pieux baaliques dans la Bible.

Le Code de l'Alliance (Exode XX, XXII et suivants) débute en interdisant de faire des Élohim d'argent et d'or et de bâtir un aulel avec des pierres taillées. Ce document a une très grande importance. Il ne s'agit pas ici seulement de ligures de dieux, mais de toute espèce de symbole sacré. 11 faut remarquer l'expression «Vous ne ferez point à roté » de moi des Elohim... » J'estime que l'on doit entendre par là qu'il est défendu d'élever des colonnes 1 près des

i Les anciens Arabes élevaient dans leurs campements des pierres sacrées, près desquelles on priait. Ces Cippes-Dicux pouvaient être appelés des Élohim. M. Renan {Histoire du peuple d'Israël, tome I, p. 51) dit: «Ces ansab couvraient toute l'ancienne Arabie,... on les tenait pour des dieux, »

lieux où Ton sacrifie el où Ton prie. Ce sens est corroboré par le verset 24 : « Partout où je ferai prononcer mon nom, « je viendrai à vous pour vous bénir. » (L'autel même doit rester frustre.)

Salomon ne respecta qu'à moitié la loi antique, puisque devant le Temple il éleva deux colonnes. On ne connaît aucun document permettant de penser que ces objets aient reçu un culte. Cependant, il semble qu'à l'époque de la Réforme les hommes pieux voyaient de mauvais œil ces colonues, qui avaient reçu un nom, comme si elles eussent été animées. Sans doute Ézéchiel vit là quelque chose d'idolâtrique, car il semble avoir supprimé ces colonnes dans son Temple.

La légende de l'arche d'alliance occupe une très grande place dans l'histoire traditionnelle des Juifs. J'estime qu'il faut regarder celte relique comme essentiellement judéenne et qu'elle n'a rien à voir avec le pur mosaïsme. 11 ne faut pas oublier qu'il n'est parlé de l'arche que dans les documents élohistes.

Les hommes les plus zélés pour la religion ont eu certainement de graves doutes sur l'origine de l'arche. Suivant une tradition talmudique, le roi Josias l'avait fait enfouir l . Dans le deuxième livre des Chroniques (XXXV, 3-4), on lit un discours fort singulier du roi aux lévites: «Mettez » l'arche sainte dans le Temple, bâti par Salomon, le fils de » David, le roi d'Israël ; vous ne devez pas la charger sur » l'épaule. Désormais vous devez être au service de Jéhova, » votre Dieu, et de son peuple d'Israël. »

1. Les Talmudistes n'attachent pas à cet acte du roi le même motif que moi, cela se comprend facilement.

Ce passage, extrêmement obscur, s'explique assez bien, si Ton suppose que le roi fit enfouir l'arche. Cette mesure ne plut certainement pas à tout le monde. Jérémie fait allusion à ce fait quand il dit (111, 16): «Quand vous aurez » fructifié dans ce pays, on ne parlera plus de l'arche d'al- » liance, on n'y pensera plus, on ne s'en souviendra plus, » ne la regrettant pas y et elle ne sera plus rétablie. »

Le prophète Êzéchiel ne parle pas de l'arche dans sa vision du Temple restauré. Il ne fait aucune allusion à sa disparition : sans doute il réprouvait ce symbole, qui n'appartenait pas à la Loi pure. Ce silence d'Ézéchiel est d'autant plus remarquable que ce prophète était prêtre.

Dans mon système il est facile de comprendre pourquoi Samuel et Saûl restèrent si indifférents au sort de l'arche. Ils étaient du nord et cette relique, non mosaïque, ne les préoccupait pas.

Il semble qu'on a rapproché à bon droit l'arche d'alliance des arches osiriaques. Le petit récit de l'humiliation de Dagon (1 er Samuel V, 3-5) fait penser à la lutte d'Osiris et de Typhon. Dans toutes les villes philistines, où passe l'arche, il se produit des pustules et des invasions de rats; ce sont là des plaies égyptiennes. Les Philistins, pour se débarrasser de cette relique si redoutable, la mettent dans un char attelé de deux vaches, qui allaitent et n'ontpas eucore porté le joug. Les Philistins disent : « Si elle monte par le » chemin de son pays, vers Bet-Sems, c'est lui qui nous » aura fait ce grand mal ». Les vaches, bien que privées de leurs petits, montent tout droit en mugissant. Les Israélites immolent les vaches et déposent l'arche sur une grosse pierre.

RECHERCHES SDR L'HISTOIRE DV MOSAISME 29

Le mot Bet-Sems se traduit par maison du Soleil. Un peu plus loin on voit que l'arche est portée à Baal-Juda. Le nom de ce village est assez singulier pour un lieu où l'arche resta vingt ans.

Le passage du Jourdain par Josué offre quelques détails intéressants, qui viennent à l'appui de mon système sur l'origine osiriaque de l'arche.

La ville de Jéricho était consacrée à la lune. L'arche est portée par douze prêtres ; on élève un monument commémoratif formé de douze pierres ; l'eau du fleuve s'arrête en un point nommé Adam (le rouge) ; le lieu où est élevé le monument s'appelle Guilgal (on s'accorde à trouver

dans ce mot l'idée d'un cercle); on célèbre la Pâque (le

passage); durant six jours, sept prêtres font le tour de la ville avec des trompettes ; le septième jour, on fait sept fois le tour de Jéricho et aux cris du peuple la muraille tombe (peut-être fin d'une éclipse).

Tous ces détails se rattachent très clairement à un mythe solaire-lunaire. On doit aussi remarquer le nom de la femme de Jéricho, Rachab (la large), qui se rapporterait bien à une vieille légende astrologique.

La raison d'être de l'arche aurait été, suivant l'opinion traditionnelle, la conservation des tables de la Loi. Quelques auteurs se sont empressés d'en conclure que les anciens Israélites adoraient des pierres sacrées, comme les Phéniciens adoraient des bélyles.

D'après le document élohiste, les tables étaient enfermées dans l'arche. A l'époque de la rédaction, les vieilles traditions étaient sacrifiées à des considérations de pure théorie. En disant que le Temple de Salomon

avait renfermé le témoignage sinaïtique, on donnait aux docteurs un fort argument en faveur de l'unilé du culte.

11 n'était pas d'usage de déplacer les témoignages lapidaires. On trouvé dans la Bible un très grand nombre d'exemples de Temploi de ces signes. Les enlever de leur place eût été détruire leur raison d'être.

Lorsque Josué va mourir, il réunit les Israélites, leur fait jurer l'Alliance, érige une grande pierre et dit: «Voyez, » cette pierre sera un témoignage contre nous, car elle a » entendu tout ce que l'Éternel nous a dit et elle sera un » témoignage contre vous, pour que vous ne reniiez point » votre Dieu. » (XXIV, 26-27.)

Cette formule, d'une allure si antique, est probablement celle qui servait pour les pactes.

AuSinaï, Moïse avait aussi élevé des pierres de témoignage. Lorsqu'il vit le peuple abandonner l'Alliance pour retourner aux cultes idolàtriques, le prophète brisa les pierres. Cet acte symbolique est parfaitement naturel. On ne comprendrait pas, au contraire, que Moïse eût détruit les tables de la Loi.

Il eût été extraordinaire que des monuments de ce genre fussent emportés. On n'en connaît pas d'exemple.

VII. La loi de l'autel. — Pas de lieu de culte privilégié. — Rétrogradation du principe mosaïque. — Sainteté de Bèthel. — Explication des documents èlohistes sur BétheL

L'autel antique devait être en terre ou en pierres frustres (Exode XX, 24-25). Plus tard les rédacteurs sacerdotaux

imaginèrent un aulre aulel, destiné à justifier la liturgie du Temple.

Personne ne regarde plus comme ayant une valeur historique les textes sur le tabernacle mosaïque.

Durant longtemps le jéhovisme ne connut pas de lieux de culte privilégiés ; à peine eut-il des temples.

A Silo il exista une maison de Dieu, habitée par Éli ; on ignore l'origine de ce temple et la liturgie qu'on y suivait. 11 est probable que les mêmes formes de culte furent adoptées à Nob, où se réfugia la famille d'Éli. Saiil détruisit ce dernier temple.

Il est bien possible que les relations de Samuel avec Éli ne soient qu'un produit de l'harmonistique des docleurs.

Les conséquences à tirer de ces observations sont très importantes. Lemosaïsme n'offre aucun moyeu de décomposer la Divinité: il n'est pas possible d'assigner à Jéhova un lieu, point tout à fait capital, dans l'ancienne théologie des Sémites. Chez eux, plus peut-être que dans le paganisme grec, la divinité se caractérise par son domicile d'élection. Le grand dieu de Tyr, c'est le « roi de la ville » ; les hautes montagnes ont chacune une divinité spéciale (Baal-Hermon).

Il est clair que si l'ancien mosaïsme avait admis le système d'un lieu de culte privilégié, les compagnons de Josué auraient élevé un temple, longtemps avant que David et Salomon songeassent à le faire. Jéhova serait devenu le Dieu de la localité sainte ainsi désignée.

Aujourd'hui on est bien revenu de l'ancienne théorie, d'après laquelle le judaïsme aurait été plus pur à Jérusalem qu'ailleurs. Je crois qu'il faudrait plutôt dire le con-

traire, car l'existence du serpent d'airain et de l'arche osiriaque dans le Temple ne donne pas une haute idée du mosaïsme judéen.

Avant Ézéchias les rois n'osèrent pas imposer la concentration du culte à Jérusalem ; mais il est clair qu'il y avait déjà eu un mouvement dans ce sens. C'était une véritable rétrogradation de l'idée mosaïque, mais elle était nécessaire dans les circonstances si difficiles où se trouvait la nation.

Après chaque désastre, le judaïsme s'est concentré davantage et est devenu plus hostile à l'étranger. On suit très facilement le mouvement après le retour de la captivité et surtout après la ruine du Temple. Ha pu lutter ainsi plus facilement contre ses ennemis. Au point de vue philosophique, il rétrogradait ; la religion prenait un caractère plus national et plus particulariste.

L'importance accordée au Temple, sous les derniers rois, a beaucoup contribué à pousser les esprits sur celte pente. Nous avons là une preuve manifeste qu'à cette date le monothéisme mosaïque était parfaitement ancré dans les esprits, puisque ce particularisme, poussé quelquefois à l'excès par les patriotes, n'a pas fait dévier la religion et qu'elle a pu garder son caractère universaliste.

La rétrogradation a dû commencer de bonne heure. Après les guerres de Josué, les fidèles virent qu'ils ne pouvaient parvenir à leurs fins, que pour le moment ils auraient déjà beaucoup de peine à se maintenir en Palestine. Ils firent ce que firent plus tard leurs petits-fils, ils ajournèrent leurs espérances, s'en rapportant à Jéhova ; ils tournèrent tous leurs efforts vers la conservation d'Israël, gardien et

RECHLKCHKS SUK L'HISTOIRE DU MOSA1SME 33

dépositaire du Irésor sacré de la révélation mosaïque. Ainsi, en vieillissant, le judaïsme était obligé de se soumeltre aux nécessités de la situation : il devenait particularisa.

Nous ne possédons guère que des écrits des prophètes judéens, partisans fanatiques du Temple. Les observations présentées plus haut montrent qu'il y avait la une idée étrangère à la prédication primitive. Nous eu avons la contre-épreuve par ce fait que, durant l'existence du royaume d'Israël, on ne vil pas les peuples du nord attribuer à Jéhova un domicile. Ils n'admettaient pas le Temple de Salomon comme lieu de pèlerinage. Béthel, Silo, Ebal ou le Carmel se rattachaient à de grands souvenirs de l'histoire religieuse du peuple ; mais aucun de ces lieux ne fut regardé comme résidence d'une manifestation divine.

On pourrait objecter à cette théorie quelques fragmeuts extrêmement difficiles de la Genèse. Au chapilre XXVIII (10-22), on lit le récit de la vision de l'échelle à Béthel ; Jacob en s'éveillant tient des discours qui sont fort étranges:

17. « Que ce lieu est vénérable ! ce doit être la demeure » de Dieu et la porte du ciel. »

i 8. « Il prit la pierre qui lui avait servi de chevet et l'érigea » en monument et appela ce lieu Béthel. — 22. Cette pierre, » que j'ai érigée en monument, sera une demeuré de Dieu ; » et tout ce que tu me donneras, je t'en donnerai la dîme. »

Le chapitre commence, d'une manière certaine, par un récit jéhoviste, mais on ne tarde pas à voir qu'il y a là des éléments d'une autre source ; celte préoccupation sacerdotale de la dime rappelle la législation de l'élohiste. Plus loin on trouve un autre fragment nettement élohisle :

34 PKKMIKIUS PARTIE

XXXV, 14. «Jacob érigea un monument à l'endroit où »> il lui avait parlé, un monument de pierre, et il fit une li- » balion sur lui en y versant de l'huile. — 15. Et Jacob » donna le nom de Béthel au lieu où Dieu lui avait parlé \»

Il y a une ressemblance frappante entre les deux passages, qui paraissent provenir d'une même tradition. La rédaction du chapitre XXVIII est évidemment beaucoup plus moderne que l'autre. Si, du temps des Rois, Béthel eût été désigné, d'une manière aussi nette, comme la demeure de Dieu et le lieu où il faut apporter la dîme, celte ville serait devenue le centre le plus important du culte judaïque.

Un troisième fragment élohiste (XXXV, 1-7) nous apprend que, sur Tordre de Dieu, Jacob alla « à Louz, dans le » pays de Canaan (aujourd'hui Béthel). Et il y bâtit un autel » et nomma l'endroit : Dieu de Béthel, parce que la divi- » nité s'y était révélée à lui '. »

Les docteurs juifs aimaient beaucoup à créer des légendes étymologiques et le nom de Béthel y prêtait.

1. D'après le livre des Juges (1,23) le nom de Béthel aurait été donné à ce bourg par les Éphraïmites.

2. Il n'y a qu'un seul document jéhoviste, mais il y a plusieurs sources élohistes.

H. Reuss distinguait deux Élohistes; l'œuvre du second, qui serait le plus ancien, aurait été incorporée dans l'ouvrage du Jéhoviste, composé au IX e siècle. Je crois qu'il est bien plus facile de comprendre la rédaction, en . considérant les fragments, ainsi introduits, comme des interpolations dues aux docteurs de Jérusalem. Le travail de construction définitive serait, d'après lui, postérieur au retour de la captivité.

On n'a pas encore définitivement arrêté l'histoire des sources du Pentateuque. Pour ne pas trop embrouiller l'exposition, j'ai désigné sous le nom d'éiohistcs tous les documents autres que le jéhoviste. Ils ont, d'ailleurs, tous une communauté d'origine: ils viennent de Jérusalem et sont IVpuvre do docteurs.

RECHERCHES SI H L HISTOIRE Dl MuSAtSME 35

Le rédacteur élohisle rattache tout le rituel à Moïse ; il comprend la vie des patriarches, h peu près, comme certains Pères de l'Eglise chrétienne comprennent la Bible.

Pour eux, l'Àncien-Teslament est une histoire symbolique des temps nouveaux. Ils ne sont pas fâchés de relever Tinsuffisance de l'instruction religieuse résultant de la Loi. Pour les docteurs du Temple, l'histoire antérieure à Moïse est comme un ancien Testament. Ils s'arrêtent, avec complaisance, sur le mot de Bélhel qui, symboliquement, annonce la présence réelle de Dieu dans le Saint des Saints de Jérusalem. Il y a lfi évidemment une préoccupation dogmatique trop forte pour qu'on puisse attacher 'a moindre importance historique aux textes.

Il est même bien probable que le récit jéhoviste de la vi-/ . sion avait une conclusion que l'Élohiste a supprimée.

Cette discussion nous montre que Moïse avait bien l'intention de créer le monothéisme dans son sens le plus exact. Ce sont des circonstances historiques qui ont produit le particularisme juif.

Vin. La loi du sang. — La Terre-mire. — .Le sacrifice des premiers nés. — La circoncision. — Le Ciel. — La loi de la graisse.

Beaucoup de savants pensent que le primitif Jéhova était le dieu du Ciel. Pour discuter cette théorie, je vais d'abord rechercher si elle peut s'appuyer sur les plus anciennes pratiques rituelles du judaïsme.

La loi du sang est certainement antique. D'après les Elohistes elle remonterait jusqu'à Noë. Dans l'Exode, elle n'est pas formellement exprimée ; cependant elle semble

avoir été exposée, symboliquement, par celte formule : « Dans vos sacrifices vous ne verserez pas le sang sur du » pain levé. » (XXXIV, 25 et XXIII, 18.) Dans le Lévitique la loi est répétée quatre fois et dans le Deutéronome deux fois. Ce livre dit (XII, 16) qu'il faut laisser couler le sang à terre comme de l'eau et (XII, 23) qu'il ne faut pas manger l'âme avec la chair. L'interdiction donnée à Noë (Genèse IX, 4-7) était motivée de la même manière II n'est pas facile de pénétrer le sens exact de cette loi ; il était évidemment perdu depuis longtemps, quand le Pentateuque a été rédigé.

La terre semble avoir été regardée comme la mère de tous les êtres vivants, le réceptacle de tous les germes. Cette idée se retrouve très fortement marquée dans le deuxième chapitre de la Genèse: Jéhova forme l'homme et tous les animaux avec de la terre.

Si on fait boire à la terre le sang des animaux qu'on immole, sa puissance productrice ne s'affaiblit pas. Le principe vital (nefs) de l'animal qui meurt, passe dans la terre, qui devient prête à donner la vie à de nouveaux êtres. Cette théorie n'est pas spéciale au mosaïsme ; le principe de la Terre-mère a exercé une grande influence sur les mythologies de l'antiquité.

On peut chercher dans ce système une explication vraisemblable de la loi des sacrifices des premiers nés mâles. Ce précepte est tout à fait ancien : on le trouve dans le livre de l'Alliance (XXII, 29) et dans le second Décalogue (XXXIV, 19-20). Dans le premier passage, très obscur, on ne saisit pas bien le seus de la loi : il est prescrit de donner à l'Éternel le premier né des fils et « vous en ferez de

» même à l'égard de votre gros et menu bétail. » Dans le second, il est dit d'offrir le premier uc mâle du bétail ; l'âne sera assommé ou sera racheté par une pièce de menu bétail ; le premier né des fils sera racheh'. Ce précepte est donné presque dans les mêmes termes au chapitre XIII (12-14) ; l'auteur explique cet usage comme un mémorial de la servitude d'Egypte; on ne saisit pas facilement le rapprochement.

Dans le livre des Nombres (XVIII, 15-18) et dans le Lévitique (XXVII, 26-27), la règle est complètement transformée, elle devient la base d'une redevance en faveur des prêtres. Dans le Deutéronome, il s'agit d'un sacrifice offert afin d'apprendre à craindre l'Éternel (XIV, 23).

L'explication de cette loi bizarre ne se trouve donc pas dans les textes 1 . On peut s'en rendre compte de la manière suivante : la naissance d'une primogéniture mâle .est supposée épuiser la fécondité de la mère; pour éviter ce malheur, on abreuve la terre de sang, afin qu'elle rende Infécondité et assure de nombreux enfants.

Cet usage serait donc encore une conséquence de la théorie de la Terre, considérée comme source de toute vie.

Enlin, la circoncision peut être rattachée à la même doctrine. L'origine et le sens de ce rite sont extrêmement obscurs. Chez la plupart des peuples qui le pratiquaient, il se rattachait probablement à un mythe solaire. On s'explique ainsi son existence en Colchide, 'en Syrie et en Cappadoce (Hérodote II, 104). Il est clair que chez les Juifs le sens de ce rite était différent.

1. Quelques modernes ont cru qu'il y avait eu, à l'origine, un sacrifice humain: il est donc* essentiel de pénétrer le sens de cette loi.

38 PREMIÈRE PARTIK

Le narrateur élohiste rallache la circoncision à une révélation reçue par Abraham : pour lui c'est un signe de l'Alliance. Après le -passage du Jourdain, Josué dit aux Israélites, qui viennent d'être circoncis (V, 9] : « Aujourd'hui, a j'ai ôté de vous Topprobe d'Egypte. » 11 est probable que le rédacteur ne savait pas que dans ce pays la circoncision était pratiquée sur les prêtres.

Un passage jéhoviste de l'Exode (IV, 24-26) peut mettre sur la voie de l'explication. Moïse est en voyage pour rentrer en Egypte : « 11 arriva, eu roule, que l'Éternel l'aborda » et voulut le faire mourir; alors Çipporah prit une pierre, » coupa le prépuce de son fils, le jeta h ses pieds et dit : » Tu es pour moi un époux de sang ! Alors il le lâcha. » Cet épisode est un des plus obscurs du Penlateuque ; il a été conservé par un homme, qui n'en comprenait plus le sens, mais qui n'a pas osé supprimer une tradition, d'apparence aussi antique.

Moïse avait probablement été circoncis en Egypte, mais il n'avait pas fait subir cette opération à son fils. Le texte ci-dessus a pour objet de relever l'importance du rite. On voit dans ce fragment que la circoncision n'est pas comprise comme une consécration de l'enfant à l'Eternel, ou comme un signe de l'Alliance; elle est pratiquée en faveur du père. Le sang de l'enfant est bu par la terre ; par là se compense la perte d'énergie vitale, perdue parle père dans la procréation.

Il n'est point fait de cérémonie de ce genre pour les jeunes filles; mais la différence est grande entre les deux cas* La femme, dans l'ancienne physique, n'entre pour rien dans la procréation.

HKCHEBCHES SUH L'HISTOIRK DU MOSA1SMK 39

Les vieilles coutumes juives ne connaissent pas la filiation maternelle : le principe de la perpétuité de la vie réside uniquement dans les mâles.

La théorie du Ciel est loin d'avoir laissé des traces aussi nettes dans la Loi. Le ciel peut être conçu de deux manières : ou bien comme le lieu des mouvements des astres, ou bien comme le lieu des phénomènes météorologiques. 11 ne semble pas que les anciens Juifs aient eu des connaissances astronomiques : celles des Égyptiens étaient assez bornées. Le calendrier juif n'existait pour ainsi dire pas : les fêtes étaient célébrées d'après l'état d'avancemeut des récolles et les mois déterminés par l'observation directe de la nouvelle lune. On sait que, suivant quelques-uns des systèmes antiques, les astres s'alimentaient des vapeurs qui s'élevaient de la terre, en sorte qu'ils rentraient dans le système météorologique du monde.

Les relations des Juifs avec les Chaldéens amenèrent plus tard d'autres idées. Alors, les théories astrologiques prirent

une grande importance, au point de vue religieux. Les astres, élevés à la dignité d'êtres divins, furent opposés à Jéhova ; les prophètes eurent à se préoccuper beaucoup de cette situation ; ils soutinrent que les étoiles n'étaient pas des êtres indépendants de Jéhova, mais qu'elles faisaient partie de son empire. C'est dans Amos et dans Ésaïe que cette idée se trouve plus particulièrement indiquée.

Le récit jéhoviste de la création (Genèse, H, 4-24) est très précieux. Il nous apprend qu'à l'origine, rien ne poussait sur la terre, parce qu'il n'y pleuvait pas, mais que Jéhova fit monter de la terre un brouillard, qui arrosa le sol. Dans celle anli jue tradition, on voit que le ciel n'est

4f) PRKMltKK PAKTIK

pas nommé comme l'origine îles nuages et le conservateur de la pluie. Les météores sont engendrés par la terre, non pas en vertu de sa force naturelle^ mais par ordre divin. C'est là un point à bien retenir.

Le Lévitique (VII, 25) interdit l'emploi, pour les usages domestiques, de la graisse tirée des animaux propres au sacrifice; elle doit être consumée en l'honneur de l'Éternel. La prescription primitive n'était peut-être pas aussi absolue ; il est difficile de s'expliquer cette règle.

Je suppose que la fumée de la graisse était destinée à assurer une nourriture constante au Ciel pour qu'il produisit des orages et fit pousser l'herbe. Peut-être cette théorie n'était-elle pas mosaïque; mais elle se relie si bien aux idées antiques qu'on peut très bien la faire remonter jusqu'à lui, à moins qu'elle ne lui soit même antérieure.

On voit parla combien peu nous avons de données sur la théorie du Ciel: c'est un fort argument contre le système qui veut faire du Jéhova primitif le dieu du Ciel.

IX. Le récit de la création. — Antiquité de la narration jéhovisl;. — Primauté delà terre. — La chute et les cultes Chtoniens. — Le culte des morts. — Jéhova n'est pas le dieu du Sinaï.

J'ai cherché jusqu'ici à démontrer que clans le système de Moïse la terre a la primauté sur le ciel. On peut objecter à cette argumentation le premier chapitre de la Genèse, on le ciel est nommé avant la terre.

Ce chapitre appartient à la rédaction élohisle. Le document jéhoviste mérite (comme presque partout) beaucoup plus de confiance. Sa narration est non seulement plus

simple, mais elle est bien plus poétique, plus philosophique et plus grande. Elle porte à un haut degré le caractère d'une tradition fort antique.

Au verset 19, nous voyons que Jéhova forma du sol tous les animaux et « les amena vers l'homme , pour voir com- « ment il les nommerait ; et tous les noms que l'homme a leur donnerait devaient leur rester ». Cette notice n'a .pas été encore expliquée, à ce que je crois. Elle n'a pas de sens, à moins d'y voir un souvenir de l'écriture hiéroglyphique.

Lorsque l'homme a voulu fixer ses idées par l'écriture, le parti le plus naturel a consisté à adopter des figures d'animaux et à attacher à chacune d'elles un double sens, le nom de l'animal et une idée abstraite. De cette manière, s'est créée l'écriture égyptienne. Puis on est arrivé à représenter par des animaux l'idée attachée à une divinité. On en vint, par suite, à représenter les dieux par des animaux ou des hommes à tête d'animal. Il me semble difficile qu'un Israélite, du temps des Rois, eût pu avoir connaissance de ces questions tout à fait égyptiennes, et, par suite, eût eu l'idée de faire commencer le langage par les dénominations données aux animaux.

Dans le même fragment, on trouve un détail qui montre que la légende n'a pas été arrangée par des prêlres. La terre ne produit pas, parce que l'homme n'est pas encore là pour la cultiver. Je ne sais trop comment on a pu avoir l'idée de se figurer qu'Adam fut mis dans le jardin, pour ne rien faire. La conception biblique est tout à fait opposée ; le travail est une loi de la nature et non une condamnation. Moïse, qui avait été élevé en Egypte, savait que ce

pays est une production presque complètement artificielle, et que tout y disparaîtrait sans les immenses travaux qui assurent la fécondité des champs. En Palestine, ou dans le désert, cette idée eût été bien peu naturelle.

Dans cet antique récit, la terre est mise avant le ciel: « TÉternel Dieu fit la terre et le ciel. »

Quand Adam a péché, il n'est pas maudit : c'est la terre qui est frappée : « Maudit soit le sol à cause de toi. » La punition d'Adam n'est qu'indirecte ; elle résulte de ce que l'homme aura de la peine à faire pousser les plantes, à cause des épines et des ronces que produira le sol. L'auteur prend donc bien soin de montrer la dépendance de la terre vis-à-vis de Dieu.

La légende de la chute met en opposition les cultes Chtoniens et la Loi. Les premiers, avec leurs oracles, leur divination, sont symbolisés par l'arbre de la connaissance ; la Loi est l'arbre de vie. Le conte des deux chemins est une des plus vieilles créations de l'esprit philosophique : il se trouve ici transformé et élevé.

Le serpent est un symbole terrien : la lutte existera désormais entre la descendance de la terre et celle de la femme, lutte féconde des éléments et de l'homme. La femme enfantera dans la douleur et la terre produira des ronces. La race de la femme bouleversera la croule du globe, s'acharnant après la tête du serpent; celui-ci ne cessera de , résister, de fatiguer le laboureur et de détruire sou ouvrage.

L'homme, après avoir goûté le fruit de la science, se trouve misérable, il a honte de sa situation de travailleur pauvre; il proteste contre sa destinée. C'est au mauvais

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principe des superstitions païennes que l'homme puise la haine du travail et de la pauvreté. Cette légende est grande et sublime : elle peint bien le vieux génie mosaïque, qui a marqué, d'une manière ineffaçable, la race juive. Nulle part, le travail n'a été plus honoré, nulle part la pauvreté n'a été supportée avec autant de fierté et de dignité que chez les Hébreux.

Le narrateur définitif ne comprenait plus le sens de ce mylhe ; il Ta embrouillé en croyant que la nudité primitive n'apparaissait pas aux yeux d T Adam comme honteuse, parce qu'il n'avait aucune idée indécente. La légende perd presque toute sa valeur, quand on ne voit pas que la nudité symbolise ici la pauvreté. L'idée de faire du travail la destinée de Tliomme est éminemment égyptienne : elle ne pouvait guère venir à l'esprit des nomades guerriers, qui méprisent le laboureur.

Il ressort de cet examen que la cosmogonie et la physique mosaïques étaient fondées sur la primauté de la terre. Le ciel astronomique est à peu près inconnu au prophète et le ciel météorologique est subordonné à la terre.

Dans toutes les mythologies, où le ciel joue un grand rôle, on assiste à des luttes des éléments météorologiques personnifiés. L'orage a inspiré les vieux poètes de ces religions ; il n'y a rien de semblable dans la tradition juive.

En raison de la haute importance accordée à la terre,

Moïse a dû prendre de grandes précautions pour combat-

tre les cultes Chtoniens. Il a dû notamment empêcher le culte des morts. Chez les Egyptiens, toute cette superstition était basée sur la conservation du cadavre.

Il est impossible de pénétrer aujourd'hui renseignement de Moïse sur la vie ultra-physique. Malgré le grand nombre

de documents funéraires trouvés en Egypte, on ne connaît pas encore bien les anciennes croyances qui avaient cours dans ce pays. Dans les textes bibliques, on trouve rarement des allusions à l'autre vie ; celles qui existent dans la Genèse proviennent d'interpolations élohistes.

Dans ces dernières années, on a cru pouvoir supposer que Jéhova était le dieu du Sinaï. M. Renan semble rallié à ce système. Cette opinion s'appuie surtout sur de vieux poèmes, qui font allusion aux orages terribles qui ont accompagné la révélation sinaïtique.

Ce système me paraît devoir être rejeté, non-seulement parce qu'il est contraire à la théorie précédente d'où résulte l'universalisme, mais encore par les raisons suivantes :

1° On ne connaît pas de pèlerinages juifs au Sinaï; on ne pourrait citer que le voyage légendaire d'Élie.

2° À aucune époque, les Juifs ne se sont tournés vers le Sinaï pour faire leurs prières ; en Orient, la Kibla a une importance capitale dans le culte.

3° Le rituel n'a conservé aucune trace de la croyance au Dieu-Orage.

4° Les poètes cités par M. Renan [Histoire d'Israël, tome 1, p. 193) décrivent l'orage qui vient du sud, tel qu'il leur apparaissait en Palestine ; la terre étant la mère des orages, le Sinaï était le grand moteur des météores dans cette région.

5° Quand un dieu a une montagne, il voyage avec les émigrants, qui le transportent sur une autre montagne, à

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laquelle on donne souvent le même nom. Si Jéhova avait été le Dieu du Sinaï, il se serait transporté sur THermon ou dans le Hauran.

6° Les Juifs sont restés toujours fidèles à la pensée de la Gertèse ; la pluie ne sort de la (erre et n'arrose les champs que par un ordre spécial de Jéhova ; à propos de chaque orage le nom de Dieu est donc rappelé.

X. Les manifestations anthropomorphiques. — Leur raison d'être dans le document jéhoviste. — La création ex nihilo. — Les Téraphim. — Les sacrifices humains. — Le hérem.

D'après ma théorie, Moïse aurait prêché à ses disciples le monothéisme le plus sévère. Je me suis, bien souvent, appuyé sur lp témoignage du Jéhoviste. On peut objecter que, dans ce récit, on trouve, atout instant, des manifestations anthropomorphiques, qui paraissent accuser un état religieux bien peu élevé.

L'objection est sérieuse, mais il me semble que la difficulté peut être levée. Pour qu'il y ail révélation, par une voix divine, il faut que cette voix ait un lieu. Il n'y a pas de révélation sans cela.

Moïse a très souvent des révélations; la première fois, la voix sort du buisson ardent; le plus souvent, elle a pour siège une nuée, qui descend près du prophète prosterné. Dans ces phénomènes, il est difficile de voir trace d'anthropomorphisme. La tradition arrête à Moïse les manifestations grossières, qui révoltent quelques lecteurs.

Les légendes des patriarches proviennent de chant» héroïques et populaires, mis en prose avec plus ou moins

d'adresse. On pourrait arguer de cette considération pour justifier le mode d'exposition. A mon avis, il y a là autre chose ; Fauteur me semble avoir agi de parti pris et sous l'influence d'une idée théorique.

L'Élohisle arrange à sa façon l'ancienne histoire ;il évite de donner à Dieu le nom de Jéhova, dans la Genèse, parce qu'il veut marquer l'insuffisance de l'ancienne Loi, antérieure à Moïse. De son côté, le Jéhoviste n'est pas fâché de faire ressortir l'infériorité religieuse des anciens patriarches. Dieu était obligé de leur envoyer des manifestations grossières.

Que sont ces messagers divins? On ne saurait y voir des anges, en entendant ce mot dans le sens de la théologie classique. Ce sont des êtres sans nom. et, par suite, sans personnalité. Dieu les crée, par sa volonté ; ils disparaissent, comme de simples météores, quand leur rôle est terminé. Ce caractère remarquable ressort très amplement de l'examen attentif de tous les passages de la Genèse, où l'on trouve mention de ces êtres.

Cette théorie a une grande importance ; elle se rattache à la thèse mosaïque sur la création. Dans l'ancienne tradition juive, on ne trouve rien qui ressemble aux cosmogonies orientales. Dieu fait par sa volonté, sans intermédiaires. La création ex nihilo devait paraître à Moïse le système le plus simple pour expliquer l'origine du monde : c'était d'ailleurs le seul compatible avec le rigoureux monothéisme qu'il enseignait h ses disciples.

La religion de Moïse était nécessairement universalisle. On doit remarquer que, chez les païens, les cultes, fondés sur la divinité de la Terre, du Ciel ou du Soleil, présentent

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déjà, à un haut degré, ce caractère. On ne trouve rien, dans les anciennes traditions, qui soit de nature à faire penser que Moïse ail eu ridée de prêcher pour un petit peuple. Sa doctrine s'adressait à tous les hommes.

J'ai signalé plus haut comment cet idéal a dû se restreindre et j'en ai donné les raisons. Le judaïsme n'a jamais pu perdre le caractère que lui a imprimé le dogme hiérosolymitain du Temple. 11 est impossible de faire remonter cette doctrine à Moïse.

On a souvent soutenu que les anciens Israélites étaient païens, comme leurs voisins et les autres Sémites; ce système est accepté par le plus grand nombre des critiques. On a cité souvent, comme preuve* l'existence des dieux pénates dans les maisons israélites : ces idoles portaient le nom de téraphim.

Ce mot se trouve plusieurs fois dans la Bible, mais il n'a jamais été expliqué correctement. Le sens qu'on lui donne aujourd'hui paraît bien être, à peu près, celui que lui attribuaient les rédacteurs définitifs ; mais quel était le sens de ce mot, dans les vieilles sources?

Au premier livre de Samuel (XIX), on lit le récit de la fuite de David : « Mikal prit le téraphim et le mit dans le « lit et plaça près de sa tête la couverture de poils de chè- « vre et le recouvrit d'un vêtement. » Tout ce récit est inexplicable, si on admel le système ordinaire. Les dieux pénates ont été toujours de très faible taille; les bronzes pnéniciens sont particulièrement petits. Il eût été impossible de figurer un homme couché au moyen d'une de ces statuettes.

Il esl certain que le mot téraphim avait, dans l'ancienne

langue hébraïque, une signification que nous avons perdue aujourd'hui.

On a souvent parlé de sacrifices humains, offerts par les Israélites. On n'en connaît aucun vraiment authentique. J'expliquerai, dans l'histoire de David, le drame de Gibéon. Le seul exemple que Ton pourrait présenter est celui de la mort d'Agag (1 er Samuel, XV, 33). L'examen du (exte n'est pas favorable à cette explication.

Le sacrifice est toujours un acte solennel qui se fait sur un autel et qui est entouré d'un cérémonial. 11 y a destruction par le feu d'une partie de la victime. Ici rien de semblable: « Samuel massacra Agag devant l'Éternel, àGuilgal. » Ces expressions n'ont rien de sacerdotal. 11 n'est pas fait mention de prières, d'invocations, de cérémonies.

Samuel avait condamné Agag à mort, il fit exécuter la sentence sous ses yeux ; les mots massacrer, mettre en pièces, me semblent indiquer que Samuel ne participa point à cette action. Sur un signe du prophète, les hommes de guerre se lancèrent sur le captif et chacun voulut avoir l'honneur de lui porter un coup. Celte scène est on ne peut plus naturelle.

L'expression « devant l'Éternel » indique qu'il s'agit de l'accomplissement d'un serment.

Le roi amalécite avait été voué à la mort par le prophète, et rien n'était plus important aux yeux des hommes de ce temps que l'exécution d'une pareille senteuce.

Le hérem a été, de tout temps, une institution capitale du mosaïsme : j'ai dit qu'on le justifiait par des exemples remontant à Moïse. Sans cette institution brutale et sanguinaire, jamais le jéhovisme n'aurait pu rester pur ; cette

religion n'appartenait qu'à, une minorité enthousiaste ; elle ne pouvait éviter le naufrage qu'en proclamant une guerre h mort à tous les cultes étrangers.

Si la loi de l'extermination ne remonte pas h Moïse, il semble certain qu'elle est bien dans l'esprit de sa doctrine.

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